Paris le souvenir

Elle chante : « Je suis désespérément sale.
D’avoir traîné dans les rues crasses.
Je suis la serpillière du fond d’un garage gris humide des percussions d’une ville qui court. Chut !
Pluie, tapote au trottoir.
C’est un peuple d’égouts entier qui se gargarise à Paris, et moi j’absorbe ça. Le bruit. La pluie. Le gris.
La béance de ce qu’on m’a Pris. »
Elle danse un peu aussi. Elle est sur le point de s’envoler.

* * *

Avant d’être une ville, Paris est une angoisse. Ou, qui braille doux : un souvenir d’enfance.

Paris le souvenir peut rejaillir d’une photo.
A partir de celle-ci, je sais tout reconstituer.
Elle montre un rang d’enfants sur un pavé rosâtre, sous un ciel crayeux, et l’une des petites va vêtue d’un long ciré jaune. On ne voit qu’elle. Donner la main à cette femme, cheveux bouclés et style vieillot, mais terne, surtout. On se demande si : mère et fille ?

Après, le coup au corps. Tout se traverse. Je suis dans la photo, adulte dans l’image d’enfance, à ne pas aimer mon ciré alors que je l’ai tant aimé.
Petite pluie.
La tour Eiffel.
Odeur du monde : comme s’il était sauvage mais proche, non, intérieur, cloué à l’âme sous les coutures du coeur. Tout est percé en moi pour m’y river ce Tout qui rouille, cette eau qui pleut. Et je ne sais plus s’il faut fuir, s’il faut pleurer ou respirer à grandes bouffées.

Les enfants qui ressentent cela réclament sans cesse leur mère.
Il arrive pourtant qu’elle se fâche, lâche la main, et c’est alors toute une guerre de la ramener.

Paris scolaire,
la Prise de la Maman, mois gris de 199 ?

Evidemment, chacun ignore. Que c’est cela. Paris. Pour moi. Cela son fondement, ses contours, son essence : un bruit la foule et photo grise.

Maintenant, des gens que je ne connais pas rentrent de voyage, tout titubants de capitale. Leurs récits se déversent en un torrent confus mais toujours gris, même s’ils racontent un arc-en-ciel. Un hostile petit tonnerre d’eau qui ne sait pas où déboucher. Paris La Facétieuse ravage leurs langues de millions de poussières qui tremblent. Seulement les voyageurs ne sentent pas le goût poisseux qui se trame dans leur bouche. Ils parlent, persuadés de m’évoquer des merveilles. C’est un raffut d’inexprimable. Et redoutable, redoutable parce qu’on croirait qu’ils ont bu le ciel gris, l’air tassé de la ville et qu’ils voudraient tout me cracher.
Ils n’y parviennent pas tout à fait. Pour bonne part, le Paris faussaire, plus pétrifié qu’un songe, reste dans leur cale d’estomac.

Quelquefois, autre chose, de vif, décolore un pigment de leur iris ; d’un bref éclair, la fissure d’un nerf égaré scintille. Pour la voir, il faut s’aplatir, y guetter ; l’attendre attentivement, le coeur tendu comme on espère la naissance d’une couleur neuve. Savoir penser que c’est bien d’une ville qu’il s’agit. Lui adresser alors, très fort, un amour d’anticipation par-delà toutes les répugnances que l’on a hérissées soi-même contre Paris.
Se résoudre enfin à sourire pour des images impossibles. La voir : découvrir leur Paris secrète. Et oublier les vieilles comptines et les enfants noyés dans les flaques près des tours Eiffel.

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