Fin de l’étrange été

Tu n’as rien manqué, cette année. Rien qui en vaille la peine ou que tu ne connaisses déjà.

Tu as manqué la fonte des neiges. Je n’ai pas pu te raconter. Je t’ai un peu parlé de Nancy blanche et crasse lorsqu’on venait te voir, mais le grand nettoyage tu l’as raté d’un jour ou deux. Et le soleil. Puis les grands froids vifs de janvier. Moins quinze sur la Moselle gelée.

Tu as manqué les angélus du vieux quartier qui fut ta vie, le long du chemin de fer.
La foire près de l’école du Graouilly. Les manèges énervants, leurs couleurs fausses. Les forains qui s’en vont en laissant la rue en poubelle.
Et des dizaines de mercredis matins avec leurs marchés et marchands, les mêmes qu’avant, mais moins que jamais de nature à te relever de ta nuit.

Tu as manqué les premières douceurs du printemps, et les gens qui s’étonnent qu’en mars on ait laissé tomber les laines.

Tu as manqué l’odeur métisse des fleurs des carburants du bois brûlé et de l’herbe coupée. Les pellicules de poussière se levant à la moindre brise. Tu n’étais même pas là, le matin, quand les boulangeries… ; tu n’étais même pas là.

Tu as manqué le jour où l’on a pu passer nos mains sur des murs enfin tièdes. Où les gens s’asseyaient dans les pelouses, sur des murets, où l’on s’interpellait en plein soleil en pleine rue à pleine voix. Dehors était redevenu touchable.

Tu as aussi manqué le chiffonné sonore des feuilles de marronniers
sur le square, dans les chemins déserts et le long du canal.
Tu n’as pas vu les hautes herbes denteler les champs de leur grâce.
Ni entendu les cris de joie
dans les parcs où les enfants jouent
à ma place,
depuis que leurs grands-mères ont volé nos âges et ton banc.

Tu as manqué des occasions de sillonner la ville,
de t’émerveiller des jardins dont certains prennent tant soin,
tu n’as même pas pesté à propos des échafaudages qu’on trouve un peu partout
tu ne sais pas que Metz est en travaux ; que mon bus a changé de route ; qu’à la gare tout est calmissime ; qu’ils ont enlevé les sapins et qu’ils ont mis en place un décor pour l’été.

Tu as manqué l’odeur de centaines de lessives ici. Je pense souvent à toi lorsque j’ai les mains au linge frais. Tu ne m’as jamais grondée que pour cela, je crois ; je passais sous ton linge tout propre, il sentait bon et je n’avais pas le droit. Je ne sais pas pourquoi il fallait que ce soit important. Que je ne traîne pas sous ce linge. Ni pourquoi je devais y aller tout de même.
Mes lessives d’aujourd’hui rejoignent ces insolences d’enfance. Tu as manqué mille occasions de me sermonner, j’ai accroché le linge et accroché le linge et accroché le linge et me suis assise dessous. Pour t’attendre. Tu allais venir me gronder, j’aurais eu six ans à nouveau. J’ai lu là des centaines de pages, j’y ai écrit ; j’ai déchiré, noués, croqués, fendus et tressés des brins d’herbes, j’ai quelquefois prié, pas beaucoup, sans aucune adresse mais très fort, comme je n’avais pas cru que l’on puisse prier le néant. Tu n’es jamais venue.

Tu as manqué l’été. J’ai gardé Lili à ta place. Elle est morte écrasée le lendemain de mon départ ; on a planté pour elle l’Immortelle de l’Himalaya. Près du prunier, tu vois ? L’Immortelle, ça fait des fleurs blanches.

Tu as aussi manqué Tom. Il est né puis mort en deux semaines. Tu l’aurais adoré. Tu l’aurais regretté.

Je t’aurais raconté l’avion, combien j’ai eu peur, t’aurais ri. “Et tes vacances, sinon ?”, tu m’aurais demandé.
Contre la vitre de ta bibliothèque tu aurais accroché ma carte postale et ma lettre.
Mais tu les as manquées aussi.

En fait, tu n’as rien manqué d’autre que la vie sans toi. Une vie de constantes et de répétitions, de départs, de retours, d’espoirs.
Depuis que tu n’es plus là je doute sans cesse de mon enfance : a-t-elle eu vraiment lieu ? En moi c’est neuf et lancinant, cette interrogation. Tu étais la seule invariable capable de me rattacher à moi.
Mais tu n’as plus mal, où tu es, c’est égoïste de te vouloir. Les jours ne sont même pas si vides. Ne plus avoir d’enfance, ça n’est même pas si grave. Et je ne suis même pas si seule.

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