Ne pas écrire la ville – par Anna Vittet

Ce mois-ci pour mon premier vase communicant, c’est Anna Vittet qui prête sa plume à mon site naissant. Et quelle plume ! Mille mercis à elle pour ce tourbillon de texte, ces phrases folles venues d’outre-Atlantique et qui font sauter le carcan de la syntaxe. Vous pouvez retrouver ici le texte que je lui ai écrit. Et à cette adresse, les liens vers les textes de tous les autres participants.


Ne pas écrire la ville

je voulais écrire la ville, comment on ordonne la ville par nos pas et qu.on en dresse les murs, et comment, en marge de ca, on peut jouer la ville, marcher non pas le long des murs mais sur les murs, les barrieres et les cloisons, toujours en déséquilibre, mais voilá, j.ai voulu construire un texte et y faire surgir le désordre, des parentheses á la syntaxe impertinente venant briser la syntaxe réguliere, ordonnée, mais construire, ordonner, non je joue, la ville le texte, spontanée, désordonnée et aujourd.hui dans une ville autre, un pays autre, un clavier autre, et ma ponctuation, et l.orthographe deviennent d.elles-memes impertinentes, ca déplace encore, ca bouscule, et jai une nouvelle ville á courir plutot que d.écrire, peut-etre, puis autour de moi aussi ca se bouscule, au lieu du silence de l.écriture est substitué aujourd.hui je suis, dans l.appartement dans lequel je serai mais ne suis pas encore, english voices autour de moi, american voices, South Africa, Australia, I don.t know, puis ces montagnes des Balkans mes os en croissance et qui viennent déchirer la peau, l.égratigner, et je frotte ma peau contre la roche dure, climbing, encore et encore jusquá la tete du corbeau lá haut, la tete du soleil, grimper, on n.écrit pas lorsque les deux mains s.agrippent aux roches pour vivre, ligne irréguliere des roches qui me sauve loin des villes, des définitions, des circonscriptions, des ordres de circulation, des ordres, désordre préférer la cohérence des roches á la cohérence urbaine, incohérente, les saillies aux lignes droites, l.égratigné au lisse et lorsque je marche dans la ville je ne me suspend qu.á ce qui tangue et chavire, je me penche au-dessus du fleuve et toute la lumiere s.engouffre au regard ils croient que je me penche tout prés de ma mort mais c.est la vie qui me traverse et réveille la ville par mon corps je Souffle par saillies et cavités j.enfonce le poing dans le mur des villes et doucement il se déforme prend forme volume IRREGULIER je nage par Torrents et par Seine les connexions vont par sauts et á gambades par bras morts et nouveaux méandres j.ai la roche plein la bouche, je gratte, disturb, gratte et disturb, j.ai jamais compris de quel coté de la route me tenir

)si ce n.est hors(

/A. Vittet


Ces vases communicants entre Anna Vittet et moi se sont clairement déroulés en dehors des règles du jeu. D’abord parce que notre rendez-vous du mois de juillet était manqué ; ensuite parce que ce mois-ci, ce n’est pas un texte qu’elle m’offre, mais deux ! Le second, que voici, était son projet initial. Elle vient de l’achever. Je le place donc ici à la suite du premier. Lisez-le, relisez-le, c’est un Poème, un vrai, que je suis heureuse de pouvoir publier sur mes pages. Merci à son auteure d’avoir pris le temps de me l’écrire.


Ecrire la ville, désécrire, défaire

tchac, tchac, pavé après pavé, tchac, tchac, pas après pas la ville ferme sous le pied, ferme, clac et clac, porte après porte

Pas Pavé         Pas Pavé Pas Pavé         Pas Pavé Par Pas         Pavé Par Pas         Pas pour pavé         Et tchac Et tchac         Pas Après Pavé Après Pas         Pas Puis Pavé         Pavé Puis Pavé Puis Pas         Pli         Pavé Puis Pavé Puis Pavé Puis         Plis         Pas         Pavés Posés Par tes Pas         Et tchac Et tchac         Pac Pac         Pavé         Un         Un Puis Un         Pavé         Un Puis Un         Par tes pas posés – et Tchac !

Dans la rue à droite tu bifurques Paf Un mur Lèves le regard, la tour. Les immeubles se dressent puis lorsque tu suis du regard horizontale devant toi la chaussée s’allonge, lisse, lissée, devançant tes pas et disparaissant à ton passage. Alors tu traces, traces le virage, et lorsque tu courbes la nuque la voûte du pont sur ton dos se clôt, étau. (eh l’ombre au-dessus jetée dans les falaises crique et craque la glace dans les rochers se fendillent). Néanmoins ; tu marches encore ; et lorsque ton regard se relève enfin la voûte se renverse s’inverse sous tes pieds. Tu t’arrêtes au bord de la chaussée. Impatient ton pied pâtine le bitume, arrondit les angles, fait doucement chuter le trottoir sur la route. Tchac Tchac Marches : tu t’arrêtes et devant toi coule soudain le fleuve auto, automatique, sillons réguliers alors que de l’autre côté flamboie rouge, feu (avale toute la lumière par le visage) de l’autre côté du fleuve. Feu. Tu t’arrêtes laissant couler le fleuve et lorsque auto, automatique, plac, tu poses le pied sur l’eau celle-ci se fige, solide ; s’interrompt : tu passes, traversée et lorsque de l’autre côté tu arrimes, cellules grises, conglomérées, rive sédimentée. Allez, trottoir ferme sous le pied, tu marches, courant, tu suis doucement, courant des piétons, droite, files rangées, piétons autos, automatiques. A droite. File droit. (seule passe par le milieu, tu as failli la remarquer mais non pour l’heure c’est bon le regard encore droit vers l’horloge en haut la tour soudain). Tu continues, tu suis les lignes, blanches, bleues, continues, pointillées. Tu passes la grille, la grille derrière-toi s.élève. Tu te parques dans la zone où les gens sont autorisés, à s’allonger. Tu fermes les yeux. Tu ouvres les yeux. Les nuages naissent ; organisés en deux files égales, vitesses égales, orientation inverse. On circule à droite. Tu fermes les yeux. Tu ouvres, lèves, marches. Tu longes et sous tes doigts se cristallise et aussitôt s’évapore le froid du métal rouillé, les fers du parc, les fers qui parquent, tracent les lignes, circonscrivent. Parquent, parquent. Tu continues ta marche et ton regard bat le rythme des fers, pylone après pylone, tac tac, tu marches. Tu croises sur ta gauche des passants qui marchent, sens inverse. Leur pas, régulier, se mesure au tien, régulier. Dénivellé régulier, grain régulier. Régulier tu marches arrives au fleuve, large, tu traverses et longes, la barrière guide le pied, le corps, le maintient dans la largeur autorisée du pont (mais comme l’architecture du pont appelle à la transgresser n’est-ce pas entre les phalanges des planches l’espace pour y glisser le doigt, le bras, le corps en avant et les embruns du fleuve sur les seins comme le vent souffle fort dans la poitrine et comme large ouverte sur le soleil qui éprend de vert tout l’horizon élargit l’estuaire dans le plein de la ville et élargit le ciel dans l’eau, oui, comme une flaque de vert dans le crâne et l’iris) va-t-elle sauter ?
Toutes les barrières des villes comme des peaux et elle comme un décharné déjà hors va-t-elle sauter, hors la ville, hors la vie, ville qui se construit par ses intérieurs, mur sur mur pour rejeter toujours hors le dehors, à l’abri elle sort (hors dehors faire ma ville de dehors contre leurs intérieurs et puis ces rampes comme elles m’invitent au déséquilibre faire chanceler le corps sur toutes les limites faites n’est-ce-pas n’est-ce-pas pour les transgresser je fais les limites des villes rien que pour y chanceler ni dans ni hors, or, je ne comprends pas prends pas que dans eh quoi la barrière dans mon dos et mon corps ouvert au soleil couchant dans le fleuve et pourquoi vous arrêtez-vous) elle va sauter (comme ma tête penchée pour que puisse pénétrer l’estuaire par le regard les nuages si proches que mon bras se pose et l’effilé or et rose fleuve horizontal, comme cet or qui traverse, vertical, le miroir d’eau de pont en pont) Sillon régulier dans le fleuve déjà noir, premier passage, deuxième passage, ils viennent policer ma vie ma mort Interdit de se tenir aux limites Rentrez Rentrez Rentrez chez vous Madame Quand mon corps tremble de se tenir dans le vent seul et les feuilles qui n’auront que faire de vos barrières lorsqu’elles iront mourir avec bonheur, volant, volant, après même la chute sur les terres volant dans les entrailles comme elles je tourne ma ville comme labyrinthe d’entrailles sans ligne droite sans ligne le sang qui déborde large le vent Je me tiens au-delà au-delà de quoi rien juste une barrière franchie et la marine de la Ville inquiète et la ville inquiète parce qu’une barrière franchie et que les barrières, paraît, faut vivre derrière pour vivre

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