Un banc, un balcon – par Danielle Masson

Je suis rentré de vacances, il y a un petit mois à peine. Mes vacances en France, au Resty se sont achevées trop tôt.

J’ai emporté avec moi cette photo du banc posé le long de la rivière qui traverse le village. C’est Papy Nestor qui l’a faite l’automne dernier [1]. Cet été, on voyait le sol couvert de petits cailloux blancs. Parfait pour les genoux, quand j’ai dérapé et suis passé par-dessus mon guidon. Mais je n’ai pas pleuré. Je suis un dur ! un dur avec un cœur d’artichaut, celui du Prince de Bretagne.

Sur ce banc, nous nous sommes souvent assis avec grand-père. Il me racontait des histoires pour me faire rire ou par me faire peur. C’étaient ses dernières que je préférais. Il les inventait rien que pour moi. Dommage, qu’il ne les écrive pas pour que je puisse les lire à mon retour. Oui, j’aurais aimé les rapporter à Anita comme la photo.

La photo, je la voulais pour mon Anita, vous vous rappelez mon amoureuse. Car dans nos messages secrets [2], je lui ai souvent parlé du banc à Anita.

Mais revenons à nos moutons [3] .

Ce n’est plus le banc que je vois tous les jours, c’est cette façade. La façade de cette nouvelle maison où je dois rentrer tous les soirs [4]. Moi, c’est juste la fenêtre tout en haut sur le toit à gauche. Vous voyez. Elle était entr’ouverte, le jour où la photo a été prise.

Mais revenons à mon départ du Resty dans les premiers jours de septembre. Je sais, je saute du coq à l’âne, il faut me suivre.

Donc, je dis au revoir à mes grands-parents et en route, Simone [5] !

Je devais aller faire ma rentrée au lycée français de Valence, comme d’habitude depuis maintenant notre retour des États-Unis. Je suis un grand voyageur, pardon mes parents sont des globe-trotters. La raison, la profession de mon père. Mais là, nous nous étions posés depuis trois ans. J’allais au lycée français, ça classe [6].

Je ne comprenais toujours pas pourquoi les vacances avaient été si longues cette année, je ne m’en plaignais pas, vous pouvez en être sûrs. Je m’inquiétais seulement d’essayer de comprendre pourquoi l’atmosphère était si lourde quand nous avons pris la route pour le retour.

Je n’ai que 7 ans mais, comme je vous l’ai déjà dit, je suis un enfant précoce, qu’ils disent. Alors au lieu de tourner autour du pot, ils auraient pu me dire. Mais, en fait, je crois qu’ils ne savaient pas non plus comment s’y prendre pour me le dire.

Les grands-parents ne savaient pas que ma vie allait être bouleversée et qu’il faudrait que je choisisse.

Lors du voyage du retour, tout était pesant. Ils ne se parlaient pas ou si peu. Le strict nécessaire.
Eh, les parents, si vous avez quelque chose à me dire, dites-le ! Accouchez !

Mais un petit bonhomme de sept ans ne doit pas dire cela. Surtout quand on s’entête à dire qu’il est bien élevé.
Alors je me suis tu aussi. Pour leur montrer comment ça fait. On a roulé. On grimpait dans la France. Ils n’ont pas remarqué mon absence, au début. Ils étaient concentrés sur la leur l’un à l’autre.

Et puis maman s’est retournée, elle m’a demandé si j’avais faim. Je l’ai juste regardée, comme ça. Avec les yeux « qui parlent », enfin c’est une image, hein. Bon. Alors elle m’a tendu la main par derrière son siège, et elle a détourné la tête. C’est là que j’ai vraiment compris qu’il se tramait un truc très grave. Je n’ai pas pris sa main. Ben quoi ?

Je ne me souviens plus bien de notre arrivée, quand on s’est garés dans une rue que je ne connaissais pas encore, que sans un mot papa-maman sont descendus de la voiture, et que j’ai découvert la nouvelle maison. Ça file dans ma mémoire sans plus de précision. C’était le soir. Le soir des soirs.

A l’étage, Papa a gardé son blouson et ses chaussures. Il est resté planté sur le seuil de la porte. Et je m’éloignais déjà pour explorer l’appartement quand il m’a rappelé. « Camille ! Viens voir ». J’ai stoppé net. Je l’ai rejoint et il m’a dit…
Non. Je n’ai plus les mots qu’il a utilisé. Je me souviens qu’il avait l’air triste. Il n’allait pas rester ce soir. Il n’allait plus jamais rentrer. On se verrait encore souvent, mais sans maman. Voilà. Il m’a embrassé le front. J’ai rien dit. Y’avait rien à dire. Ou j’ai dit « je veux que tu restes », mais peut-être juste dans ma tête.

Ensuite je ne sais plus. Il y a un blanc ; pas la couleur blanche, non (au pire, relisez la note trois). Le blanc c’est dans ma tête, avec juste quelques images en vrac et insensées autour.

Celle où j’avance dans le couloir vers une porte close derrière laquelle je les entends. Les parents. Depuis le palier, échos de leurs voix irritées. Un peu de colère. Et re-blanc.

Une autre image : lorsque j’étais assis contre la porte de leur chambre, il y a quelques mois. On m’avait écarté. Interdiction d’entrer. Je devinais quand même leurs grondements étouffés. Ils avaient les murmures qui élevaient la voix. Je me sentais plus très cabotin…

Une dernière image ? – c’est maman quand papa l’a tapée au mur, juste avant les vacances chez Papi Nestor et Mamie Natacha. J’ai revu des bagarres. Des vraies : celles qui font mal alors qu’on n’y prend même pas part. Ensuite maman qui pleure. Papa. Les cris. Portes qui claquent. Des fois des trucs cassés. Du bruit. Des périodes où j’avais tout le temps mal au ventre. C’est tout.

Toujours une bête histoire de portes qui grognent en sourdine puis volent en éclat.

Depuis le départ de papa, je n’aime plus les murmures. Le reste, ça va. J’habite avec maman, et papa m’emmène chez lui à Montreuil, pendant les vacances. Il dit que c’est aussi ma maison mais je ne sais pas trop… Là-bas il y a sa copine, Clarisse. Elle est très gentille, je l’aime bien, seulement, comme elle vit chez papa, je ne peux pas m’y sentir tout à fait chez moi.

J’ai beaucoup réfléchi à ça : où est-ce que j’habite, maintenant ?

Vous vous souvenez des deux photos ? Celle de l’automne et celle de la fenêtre. Retrouver ma maison, ce serait comme marier (d’un vrai mariage, cette fois) ces deux paysages : celui que je ne reconnais pas et celui où il manque quelqu’un.

En fait, j’ai l’impression d’avoir la vie pétée en deux.
Et pour une fois, c’est pas une expression.

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