La Fée Aux Miettes – Charles Nodier

La première pensée que j’associe à La Fée Aux Miettes, n’a presqu’aucun rapport avec l’histoire. C’est une soirée passée à chercher la définition du mot « landaw » dans toutes sortes de dictionnaires et d’encyclopédies, en vain. Charles Nodier décrit un navire qui est en fait un grand éclat de rire, parce qu’on ne peut pas le voir. Il est infigurable, trop grand trop multiforme, on ne trouve de ça nulle part dans le monde réel, et puis : il y a « landaw » et qu’est-ce que c’est, landaw ? Un « landau » ? Et pourquoi un landau pour parler d’un bateau ? de l’arrière d’un bateau. Drôle de comparaison. Et quand bien même, pourquoi l’écrire « landaw » ? Etcaetera. On trouve la solution si l’on accepte d’entendre rire Nodier sous la description du navire.

De temps en temps, l’histoire tangue, me ravive un souvenir d’enfance : quand j’avais peur des déguisements (clowns, père-noël, masques, pantins). La même ambiance de vie dissimulée ou simulée, mécanisée, drapée, l’angoissante confusion, comme si le « mal » (la mort ?) pouvait surgir à tout moment, comme s’il affleurait à peine sous la surface des apparences mais qu’on pouvait parfois le voir glisser, furtif, dans un regard ou à travers gestes et postures. C’est je crois l’impression que j’aurais si, pénétrant dans une salle de théâtre, j’y voyais une seconde le rideau baissé faire place à des lambeaux de velours pourpre, et dedans, noués, des squelettes pendus en l’air, remuant lentement les bras ; puis tout redeviendrait normal ; dans ces cas-là, on ne sait pas si l’on a vu le versant déchiré des choses, mais on le devine partout, on ne peut plus jamais l’ignorer. On sait que sous le lustre pendu au plafond, il y a le négatif de l’éclat qu’il renvoie, une sorte de contre-lumière. On sait que les fauteuils à strapontin, si soignés, sont toujours en même temps crevés la mousse à l’air comme des boyaux. Et cela hante, bien-sûr. C’est un perpétuel demi-sommeil.
Ainsi j’ai vécu le rêve chez Nodier, emmitouflée de peur douce, flottante, sans objet. D’une peur que l’on pourrait nommer un doute ou un soupçon. Un visage déformé de l’allure rassurante du monde – rassurante car prévisible ? peut-être, mais surtout parce que capable de jeter la poudre aux yeux, de produire l’illusion d’une vie sans contrepartie.
Dans ce rêve/conte, tout se construit à l’image d’un grand panoptique. On ne situe pas ce que l’on redoute. Que la mort soit ou non tapie sous un coussin, il y a malaise du seul fait qu’elle pourrait y être.
J’ai aimé et détesté tout à la fois, l’inconfort de semi-délire qui s’écrit chez Nodier. Ces personnages qui ne s’étonnent de rien, parce qu’ils sont nés d’une brassée d’imaginaire si puissante qu’elle les arrache à notre monde cartésien pour les placer là où l’on dort les yeux ouverts – c’est un pays, un vrai pays, c’est un asile, ses habitants s’appellent les « lunatiques », c’est Nodier qui le dit quelque part au début du livre.
Il faut lire le passage où apparaît le Bailli : on invite cet homme à dîner, cet homme avec sa tête de chien et sa langue incompréhensible qui ne semblent gêner que Michel. Puis la soirée avance. Le Bailli se révèle être un chien aux vues très fines et au langage limpide (Michel l’apprend sans peine en un quart d’heure !) On dirait un assoupissement non signalé. Nodier qui rit encore, peut-être, d’un rire affreux, terrible, exactement comme le rideau de tout à l’heure. C’est cela. Une belle narration déchirée par-dessous, ou le discours d’un somnambule, légèrement inquiétant, tout à fait fascinant.

(Autre chose dans ce texte : le perpétuel dédoublement des choses à l’œuvre. Au plus fort du dédoublement, le jeune Michel s’endort au soir, marié à la vieille et laide Fée aux Miettes, pour plonger dans un rêve qui semble une autre vie : il y partage les nuits de la princesse Belkiss, qui lui assure être une image de la Fée aux Miettes dans ses jeunes années.
Dédoublement sans grande originalité, le même qui formera, quatre ans plus tard, le noyau narratif de La Morte Amoureuse (Théophile Gautier, 1836). Dans ces deux textes, toujours, la vie de veille est vertueuse privation ; celle de nuit, volupté coupable : un adultère à peine masqué (Nodier), une trahison du vœu de chasteté (Gautier).)

Et le regard amer de Nodier sur les hommes de science ! Tout à coup la trame du livre s’effrite ; un homme intelligent écrase le rêve à coups de poings : Michel est fou, ce qu’il raconte ne veut rien dire, ne renvoie à rien de constatable, c’est du délire, la preuve…
La preuve ? des mots déshabillés, savants, froids comme les buildings vitrés des grands quartiers d’affaires. Un discours sans magie ni foi.
On dirait que cet homme est amputé du monde. On dirait qu’il a bu la mort, tant et si bien qu’il ne peut plus contempler de la vie que son mécanisme ; qu’il a perdu la clef des motilités plus naïves… (plus spontanées ?)

Il faudrait que j’ajoute à ces trois petites remarques une dernière pensée, peut-être liée à ce livre d’une certaine façon, quoique je voie mal comment (mais ceci est un brouillon). Il s’agit d’un souvenir personnel. D’un oiseau en peluche que l’on m’avait offert lorsque j’avais six ans ; je voyais que c’était un oiseau, et pourtant j’étais incapable de le nommer tel. J’étais convaincue qu’il s’agissait d’une « main ». Cela ne pouvait en être une, j’avais l’évidence contre moi mais je me disais toujours en le voyant : « mais pourquoi c’est une main ? ». La question s’accompagnait d’une sorte de malaise, de familiarité non reconnue – un résidu derrière le sens. Peut-être est-ce par-là que ce souvenir rejoint le rêve de La Fée aux Miettes ?
L’énigme m’a longtemps poursuivie, même plus avisée et âgée. Pour la résoudre, il m’a fallu me rappeler des circonstances dans lesquelles on m’avait offert cette peluche : en la cachant derrière le dos et en m’encourageant à « choisir une main ».
Depuis, ce jouet ne peut plus être qu’un oiseau ; tout ce qu’il portait d’angoissant, de magique et d’un peu difforme s’est dissipé. Je ris en repensant à ma crédulité de jeunesse. Et en même temps, l’ancien objet-main n’a pas tout à fait disparu. Il reste deux regards possibles sur la peluche telle que je m’en souviens, dont l’un, prenant en compte la forme de l’oiseau (surtout une couleur précise accompagnant une courbe à l’arrière de sa tête), s’empêtre du mot « main » ; on lancerait « main » dans un mur et on la verrait rebondir, jetée loin de ce qu’elle devrait désigner et à quoi elle devrait être liée.
Si je devais décrire métaphoriquement la sensation que cela engendre, je dirais :
-quelqu’un qui ne marche pas droit
-un visage en pâte à modeler sur lequel on aurait tiré
-à moins que le rideau déchiré évoqué plus haut ne convienne un peu, lui aussi.

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