Routes

A. est l’écrivain des routes, des vents et des lumières. Je voudrais entrer dans sa voix. Chez lui c’est toujours la lumière, une lumière fluide, propre et solaire à l’exact inverse de celle d’ici, que l’on tient pour malade. Chez lui tout va coulant, léger. La vapeur écrirait comme lui. Un rêve, un feuillage, un plongeon, n’auraient pas d’autre voix. Je lui jalouse un peu les routes qu’il parcourt.

J’envie plus encore tout récit qui voit finir une route et qui en rapporte l’après. Il y a souvent des gens, là-bas, du moins c’est ce qui s’écrit. Sepulveda, dans l’un de mes chapitres favoris de ses Dernières Nouvelles du Sud, se rappelle une maison blottie en forêt patagonne. Rien autour. Rien puis le jardin, les fleurs à foison, un potager et la petite vieille dame de quatre-vingt quinze ans qui dit « tout ce que je touche vit ». Voilà. Après que le chemin soit poussé au bout du rouleau, il reste la vie seule, épurée des tracas seconds.

P. rentrera d’Australie dans six mois. Elle dit qu’elle a perdu le rythme frénétique des sédentarités. Je la trouve moins précieuse qu’avant, plus belle parce qu’elle a abandonné son maquillage et ses manières. Elle est là, immédiate. Elle parle d’un canyon rouge puis d’autres voyages à venir, en Amérique du Sud, et elle me dit « mais viens ! » ; je ne peux pas venir. Cela aussi c’est une histoire.

La route est une terreur et une fascination que j’ai. La route sonne l’abandon parce que la route est espacement, parce qu’elle se jette à corps perdu dans un plus loin fuyant – glissant – elle échappe aux mains elle échappe aux yeux. Quoique l’on progresse sans jamais de pause , on ne peut pas monter au front d’une route pour l’embrasser. Elle met à l’épreuve le temps humain. Personne n’est jamais là dans la durée complète d’une route.

Sur une route, « devant soi » signifie « plus tard ».

Une route on ne s’y arrête pas, ou si on le fait, on ne trouve qu’un non-lieu sans cesse ramené à son statut de passage. On rencontre la vitesse pure des autres qui se « dirigent vers » ; et par contraste, la soudaine pétrification de tout, la pesanteur qui règne là, le pays encastré en lui-même, tout indique un deuil, une amputation ; quelque chose a cessé. Mais quoi ? Quelle lenteur perdue ? Quel ancien frisson ?

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