A quoi tu joues

S. était quelqu’un de « joli ». Les hommes qu’elle rencontrait le lui faisaient systématiquement sentir avant de l’inviter à « boire un verre » – comme ils disaient. Elle s’amusait beaucoup de ces situations. Il n’était pas rare qu’elle accompagne ces hommes jusqu’à un café proche, puis qu’elle s’installe précieusement sur la chaise qu’ils tiraient pour elle. Suite à quoi elle posait son menton sur sa paume et les observait en silence.
L’un d’eux lui avait dit, un jour, « tu ne sais pas à quoi tu joues avec ce demi-sourire là ». Il n’avait pas tout à fait tort.
Après s’être assis face à elle, tous en venaient à lui parler et mettaient invariablement les mêmes sujets sur le tapis. La pluie et le beau temps, qui es-tu, d’où viens-tu, que fais-tu : ils cherchaient par où la saisir – eussent-ils été des chiens qu’ils lui auraient tourné autour, truffe en avant, l’œil embué. De temps en temps, prise dans l’étau de leur investigation, elle hasardait à haute voix une question défensive. « Aimez-vous les pommes ? », par exemple. Le prétendant qui répondait que non était recalé sans délai. Les autres, mangeurs de pommes ou hausseurs de sourcils, lui restaient toutefois sur les bras. Ils déployaient d’immenses efforts pour qu’une complicité s’installe. Certains montraient en roucoulant tout ce qu’ils possédaient, d’autres ce qu’ils savaient, d’autres ce dont ils étaient capables. Il y avait toujours matière à parader. On voyait en fantôme une immense queue de paon se déplier derrière leur chaise.
S. les écoutait attentivement, leur rendant les regards de douceur qu’ils lui adressaient, parfois répondant avec indulgence à des mots qu’elle sentait déjà l’envahir et la terrifier, mais quand ils se penchaient vers elle pour attraper sa main, sa taille, ses lèvres ou caresser ses yeux, elle reculait vivement avec un petit cri. Des barreaux fermaient son regard. Soudain sa bouche avait noirci et ses cheveux quittaient sa tête. Elle sentait fondre son poignet, sa main ne tenir qu’à un fil, ses vêtements d’un coup s’ouvrir, s’effilocher, l’abandonner. Alors elle marmonnait quelques excuses. Elle ratissait des yeux le carrelage du café, puis remontait le col de son manteau, se relevait en grelottant, en bousculant maladroitement sa chaise, reculait, disait « non », sortait, ne prenait même plus garde à ne pas faire claquer la porte, et se perdait dans la foule noire comme une petite larme sauvage.

Publicités

Vous avez des choses à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s