Après le film

Le problème, ensuite, c’est qu’il faudra souvent revoir le film. Et le revoir maladivement, comme une cure qu’on ferait. Du refus de cela s’ensuivrait un effritement. On résisterait à l’idée de s’y arrêter : le film achevé, on se dirigerait vers tout autre chose, ce pourrait être une bibliothèque ce pourrait être une grande surface, ça n’a pas d’importance ; on ne parviendrait pas à y croire. On serait là quand on serait ailleurs.

On ne remonte pas si vite à la surface, il faut procéder par paliers. Emerger d’un film, comme d’un livre, comme d’un moment d’écriture ou de musique ou de sommeil, nécessite ce temps-là.

On se sent l’obligé d’une ritournelle intérieure qui tourne en ridicule ce qui la contrarie. Il y a un rythme à épouser sans quoi tout paraît sans saveur.

Peut-être est-ce : avoir abandonné l’envie d’être convenable pour le monde. On s’était efforcé d’y monter des décors cohérents, il fallait occuper l’espace ; lorsqu’on réussissait, le réel nous gratifiait d’une tape sur l’épaule et l’on sentait tout cela très en place, c’était là notre récompense.

Après le film, tout change. Les meubles trop fragiles ont été pulvérisés. La nuit tombe en désordre, elle n’est pas concentrée, il faut refaire vingt fois la scène en la réprimandant ; sa robe l’encombre, elle dit.

Il reste cette fadeur, cette lourdeur, qui sanctionnent sévèrement le sentiment de réalité. Et l’impérieuse nécessité d’aller à nouveau boire au film dont on est pourtant plein. Ce n’est plus la question de s’en nourrir ou non. Je croit que même empli à déborder, on a encore besoin d’éclater de ce film-là ; les estomacs, et les vessies, et les ballons le font. Tous les gens élastiques en sont capables.

Cela ne signifie pas que le film élargisse les vues. Plutôt, il semble les diriger vers le fond. Non qu’elles ne soient superficielles : d’une certaine façon, elles ne pénètrent toujours rien, se patinent les unes sur les autres ; mais ce sont des vues depuis un autre dedans, et débrouillées de leurs tensions habituelles. Décadrées, si l’on veut. Tout entières les esclaves du film.

On se tromperait, à penser celui-ci comme un réel plus fort ou plus évident que le monde. Il n’en n’est qu’un morceau arraché puis taillé à convenance. Une démarche du rêve des autres. On voudrait y entrer plus loin, on voudrait s’en vêtir la peau et s’en tapisser les muqueuses, que l’on nous reconnaisse le droit de mourir emboîté à sa voix, devenu indistinct d’elle. Mais c’est trop demander. Le quotidien nous charge. Il impose des esquives incompatibles avec « revoir le film ». Et cela pose problème, comme une existence impossible.

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