D’une philosophie de l’adhésion

Après notre lecture commune, tout à l’heure, je me suis entendue dire à T. ce que j’aurais souhaité que l’on pût me dire, des années en arrière, pour m’éveiller à l’oeuvre de Bachelard.

La comparaison avec le livre de Girard dont j’aborde ces jours-ci les dernières pages, fait apparaître un contraste frappant. Girard galope au front de la tourmente. Tout est tension chez lui, oppositions, systèmes de poulies entre les egos qui s’affrontent. Girard écrit pour le regard mauvais qui passe aux heures de la défiance et de l’envie. Il affronte l’orgueil du désir humain. Bachelard va tout à l’inverse. Sa poétique de la rêverie suspend le temps ; elle est une injonction faite au temps, qui bon gré mal gré, faute d’avoir le choix, s’y plie. Bachelard se délecte d’écrire. Je l’imagine, tout à son émerveillement d’assister au bourgeonnement de ses phrases, lui qui les soigne comme un père ! Leur enfance de phrases fut heureuse, ce qui les rend fondamentalement tendres. Bachelard apaise. Le Moi se fond à l’Autre, le Monde parle par le rêveur, la jeunesse de la science tient d’un rêve éveillé, un mythe dont a été extrait le squelette rationnel, mais qui demeure, et dont l’appel nous plonge dans un bien-être « corps et âme ». Bachelard réconcilie profondément les idées, les images, le monde. Il exprime la paix. Et c’est cette paix dont je ne le dissocie pas, qui m’est précieuse. Elle me rappelle au vert d’eau des grandes flaques de mars, à des primevères d’il y a des années, quand je renaissais à toute fleur et à tout soleil ; elle me rappelle ce que c’était qu’entendre siffler, si près, un oiseau ; elle me rappelle à la feuille devant moi posée, qui devait recueillir mes notes sur tel article, pour tel mémoire ou tel plaisir ; elle me rappelle à tout un livre de Bachelard lui-même sur l’imagination des eaux, lu dans une lueur de bronze en plein automne avec la certitude qu’un ami m’y tenait la main. Cette paix bachelardienne me ramène encore aux lignes de Romain Gary à propos d’une feuille qui aura la patience de tomber toujours – en mémoire – parce qu’à la moitié de sa chute, un observateur a cessé de la regarder tout en pensant encore à elle. Ce sont-là des exemples de temps qui se fige lorsque le cœur gonfle. Car le cœur gonfle. Chez Bachelard, la sérénité se double d’une intensité frisant la douleur. Le poète insiste sur cette paix-là – qu’elle est inouïe, qu’elle existe, si l’on veut bien le suivre qu’elle est par-là, qu’on la regarde, enfin  – et son insistance vient de ce qu’elle a coûté d’efforts à découvrir puis à tenir. Bachelard dit : voici la paix, lourdement là, pesante au fond des choses, aérienne autour d’elles, brûlante en leur cœur, mais il faut avoir la force de la rêver, puis la sentant poindre, le courage de ne pas céder à n’importe quelle pulsion désirante qui nous détournerait de la joie simple d’être un être en l’Etre.

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Une réflexion sur “D’une philosophie de l’adhésion

  1. Je suis tombée sur votre site un peu « par hasard » – mais cela existe-t-il ? – et j’aime beaucoup.
    Bachelard est un poète. Je partage complètement votre perception de Bachelard et vous le dites si bien … Merci.

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