Quitter Genève

Quitter Genève est une aberration. Un train tout ce qu’il y a de plus réel t’en éloigne pourtant. Tu es adulte, mais ce jour-là, une tempe contre la vitre, tu renoues avec tes luttes de très petite fille contre l’envie de pleurer. De temps à autres, le train s’enfonce dans un tunnel. Alors, levant les yeux, tu croises ceux de ton reflet et tu repenses à Gustave Roud qui discutait avec le sien comme avec un compagnon de route. Mais ton reflet a tant de peine… Sa mine renfrognée ne dit rien qui vaille. « Un visage pour l’errance », songes-tu avec tristesse sans lui adresser une parole. Il pleure le même départ que toi. Vous n’avez rien à échanger. Vous vous comprenez trop.

*

Genève. Ce seul nom de Genève signifie le souffle coupé ; le désir ; un emportement ; et plus tard, un cœur dépecé dont l’aorte gît aux Eaux Vives. On prétend qu’il s’agit d’une ville, mais Genève est une femme qui s’est un jour levée où personne ne l’attendait. D’un peu loin, on la juge vulgaire, on ajoute qu’elle se jette sur les hommes en costume, qu’ils sont sa seule faim – « ses proies », dit-on, et qu’elle roule vers eux en vagues d’écume légère ; en quoi l’on se trompe. Genève est une ébauche de femme au long désir indéfini, qui trébuche sur ses propres quais. Elle écoute en vibrant tous les musiciens qui la peuplent : celui sur le pavé, place du Molard un jour d’été, on buvait un jus d’abricot tandis qu’il transformait son violoncelle en un second soleil, sonore celui-ci, étincelant ; ou la chanteuse rue du Marché, debout devant la librairie comme une marchande de couleurs autour de qui l’on s’attroupait ; et même le mauvais violoniste à genoux aux portes des banques, même à lui, Genève s’accorde.

Genève tend des fleurs aux touristes, et aux terrasses des guirlandes lumineuses. Elle sème des moineaux sur les tables. Passer en Genève, c’est passer par soi : on s’y voit sans se reconnaître dans un miroir aux dimensions d’une promenade. Et le reflet qu’on y rencontre parle et rit tout à la fois. Ce seront les seuls mots de sa vie de reflet, énoncés dans une langue sans traduction possible. Genève comme un film étranger dépourvu de sous-titres et pourtant, comme l’unique film intime qui soit – un film su avant que d’être vu. Il prend la place d’un père, d’un frère et d’un ennemi mortel.

La première fois, Genève est un continent neuf. La deuxième fois, être à Genève veut dire que l’on a franchi une frontière. Ensuite, à force de venir et de tourner sa clef dans la même serrure, de reconnaître à leurs odeurs un couloir, un shampooing, des draps, Genève devient une habitude et, enfin, une habitation. On salue en vieilles connaissances des rues sans extraordinaire – il y a ici ou là des visages qu’on retrouve, ailleurs d’autres qui manquent. Une première pellicule de souvenirs s’est déposée dans toute la ville au gré des déambulations. Genève, petit renard hautain venu grignoter dans ta main.

A l’entrée des grands magasins, pour faire bonne mine, on se tient droits. On n’y achètera jamais rien. Une pêche, un jour, d’accord, on achètera cette pêche. Plus rien ensuite. On traverse Manor comme deux enfants distraits, dans le sillage d’une Genève indifférente pour qui cela n’est tout au plus qu’un raccourci. Qui a dit de cette ville qu’elle fichait l’argent par les fenêtres ?

Il reste des gens pour prétendre, Genève, qu’elle est superficielle. Ces gens n’ont croisé que l’anglais dans une ville qui multiplie l’écho des langues, n’ont touché que l’argent quand on croisait des peaux, des souffles et des eaux ; ces gens ignorent, lorsqu’ils les croisent, Johnny le Désossé ou encore le grand chat perché sur son orgue ambulant, n’ont jamais musardé chez le libraire du Bourg-de-Four après un repas triste et gai aux tonalités d’au revoir, n’ont ni le goût des perches de ce lac, ni de curiosité marquée pour la langue intime – littéraire – de ce pays, dont tant de rues sont la célébration, et quand file le vent dans la rade ils n’y prêtent pas une oreille, tout occupés à l’entre-soi de leur salon fermé. Pendant ce temps, Genève frémit. Genève qui part à rire lorsqu’à la terrasse d’un bistrot, un commis leur demande à elle et à l’amour : « qui êtes-vous l’un pour l’autre ? » De mauvaise foi, Genève rit et se tient les côtes. C’est un rire de colère. Elle aimerait cracher sur l’indélicatesse de cet employé trop à l’aise. Son éclat de rire est la version polie du crachat fantasmé, un « ne recommence plus jamais ». Le commis s’éloigne, penaud, chargé de sa question, toujours la même, qui pèse deux fois plus lourd qu’avant d’avoir été risquée. Il découpe des tomates en quantités industrielles ; on le voit, par la vitre, de temps en temps qui lève la tête et jette un œil en direction de notre table. L’amour dit à Genève : tu n’avais pas de comptes à rendre. Il dit encore : tu as bien fait. On se moquera longtemps du jeune curieux – non par mépris, mais par réflexe défensif contre une forme d’agression.

Genève a le timbre de voix des bateaux de la CGN, leur sirène douce qui se répercute en écho sur les montagnes alentour. Elle sait par cœur leur bavardage avec les trains qui longent la côte, les saluts qu’ils s’adressent les uns aux autres en se croisant. Voiliers, paquebots, mouettes, c’est elle qui les accueille et l’instant d’après les recrache ; Genève bleue d’où qu’on la regarde, vive d’où qu’on la vive, Genève au double ciel – ciel de lac, ciel de ciel, entre les deux flotte une lumière perdue.

Chaque jour Genève parcourt Genève, inlassablement, toujours seule, passant d’une rive à l’autre comme de veille à sommeil. Le Rhône la tranche en deux. Sa plaie d’eau béante ne cicatrise plus. Genève est une séparation. Elle habite rue Rousseau dans une chambre avec vue sur deux drapeaux croisés : le cantonal, le fédéral. Quand on la raccompagne, après qu’on a quitté l’hôtel, c’est par-dessus ces deux drapeaux qu’elle se penche doucement pour dire au revoir en silence. Si elle tourne la tête à droite, le tramway emporte son amour. Si elle tourne la tête à gauche, tout au bout de la rue, le lac tant aimé lui fait signe.

*

Que désormais ce train t’éloigne de Genève, cela n’a aucun sens. Qui d’autre t’attend aussi fort ? Bientôt, il est temps de changer de train. A la gare de Bâle, ton wagon patiente, baigné d’une lumière dorée que tu photographies comme tu ramasserais, en précipitation, les dernières miettes d’un pays. Ce sont des trains d’une autre époque ; tu te croirais marcher dans Les Valseuses. Il y a une étiquette au-dessus de ta place, « Bâle – Metz », à laquelle mentalement tu flanques un coup de pied. Ah, ma petite boudeuse, ma Silencieuse, il faudra bien rentrer un jour… Tu as laissé ton corps entrer dans le wagon qui grince déjà sur son rail, mais ton voyage, lui, a cessé à la place exacte où Peter Bichsel s’est assis dans le film « Zimmer 202 ». Il est en bois, ce banc. Ton fantôme se superpose à celui de l’auteur tandis que tu contemples le défilé des noms de trains. Et tu restes bloquée, gelée, entre des retrouvailles interdites et un départ que tu refuses d’envisager.

202-basel

Peter Bichsel – « Zimmer 202 »

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Une réflexion sur “Quitter Genève

  1. J’ignorais que cette ville si souvent maussade et hautaine pût être si belle. C’est donc que la beauté des choses, on la porte avec soi, dans un sourire peut-être, pour en illuminer tout ce qu’on touche du regard.

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