« Pour écrire des poèmes, l’usine est très bien » (AK)

Dimanche passé à écouter les voix de ceux qui n’ont d’abord pas su écrire. C’est Mohamed Choukri, dans un Maroc des années 40 d’une dureté absolue ; c’est Agota Kristof dans le désert de solitude que représente un pays d’accueil pour l’émigré qui s’y échoue.

Il y a souvent, d’un livre à l’autre, un mystérieux prolongement : comme si le livre précédent et le livre suivant se rejoignaient au point nodal qu’ils ont eux-mêmes choisi pour faire signe au lecteur, un grand signe par-delà leurs titres.

Choukri ne savait pas encore écrire, mais il errait et flamboyait comme font les loups adolescents : avec vigueur et solitude, avec un désir insatiable et une forme de durcissement en réponse au monde qui montre les crocs. Son écriture, il est allé la conquérir plus tard, de haute lutte, parce que l’écriture fait tomber des portes et que Choukri, lui, n’aimait pas les portes :
« – Vers où tournes-tu les yeux ?
– Vers la porte.
– Tu penses à quelque chose ?
– Je pense à la porte.
– Pourquoi ?
– Je ne supporte pas de me trouver derrière une porte verrouillée. »

Agota Kristof donne la suite. Quand elle quitte sa Hongrie natale pour rejoindre la Suisse, elle ne connaît pas un mot de français. La Suisse est confortable mais elle l’appelle « désert » à cause de cette solitude, où qu’on regarde, « désert social » dit-elle, « et culturel » – quand rien ne passe la barrière de la compréhension et que le cœur s’assèche sur place.
« Cinq ans après être arrivée en Suisse, je parle le français mais je ne le lis pas. Je suis redevenue une analphabète. Moi, qui savais lire à l’âge de quatre ans.
« Je connais les mots. Quand je les lis, je ne les reconnais pas. Les lettres ne correspondent à rien. »

La porte qu’ils ont enfoncée en apprenant à lire, Choukri à Larache, Kristof à Lausanne, est exactement la même. On trouve derrière cette porte une ressource, l’écriture, capable d’arracher au grand silence ce devant quoi la parole démissionne. Ecrire, c’est écouter en soi murmurer une voix qui en sait davantage, et donner à cette voix autrefois muselée la chance de se lever. L’œil est alors tourné vers un précipice intérieur. Il y a du vertige à écrire. Faut-il encore pouvoir accéder à ce vertige. Quelle proportion d’humains sommes-nous à avoir ce privilège-là ?

Extraits tirés de : 
Mohamed Choukri - Le Pain nu
Agota Kristof - L'Analphabète
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