8.8.17

Notre nouvelle stagiaire est une trentenaire brisée par l’organisation absurde du travail. Après six ans d’épreuves dans une grande chaîne de restauration, elle a trouvé la force de se lever pour renverser la table. Elle raconte avec quelle froideur ses managers organisaient la compétition de tous contre tous. Dans un univers où l’employé-machine est payé au nombre de clients servis, tous les coups sont permis, tous les abus, toutes les rivalités. Elle se souvient de ceux, pris en grippe par leur hiérarchie, qui le soir venu rentraient chez eux dans un état de nerfs indescriptible avec leur salaire misérable et leur peau de rien sur les os. Elle parle des enfants de ces gens. Elle dit qu’ils ont également des chiens, des voitures mais très peu de rêves. Elle décrit encore la grande démission générale, comment on pousse à bout les plus francs et les plus fragiles. Elle raconte ce chef dévoré par son sentiment de supériorité, petit contremaître bâtard aux bras croisés, aux traits tirés, la solidarité qui n’existait nulle part. Elle rapporte les mesquineries, les termes piégeurs d’un contrat d’embauche, les comparaisons de salaires à la fin de la journée, les comparaisons de pourboires, la maigreur puis la maladie. Elle dit « mon corps a comme loupé une marche », alors elle a dégringolé, un pantin désarticulé lâché dans l’escalier. Et pire, on l’a poussée pour qu’elle arrive en bas plus vite. Maintenant qu’elle est là, devant nous, qu’elle tremble en nous parlant, qu’il y a quelque chose de cassé dans chacun des gestes qu’elle fait, on en voit qui haussent les épaules, « elle exagère », « le monde est comme il est », qui font la moue et se détournent d’elle comme d’une maladie contagieuse. C’est effarant ce qu’ils s’éloignent vite, les poings qu’ils s’enfoncent dans les yeux pour échapper à ce spectacle. Ces gens-là, à peu près contents, sans révolte, est-ce que ce sont les mêmes que la femme apparue un jour dans un film d’Agnès Varda et qui disait : « à quoi je rêve ? à rien » – comme si la question-même du rêve et d’une manière générale, de tout ce qui peut remettre en cause l’environnement douillet de la rue Daguerre, ne lui était d’aucun secours, d’aucune réalité. Qui a vraiment démissionné ? est-ce notre stagiaire à bout de forces ou ces tragédies ambulantes qui ne porteront peut-être jamais aucun rêve pour le monde ?

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