Villes perdues

La seule vérité ces jours-ci, c’est que les villes sont prises d’assaut. Toutes les villes du Gard, de l’Hérault, perdues, le Québec, New-York également.

C’est arrivé par Montréal. Gangrène insidieuse, Montréal ! peu à peu je n’ai plus pu te regarder en face. Tu portais trop leurs deux visages. L’univers de tes rues, qui m’avait autrefois rendu possible l’Amérique, s’est dissous dans les cendres de leurs disparitions. Fouler à nouveau ton pavé serait plonger dans la mémoire, où les marionnettes aimées dorment de leur sommeil de plomb, et surgiraient alors ces deux regards insurmontables qui t’ont habitée, regardée, connue.

Une paire d’yeux verts, avant toute autre chose, voilà ce qu’inlassablement tu célèbres et répètes. Ce sont les yeux de M., mon amie de dix ans, perdue, qui t’ont glissé dessus – et c’était deux fenêtres sur une intelligence rare, sur une démesure de courage. Ces yeux verts, regard désormais d’un fantôme, je n’ai eu de cesse de les recroiser en te parcourant, renvoyés comme l’écho de façade en façade. Tes quartiers, tes noms propres, droit surgis des lettres qu’elle m’écrivait, qui pourrait dénier un instant qu’ils ne soient tout à elle aujourd’hui encore ? Tu es née, Montréal, de cette amitié avec M. Le jour de son départ de France, dans le poème qu’elle m’adressait, intitulé « Farewell », tu as pris ta place à jamais ; tu es venue à l’être sur le tapis mordant des neiges, emmitouflée dans l’anglais grave et sans regrets de mon amie, ville et berceau de celle qui savait aussi bien vivre qu’elle allait savoir mourir.

Montréal, chère, comment pourrais-je te regarder en face quand ce dont tu fus le théâtre acidifie ton atmosphère, me la rendant irrespirable ?

Tu es, Montréal, un coup de poignard dans la vitre. Le souvenir de ce coup-là redit le coup, le décompose en ses moments, en accentue à chaque répétition l’insoutenable intensité.

Mais tu as aussi les yeux sombres de cet homme dont j’écrivais : « lui, quand il me regarde, on dirait qu’il me voit ». Naïveté que tout ceci. Qui voit qui, à travers ton blizzard qu’on ne peut même pas habiter ? Qui sursaute d’avoir croisé qui ? S’est-on seulement rencontrés dans la neige, ce soir-là que j’étais si frêle et pourtant, emplie d’un début de force nouvelle ? A-t-il alors plongé son regard dans le mien pour accrocher, comme il me le semblait, sa détresse à la mienne, ou par seul mécanisme, avec l’air illusoire d’y être que vous prêtent parfois la fatigue et la lassitude ? Est-il vraiment passé par ce regard, ou n’y étais-je que seule ? S’en est-il souvenu un jour ? Et si l’on se console de l’ensevelissement d’une telle seconde : comment ?

C’était une affaire d’écureuils. Mes histoires avec toi n’ont toujours été qu’histoires d’écureuils.

Souviens-toi comme tu avais froid sous le soleil invraisemblable de cette fin janvier. Il était dix heures du matin, le parc Jean Drapeau était vide et moi qu’est-ce que je faisais-là dans la neige à tester mon éloignement de l’hôtel – car c’est bien de cela qu’il s’agissait, un éloignement de la chambre qui, sous des apparences de jeu, se voulait une forme de suicide. Les métros rayonnaient autour de mon nichoir en plein quartier dit « des spectacles », et ces métros je les ai pris jusque dessous le fleuve, avec dans la tête le cœur qui battait, des flots de sang qui se précipitaient de peur, puis j’ai débouché à l’air libre à l’instant où, sinon, j’aurais dû étouffer. Il m’attendait un parc éclatant de neige, sans personne. Je me souviens de la rengaine qui me hantait. « Seule, et à Montréal » – il y avait de la griserie à se le répéter, quand le semblant d’abri que je m’y étais inventé et qui m’attendait à quelques stations de distance ne pouvait être de taille, en cas de besoin, à me rattraper dans ma chute. Personne, ici, pour moi. Ni téléphone, ni recours affectif. Rien que la ville énorme, les plaques de glace sur le fleuve gris, un froid comme jamais, des écharpes aux troncs des arbres et cette immensité presque mauve du ciel. Je vis un homme, le seul. Il marchait vers le fleuve. Dans la sérénité qu’il dégageait, je lus l’absurdité de mon sentiment d’oppression. Ma peur née de l’espace trop grand, de la distance insurmontable, quand il passa tout près, me parut ridicule. C’est ce qui me décida à le suivre à distance. Les allées couvertes de neige n’avaient pas été déblayées. Il y passait des écureuils que je photographiais – parce que j’avais peur du vide – puis que j’osai soudain regarder de mes propres yeux. Cette matinée fut un éveil. Froide, la contemplation de ta rive estompée par la brume d’hiver. Froide ta rumeur de sirènes, qui m’arrivait de loin, essoufflée par la traversée du Saint-Laurent gelé. Silencieux, l’homme que j’ai suivi. Sans regard et sans intention. Un promeneur sous les pas duquel naissaient le calme et la confiance. Quand il s’est approché de moi ce fut pour, aussitôt, notant distraitement ma présence, me contourner avec soin.

Publicités

Une réflexion sur “Villes perdues

Vous avez des choses à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s