Wszystko jedno

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Tout lui revient ensemble.

Des débris de langue polonaise.

Les murs contre lesquels elle glissait, et on la ramassait pour porter ses sanglots à l’abri d’une porte qui s’émiettait sitôt franchie.

Les tenders de poulet, quand elle les offrait sur des parkings noirs à des inconnus qui accéléraient le pas à son approche en lui lançant des regards de mise à distance.

L’appartement scotché : le mur nord au mur sud, le mur ouest au mur est, les meubles aux murs, les meubles entre eux. Le travail, le temps que ce fut, la place que vous prend un stock de rouleaux, puis le soulagement quand ce scotch a tout retenu de se détacher : les murs du plafond, les meubles des murs, les vitres des encadrements. Une momification, dirions-nous, de l’appartement. Qu’avec ses propres bras qui le traversent de partout, il se préserve du chaos.

Le vin rouge, presque noir à la lumière des lampes.

Les mains des hommes
leurs chambres mais
pas leurs visages.

Qu’il y avait des jours où lui souriaient avec une peine infinie les mêmes personnes changées le lendemain en bêtes farouches.

Un matin, la neige bleue.

Les mots « rentrez chez vous ».

Ces gens justement qui entrent chez vous, qui fichent toute la vaisselle par terre sans savoir ce qu’ils brisent avec cette vaisselle. Voilà comment cela se passe. Ils cassent plus loin que la vaisselle. Il n’est pas de mots pour le dire, ils n’ont pas l’ouïe pour l’entendre. On dirait qu’on vient de les pondre sur le tapis et qu’en se dépliant, qu’en grandissant dans la pièce ils ont pris le visage de toute la haine que l’on se voue. C’est fascinant parce qu’implacable. Ca a des griffes, c’est enroulé dans des bandelettes de chair à vif, ça rit jusqu’au placard. Quand ça s’approche de la poignée l’on ne peut plus rien faire. Ils ont un rythme à eux, une façon de lézarder les murs, de faire danser les meubles.

« T’as le goût des égouts », qu’on s’entend dire un jour, et celui qui reçoit ces mots ne peut que vous chasser. S’il ne le fait pas, c’est un con. Bien sûr, il ne le fait pas. On rassemble soi-même ses affaires et il vous raccompagne sur le trottoir pour vous réinstaller dans la vaisselle en miettes. S’il veut vous assurer que vous n’êtes pas exactement ce qu’il y a dans ce miroir, la louve en vous bondit pour lui crever les yeux. Ça fait un bruit de bulles qui pètent, de mains qui craquent, de crocs et de portes qui claquent.

Ta crise de froid de l’autre soir l’a ébranlé. Rien n’y faisait : ni les plaids, ni les radiateurs, ni le thé, tu claquais des dents. Tes larmes gelaient et se brisaient sur le carrelage de la cuisine. « Lou », disait-il, « Loulou », mais de la louve autrefois douce que reste-t-il ?

Plus tard tu passes du noir au gris aussi facilement que d’un train à l’autre – les trains qui t’emportent en glissant.

Tu te découvres des symptômes de feuille morte et d’éboulement.

Mais en gare de Lausanne un vent tremble, droit venu du lac. Les animaux de mer t’accueillent avec leurs bons sourires et déposent des bougies de mots dans tes recoins obscurs. Toute humeur, là-bas, se relève. Et les yeux se relèvent. Et les têtes aussi, et les chants perdus se réchauffent, et les fruits du silence tombent de l’arbre et l’on s’entend se demander : pour quel horizon désormais ? et l’on s’entend répondre : de nuit, un horizon de nuit.

Tes yeux sont froissés comme des ailes mouillées.

Tu as le regard de ta peur, de tes bleus, de la rigolade qu’est la vie.

Tu es deux fois plus vaste que le paysage qu’on a glissé en toi – éternelle provision de courage et de solitude.

Le train qui t’arrache à la Suisse vient s’enfoncer comme une flèche dans la foule sombre du métro. Paris, enfance entre deux trains : le souvenir d’une petite fille trimballée en voiture dans les embouteillages, qui se ravive toujours à l’heure de parcourir les avenues bruyantes. Ce n’est qu’une traversée d’époque comme il y a des traversées de mers. Tu retrouves à Paris un visage défraîchi de toi ; la mue de celle que tu fus. Et des rides sont là, qui t’attendent.

Tu t’assois tout au bout d’un quai, juste avant la butée. Les vitres de la gare vibrent une petite seconde ; on a fait exploser un bagage, dans lequel tu ne peux t’empêcher de fantasmer une paire de moufles et l’un de ces bonnets en forme d’animaux qui s’éparpillent à la sonnerie des cloches.

Tout t’est destiné, dans les gares. Il ne manque à la résonance des halls qu’une odeur de chlore pour l’angoisse, aux trains qu’une petite cheminée comme elles sont en littérature. Le reste est d’une exactitude troublante pour dire ta fuite et ton attente.

Les trains, les gares, le lac font un costume à ta pensée. Ils lui servent de déversoirs lorsqu’elle gravite douloureusement autour d’une idée fixe. Les trains, les lacs, les gares, remplacent la main du rêve trop petite pour saisir l’indompté de l’idée. Tu ne rêves jamais de ce à quoi tu penses. Tu en rêves des années plus tard sans plus savoir à quoi tu rêves, ni si ton rêve est une question, un désir, un voyage ou la célébration d’un deuil bouclé, d’un cheval mort.

On te pose des questions auxquelles tu ne trouves de réponses qu’après dix ou quinze ans.

D’une manière générale, tu t’échappes des mains.

Si tu as mal au cœur, une valse yiddish te rattrape.

Un jour pourtant tu perds ta voix. Dans la maison à colombages, tout l’univers est à la maladie. Et tu finis après ta voix par perdre tes poumons. Tu ne prends plus les trains qu’il faudrait, tu traces une croix sur tes petites balades. Tu passes une matinée à chercher un médecin dans ta propre ville. Tu croirais mourir d’asphyxie quand au dernier moment, l’adresse du seul docteur qui t’accorde un peu de son temps te saute aux yeux et elle est merveilleuse : quatorze rue des Treize !

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Tu le demandes ?

Le vent mélange et remélange toutes les couleurs du lac
L’année tombe en poussière dans le désordre des oiseaux
Et ta nuit profonde
O ta nuit !

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Une réflexion sur “Wszystko jedno

  1. Un reflet brillant et gai habille le monde comme la surface dormante d’un miroir. Mais la lucidité glacée de quelques sondeurs de gouffres ne s’y trompe pas. Allant droit au but, ils débusquent la grimace derrière le sourire, l’assassin qui se cache sous les apparences de l’ami, le fauve qui rôde et, dans la douceur du soir, la mort qui passe.

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