2.2.2018

Le jeudi, je suis seule.
Seule pour manger : je me vautre sur les vieux poufs du coin revues de la bibliothèque.
Seule face au placard surpeuplé de classeurs.
Seule de l’étagère à l’ordinateur.
Seul espoir pour le téléphone d’obtenir une réponse.

Les autres jours, c’est différent.

Macha m’apporte du chocolat. Elle le sort de son sac comme un larcin dont elle est fière, elle jette autour d’elle un coup d’œil peureux, puis en déchirant l’emballage elle me dit : tiens, prends-en beaucoup.

Blanche vient s’asseoir sur une chaise à roulettes et me demande, complice, des nouvelles de la vie. Il arrive que son rire généreux emplisse le bureau et déborde dans la bibliothèque attenante. Plus tard, je fais tout le café possible – il n’est pas bon mais elle ne le dit pas – et nous grignotons des pâtisseries.

E. pose sur moi des regards dégueulasses et des regards d’enfant. On ne sait jamais trop. On passe en un clin d’œil d’un instant où il faudrait le rabrouer à un instant où il serait à recueillir. Il chante, il s’adresse à quelqu’un, derrière lui, d’invisible qu’il appelle Gérard. Il raconte la Yougoslavie et qu’en rentrant, pendant des mois, si une porte claquait il se jetait par terre. Il a toujours une bonne idée ou une mauvaise derrière la tête.

Notre vieil historien sent la poussière et la préhistoire. Il porte un manteau fade qu’il ne prend pas la peine de retirer en arrivant. Il me montre en parlant très fort des photos de gens disparus, qu’il nomme sans se tromper. Il cherche des noms dans des registres que personne ne consulte plus. Il photocopie des pages et des pages. Il me prend par la manche et je le guide dans la salle des archives jusqu’à la boîte F2-105. De temps en temps, il part trois semaines en vacances dans un pays lointain. Quand ses prothèses auditives sifflent, l’historien parle encore plus fort et répond à côté de la plaque.

P. aura bientôt quarante ans. Elle fournit un effort considérable pour être dans les clous. Chacune de ses attitudes, de ses intonations, de ses paroles est étudiée au millimètre. Il n’y a rien à redire à son brushing ni à son style vestimentaire. Elle fait montre d’un grand dévouement. Mais quand elle braque sur vous son regard bleu de mer, le voile de la normalité se troue. Si elle sourit, on ne peut rien en dire – on ne voit jamais que deux yeux, c’est magnétique, on s’y accoude et la fenêtre part avec le train. Un jour, le grand patron a dit « nous sommes tous noyés dans vos yeux ». Ce n’était ni faux, ni à dire.

 

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