31.12.2018 / Trois petites missives à Minuit

Cher Minuit,

J’écris des lettres qui ne partent pas. J’écris à des destinataires impossibles et protéiformes auxquels je n’ai rien à dire et qu’à la toute fin, tu remplaces. Tu lis par-dessus mon épaule. Ton visage se reflète dans le shooter de palinka que je remplis de temps en temps. Tu viens aux rendez-vous que je n’ai pas fixés. Je te dérange à des heures indues pour parler de ballons crevés. Chaque lettre à ton adresse est une lettre à ma voix perdue. C’est pourquoi tu n’y réponds pas. Tu n’y réponds jamais. Tu me renvoies comme un reflet, Minuit, mon enrouement et le silence que partout je promène.

*

Cher Minuit,

Les journées durent deux heures et se passent dans le noir.

On compte vingt minutes de journée volées au rouleau compresseur du temps, entre 7h et 7h20. Ce temps passé à lire me sauve. Je vis pour vingt minutes d’éternité quotidienne entre les pages du Livre de l’Intranquillité. Chaque fois que je me noie, n’importe quand dans la journée ces pages me montent aux yeux, elles dénouent à grand peine ma gorge et m’aident à lâcher prise. J’ânonne mentalement, corde solide à laquelle s’agripper, les phrases soulignées le matin même. Je repense à Lisbonne vue depuis le bureau d’un aide comptable un peu rêveur, et la ville vide, la mairie froide et l’université s’effacent.

J’ai éteint la lumière de Metz. J’y suis seule, parfaitement seule dans le bourdonnement de Noël. Il n’y reste nulle porte à pousser, personne à qui porter du miel ou de la soupe, à qui ouvrir, à qui répondre, à retrouver.

Mon cher Minuit, les journées d’hiver sont des nuits, les nuits autant d’hivers complets. Je ne me souviens pas de la dernière fois que le jour s’est levé. J’ai oublié la voix de mes amis, le visage de mes parents, et chaque seconde m’éloigne de l’époque où il restait sur terre des plages de temps libre. L’existence m’est devenue une suite de cases à cocher dans l’agenda. Autant de corvées, autant de béquilles.

La vie va gris d’un gris rapide, tendance vent-dans-la-porte, vive et fuyante comme un mulot qui file.

*

Mon cher Minuit,

Je serai silencieuse jusqu’à demain, jusqu’à l’année prochaine.

Tu as de la chance qu’on t’attende, même si tu n’es personne, et que l’on compte une fois l’an les secondes qui séparent de toi.

Il fait déjà nuit dans la chambre. Le téléphone brille sans arrêt à cause des notifications. Je le regarde sans réagir.

Il y a quelque chose en moi d’engourdi.

Il y a des vents
qui sifflent
dans le vide.

 

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