25.4.19

Cher Avril,

Je t’écris depuis la table du mois dernier, où je suis restée bloquée. En réalité, depuis une table plus lointaine encore : elle a deux ans, douze ans, vingt-cinq. Je t’écris depuis toutes les tables que je n’ai pas pu quitter. Et je t’écris debout appuyée contre un comptoir, incapable de calmer mes jambes, de ne pas m’enfuir sur place en te disant ces choses.

Nous parlions l’autre jour de bibliothèques. Tu me demandais comment quelqu’un qui aime les livres comme je les aime pouvait abandonner son métier en bibliothèque. En substance, tu disais : n’attends pas de trouver ailleurs quelque chose qui ait plus de sens. Seulement, je ne m’y attends pas. Il y a longtemps que j’ai renoncé à ces histoires d’embibliothécage. Ne va pas pour autant croire que je comprends exactement ce que je fais ces derniers temps. J’avance les mains devant. Parfois, je réalise qu’il me faudra peut-être quitter l’appartement et alors – je t’entends rire d’ici – il me semble effleurer le début d’une explication. Oui, c’est comme une surprise que je me serais préparée, où quitter les bibliothèques ne serait qu’une façon radicale d’éclore en s’extrayant de l’appartement. Tu me connais Avril, tu m’as presque vue naître : on m’éjecte difficilement des lieux où j’ai vécu. Les chambres en sont des zones centrales et imprenables. Dès que tu les vides, tu les éviscères. Est-ce que tu te rappelles les cadavres de chambres à Rosny-sous-Bois, Nancy, Montréal ? Où sont-elles désormais ces chambres ? – là, Avril, elles sont dans nos têtes, à moitié pourries, ce sont elles qui cognent la nuit contre ton crâne pour en sortir sans que jamais tu ne daignes ouvrir. Leurs murs nus sont pour nous poursuivre.

Ne demande pas pourquoi je ne peux me libérer de cet appartement qu’en changeant de métier. Tout ce que je sais, c’est que la sortie du circuit me permettra mécaniquement de fendre la coquille des murs. Si je m’enfuis d’ici, je m’enfuis de là.

Je vis dans cet appartement depuis presque deux ans mais je l’appelle toujours : « nouvel appartement ». C’est notable dans les discussions et mes proches s’en étonnent ; pas moi.

Dans ce nouvel appartement, l’appartement tumultueux, l’appartement qui sait rentrer dans l’ombre, l’appartement que je mesure non en mètres carrés mais en degrés-lumière et en allées-secondes, que je parcoure à cloche-pied et dont j’évoque avec un grand rire l’alternance de vie et de silence, le battement métronomique, dans cet appartement il m’est arrivé d’oublier ma maladie de l’espace – ou qu’elle s’adoucisse en quelque façon. Aussi est-il inconcevable de le quitter. Mais il est également inévitable de le faire. Que cet appartement soit passé dans mon sang peut avoir l’air d’une métaphore. Il n’en est rien. Les lieux se sont littéralement dissous pour me sauter dedans. J’ai de la fenêtre fondue mélangée à la buée des yeux, du paillasson moulu sur les genoux et un veinage de canalisations sous les tapisseries de la peau.

Quand on lève les yeux au plafond, des fantômes crevés pendus par le cou s’y balancent en lignes. D’autres te surgissent par derrière et font grincer les portes, on surprend l’œil félin du diable en ouvrant le placard d’où provenait un raclement, on crie de peur comme le petit enfant que l’on est redevenu, on téléphone partout en pleurant et on hurle. On hurle. C’est le prix à payer pour vivre ici, exprimé non pas en devises mais en réminiscences et en intensité de l’envie de vomir. Je voudrais cet appartement sans son histoire, cette vie sans sa mémoire, tout l’espace du monde sans le temps qui l’use en coulant dessus. Or, ce n’est pas possible.

Les appartements sont des gens comme les autres. Ils se souviennent et parlent. Ils n’envoient pas de fantômes pour le plaisir mais parce que ce sont les seules phrases à leur portée. De notre côté, Avril, il faut les écouter. On doit respecter la demande d’un appartement qui dit souffrir en vous voyant. On doit dire d’accord, je m’en vais, rendre les clefs et passer à la suite.

Février 2019

Couleurs et brumes de février

2 réflexions sur “25.4.19

  1. « J’ai de la fenêtre fondue mélangée à la buée des yeux, du paillasson moulu sur les genoux et un veinage de canalisations sous les tapisseries de la peau. »
    <3

  2. Une seule chose compte : rester dans cet appartement. Une seule chose importe : le quitter. Les deux versants du désir, ou l’opposition entre le désir et la nécessité. Et pour cela, un levier : lâcher la bibliothèque. Ça, c’est nettement moins compliqué, car il pas si sûr, en fin de compte, que les bibliothécaires soient les meilleurs amis des livres. Enfin, cela reste à prouver.
    Maigre consolation… Sortir de là, de quelque manière que ce soit, va faire mal.

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