1.5.19 – pensées en vrac sur la relation d’emprise

Avril,

Ces temps-ci, je n’ai plus le cœur à formuler de phrases. Je deviens une bête qui refuse. Mona Ozouf disait l’autre jour à la radio : « on a beaucoup abandonné l’idée que raconter, c’est comprendre. » Raconter, c’est comprendre et comprendre aide à s’accrocher. Voilà pourquoi je me force. J’attrape des pensées par les cheveux au beau milieu du fouillis qui me chahute, je les traîne à la lumière, je les démêle et te les tends, Avril, elles ne sont que pour toi.

Il est onze heures, je viens de me lever. La journée d’hier a été apocalyptique. J’ai pris S. en chasse en voiture. Je tremblais comme une feuille au volant, hors de moi, en chemin pour aller le taper chez lui quand j’ai vu sa bagnole passer en sens inverse. J’ai fait demi-tour comme une bête, j’ai grillé quatre feux rouges, je roulais presque à cent à l’heure dans la rue qui longe l’annexe Pompidou et le Palais des Congrès, et en le rattrapant j’ai poussé sa voiture. Il allait descendre constater les dégâts quand il m’a reconnue dans le rétroviseur. Voilà dans quel genre de dingueries m’entraîne ce type depuis qu’il m’a ferrée. Je ne me reconnais pas, Avril. J’aurais pu blesser ou tuer des gens, sur le moment ça ne comptait même plus. Tu te rends compte ?

L’emprise de S. sur moi est quelque part inexplicable, mais je vais t’en dire ce que je peux. Et si je poste cette lettre ici, cette lettre personnelle, c’est parce qu’on ne vit plus à l’époque où le moindre terme dégradant devait être tu. Le travail que l’on fait sur soi en dévoilant un pan de son intimité banalise la prise de parole, ce qui profite à d’autres dans le même isolement, aux prises avec la même tentation de se taire. Il est temps de parler de harcèlement sexuel, de violences sexuelles et de la manipulation qui donne un cadre à ce tableau.

Il y a des années que la situation va crescendo. Je m’en suis ouverte à mes amis proches, qui sont aussi les plus lointains : 400km, 500km, 700km. L’inquiétude qu’ils expriment me fait mal au ventre. Quelque part, c’est en réaction à ces trois lueurs d’inquiétude que je me suis levée ce matin, que j’ai préparé le café et que je me suis obligée, gorgée après gorgée, à l’avaler en ignorant les rebuffades de mon estomac. Ces êtres-là me tiennent debout.

Je pose devant tes yeux, Avril, la machine compliquée d’une relation d’emprise devenue toxique au-delà de tout, mais dont je ne puis me défaire parce qu’au fil du temps elle m’a isolée. Cette machine, démontons-la ensemble. Observons sa structure, sa composition, tâchons de définir quelle est sa nourriture, photographions les résultats et barrons-nous avant qu’il soit trop tard.

S. était un ami. Il m’a aidée à traverser le vide abyssal des dimanches. Le premier visage qu’il présente est celui d’un être torturé certes, hors-les-codes quelquefois, mais d’une rare intelligence et capable d’un dévouement qui force le respect. Si tu lui téléphones d’Orly à l’improviste pour qu’il vienne te chercher, en pleine semaine, il te répond : je suis là dans trois heures. Si tu as besoin d’une toute petite chose il t’en donne une grande. Il prend des journées off pour te récupérer à la clinique ou t’accompagner à Colmar, ville dans laquelle tu serais incapable de foutre un pied toute seule, même pour un simple concours. Surtout, il est capable de te répondre, de tenir une conversation à des niveaux satisfaisants pour toi : tu sens de la densité dans son discours, une acuité dans sa vision, tu as l’impression d’être en face de quelqu’un de consistant, qui par bien des aspects te surpasse et t’élève. Il va aussi loin que possible dans les réflexions que tu lances. Il pose des mots sur des situations que tu ne saurais pas décrire. Il sait secouer tes pensées en les contredisant avec astuce, et cela les précise. Il est quelqu’un qui nomme, qui pense, qui donne.

Mais S. a deux visages, comme ces cartes striées qui présentent deux images selon l’orientation qu’on leur donne. Au visage de l’ami, un autre se substitue de plus en plus souvent. Tu crois qu’on fait six heures de route pour récupérer quelqu’un à Orly après une journée de travail sans rien attendre en échange ? Tu crois qu’une fille malade ou malheureuse allongée sur son lit n’est pas d’abord une proie facile ? Tout se paie au prix fort. Ses mains ont pris possession de tes fesses, de tes cuisses, de ta taille, de tes seins, de ta gorge et de tes cheveux progressivement, sans ton accord, en commençant par des gestes furtifs ou trop rapides pour que tu puisses leur opposer une quelconque résistance. Il l’a fait parfois en public. Tu t’indignais et il te répondait sur le ton plaisantard de celui pour qui ça n’est rien. Il s’est approprié ton corps comme s’il était chez lui. Il empiétait sur toi puis il a empiété en toi. Tu aurais dû partir, mille prétextes te retenaient parmi lesquels l’incertitude quant à savoir s’il abusait ou si c’était toi, par faiblesse, qui acceptais ces intrusions à demi-mots. A l’hiver 2017, vous avez regardé un film devant lequel tu t’es endormie. Lorsque tu as repris conscience, il malaxait tes seins avec une faim d’animal. Tu l’as repoussé violemment. C’est la première fois que tu l’as frappé. Il a réagi comme quelqu’un dans son bon droit, les paumes ouvertes présentées en l’air, un air mi-interrogatif mi-narquois peint sur le visage. Tu es partie furieuse en décidant que ce serait pour toujours mais regarde-toi, tu es là… Tu y es encore.

Tu sais, Avril, j’ai déjà tenté par trois fois de le sortir de ma vie. Il revient toujours, penaud et lucide, comme un adulte reviendrait vers un adulte. C’est lui qui pose des mots sur ce que nous vivons. C’est lui qui le premier m’a parlé de harcèlement sexuel, c’est lui qui s’accuse avant même que j’ouvre la bouche, c’est lui qui paraît de son propre chef rentrer sous terre de honte ou de remords. Il répète qu’il serait en rage contre quiconque m’infligerait ce qu’il me fait subir. Il y a encore quelques mois, il me laissait des bleus noirs sur les lèvres parce qu’il m’embrassait en dévorant, crûment. On ne fait jamais l’amour : il me baise avec une violence qui frise le code. Mes cheveux arrachés restent dans sa main. Je me lève le dimanche avec de longues griffures qui brûlent, des hématomes, des contusions. Quand je dis non à quelque chose, il fait celui qui n’entend pas. L’autre matin, il a bloqué mes gestes de défense, pourtant j’y mettais toute ma force. Il m’écrasait et j’ai fini, fatiguée, par abandonner mon corps dans ce monde. Il me parle d’une femme qu’il aime et qu’il regrette d’avoir abandonnée pour moi. Il dit en m’embrassant qu’il donnerait tout pour la récupérer. Souvent il s’assied devant moi, il me regarde dans les yeux et disserte sur sa faiblesse ; il s’analyse. Il convoque l’analyse des autres au chevet de la sienne : unetelle m’a dit que j’étais un pervers. Il aime entendre qu’il est malade. Il porte avec fierté sa défaillance en bandoulière. N’importe quel reproche se voit désamorcer d’avance par ce discours ultralucide qui prévient tout et ne laisse aucune issue. Il ne peut pas faire autrement que de casser tout le monde et le dit, et que lui répondre ?

J’ai l’impression d’une mauvaise blague. Il sait que j’ai besoin de lui. Il me voit me noyer dans cette ville. Il prend ma tête entre ses mains pour orienter mon regard et dit froidement, en détachant bien les syllabes : « tu es profondément dépressive ». Je finis pas ne plus savoir.

Quand j’en arrive au point de couper le contact avec lui, il sait combien cela me coûte. Les dimanches sont inhabitables, les jours fériés irrespirables, j’ose à peine sortir dans la rue. Il a conscience que je ne tiendrai pas. Aussi, il accepte sans discuter mes silences les plus têtus. Au lieu de fournir un point d’appui à ma colère pour qu’elle bondisse et me propulse en-dehors de cette relation, il laisse mes états d’âme s’épuiser à huis clos et ce faisant les prive en quelque sorte de leur justification. C’est moi qui suis en tort puisque c’est moi qui suis, avec le temps, entrée dans un rapport de dépendance. C’est moi qui ai laissé s’installer cette emprise démente, c’est moi qui ne sais plus m’en sortir. Je suis d’une faiblesse confondante et je le paie, regarde. Il revient toujours me chercher. J’assiste impuissante au spectacle de celle qui finit par céder contre sa volonté pour rempiler sur un tour.

Ce qu’il m’a arraché sans élégance dès le départ, cet accès total à mon corps que je lui accorde désormais, il le jette aux chiens pour une autre fille qu’il a trompée pendant trois ans mais qu’il récupèrera quand même, comme il nous met toutes à genoux, comme il nous éloigne ou nous rapproche au gré de ses envies. Je suis à ses yeux un bloc de matière confortable et bien généreux, un machin réutilisable jusqu’à un certain point, après quoi le machin se met à penser à l’avenir et là, il faut jeter. Mais il y a une règle pour jeter : mettre à distance tout en gardant la chose dans son champ d’influence.

Ce type voudrait tout à la fois : te sodomiser de force, que tu le désires, que tu le rejettes, que tu lui accordes une certaine liberté, que tu ne la lui accordes pas, être près de toi, t’abandonner, t’aider et te couler, te faire jouir et te blesser profondément. Il est l’ambivalence faite homme, une structure mentale aussi primitive que destructrice lorsqu’elle est à ce point prononcée chez l’adulte.

Il te maîtrise. Il fera de toi ce qu’il veut. Tu as beau chercher la sortie, tu n’es personne et tu es seule. Comment est-il parvenu à te couper de presque tous ceux qui comptent, à les remplacer symboliquement les uns après les autres au point que désormais ton existence ne tourne plus qu’autour de lui ? Pourquoi émet-il des diagnostics à ton égard comme s’il était ton psy ? Pourquoi sa pensée s’est-elle infiltrée sous la tienne ? Que dit la violence entre vous ? Quand il posait une lame de cutter contre ton poignet, était-ce normal et sain, ce regard froid, était-ce normal ? D’où vient la béance qui te reste quand tu décides qu’il ne mettra plus un pied dans ta vie ? Pourquoi a-t-il forcé trois fois la porte de chez toi ? A-t-il raison de dire que tu es dépressive et folle ? Ne te débats-tu pas ainsi avec raison, parce que tu sens le danger ? Pourquoi dit-il que tu refuses d’aller mieux quand tout témoigne du contraire, quand justement tu te relevais pour essayer cent choses, quand tu avais repris goût aux saisons ? C’est lui provoque tes piqués et tes décrochages. Ils sont en germe dans ses yeux perçants, ses yeux de rasoirs à la découpe précise qui ne renvoient pas, ce soir du trente avril, la lumière des fenêtres auxquelles il fait face, mais qui trouent la pénombre comme deux ronds d’entrée en enfer.

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