13 juillet 2019

Mon cher Minuit,

J’étais toute seule à la bibliothèque cet après-midi. Une vieille dame à la borne de prêt souffrait d’un décollement de peau très avancé. On eût dit que sa peau s’était désolidarisée des muscles : elle lui pendait des joues, de la gorge et des avant-bras en formant de longs plis. C’était une peau tachée – une pauvre robe de peau deux fois trop large pour elle, mais portée faute de mieux. Sur mon ordinateur, j’ai consulté indiscrètement la date de naissance de cette femme : 1929. Et j’ai calculé : 9 ans de plus que V.

Cela va faire neuf ans que V. a disparu. Le dernier hiver, nous lui racontions la ville de Nancy saisie par la neige et ce qu’elle aurait vu à la fenêtre si elle avait ouvert les yeux. On égrenait les petits événements du quotidien puis je lui lisais quelques pages sans savoir si elle entendait.

V. avait perdu son visage pour en revêtir un autre, gonflé, à la peau tendue comme à éclater – j’avais l’impression qu’elle gardait une provision d’air dans ses joues et sous ses paupières et que cet air était devenu son nouveau sang, qu’il s’était mis à circuler de plus en plus fort dans ses veines, porteur de mauvais rêves qui la faisaient frémir – c’était un air venteux violacé par l’averse, une charge de nuées menaçantes, un lent obscurcissement – et la peau de V. si serrée semblait sur le point de craquer pour lui livrer passage.

Tout l’inverse, visuellement, de ma petite vieille dame à la borne de prêt, enveloppée dans sa peau comme dans un vieux rideau. Et pourtant la même chose, une même parole prononcée à la fois par la mort et la vie : la parole sans mots de ces peaux qui ne vont plus à leurs corps.

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