17 juillet 2019

Mon vieux Minuit,

N’ayant personne avec qui aller voir le feu d’artifice, je me suis plongée l’autre soir dans le Guide du ciel de Cannat. Peut-être qu’on verra les étoiles le mois prochain, chez Brume, dans ce qu’il nommait le Pré aux Etoiles – une pente verte qui dégringole vers les rives du Léman. La moindre constellation qui apparaîtrait plus vive qu’à l’habitude serait un réconfort suffisant pour me regonfler après ces dix mois infernaux, sans vacances (luxe d’une époque), à gratter du papier sur les tablettes fragiles des trains, à parcourir des livres et les couloirs de l’université, à progressivement me désappartenir et à m’époumoner, à devenir en claquant des dents la colère brute, informe et venimeuse crachée à la figure de l’autre, à traverser des rêves empreints de violence qui me réveillaient en sursaut et reprenaient au moindre assoupissement, à suffoquer dans la pénombre de la fin Avril, à tuer Avril de mes propres mains et à le regarder mourir en me vidant moi-même à mes propres pieds, dix mois passés à remonter l’échelle, à exprimer en langue de bois dans une lettre de motivation qui s’étalait sur cinq pages « sortez-moi de ce merdier », à le répéter en face de gens bien élevés et bien habillés sans jamais prononcer le mot merdier, à remonter encore l’échelle, à remplir des papiers (Papiers) en signant merde (et Merde), à téléphoner pour répéter merde puis, sans l’avoir prévu, à crever le mur d’un coup d’ongle. Je suis sans forces, Minuit, mais pour la première fois depuis longtemps la lumière passe. En croisant les miroirs je découvre un reflet là où auparavant se tenait le chaos. Et ce reflet possède une unité.

C’est un début en forme de balbutiements, n’attends pas de grandes choses : il n’est pas question de révélation soudaine (l’époque dirait « déclic »). Je te raconte une lente remontée. Je me mets à défaire des cartons qui attendaient depuis mon emménagement, je regarde les murs de cet appartement dont j’ai dit tant de mal et de bien mêlés sans y avoir jamais vraiment défait mes bagages, et je réalise qu’il est tant d’habiter quelque part. Tout ce temps, je n’étais nulle part. J’avais adopté des fleurs, je les aimais mais elles portaient la charge impossible de rendre habitable un lieu maudit d’avance. Il s’appelait « nouvel appartement », nous n’en finissions plus de nous rejeter mutuellement. Il ne se passait pas deux nuits sans que je ne désertasse les lieux. Chaque nuit passée ailleurs me sauvait temporairement tout en différant la douleur de me retrouver sous ce lustre, dans l’atmosphère noyante de mon bocal du quatrième étage. Pour me forcer à rentrer, j’avais alors penché au balcon une forêt de géraniums, des tendresses de lavande que je n’ai jamais regardées – à peine si je passais en courant d’air leur jeter de l’eau sur la tête. Ces fleurs avaient besoin de mes visites et dans le même temps, leur mauve-blanc-rouge était la couleur dont je parais ma fuite.

Nous sommes entrés dimanche dans un long tête à tête, la maison vide et moi. J’ai poussé la porte et l’intérieur m’a accueillie. Je deviens tout à coup sa nouvelle habitante, et est-ce que tu te figures combien ça peut faire drôle de découvrir de A à Z un lieu qu’on sillonne depuis tout ce temps, d’entrer pour la première fois dans une pièce dont on connait si bien la disposition et les proportions qu’on peut y danser dans le noir total ? c’est démentiel d’être à la fois l’ancienne locataire et celle qui déballe ses cartons. Mais voilà : je chasse mon fantôme et j’arrive. On va s’installer là, Minuit. On va imprimer une photo pour le troisième cadre en partant de la gauche, qui est vide depuis deux ans. On va monter l’exposition d’images en noir et blanc que tu voulais pour le couloir. On va trier les choses et les pensées, poser les pensées sur des étagères, et sur les contours de chaque chose on coudra les mots qui la nomment. On va se saisir à pleines mains du silence qui bourdonne en nous pour l’envoyer voler en couleurs et lumières. Je veux que ce silence existe. On se roulera dans les confettis qu’on aura faits de la colère passée. Je t’écrirai, Minuit. Je te raconterai si l’on a vu les lunes galiléennes à l’est du disque jovien comme le prédit Monsieur Cannat. Tu es un ami parsemé d’étoiles, tissé de silence, parcouru des échos de nos propres voix quand elles osent, et tu vas apprendre avec moi la vie dans le ventre du ciel.

IMG_0757

Laisser un commentaire