2 juin 2020

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Chère Silencieuse,

Tu m’as paru joyeuse, ces derniers temps. Je t’ai vue étonnée aussi du tour que prend parfois ta joie.

D’abord une joie démoniaque qui t’a toi-même impressionnée parce qu’elle t’emportait comme sa chose. Tu te trouvais sur des rapides et forcée d’y aller. « Pantin de moi-même », prétends-tu. Ta propre enfant, disons, pour compléter. Car tu ne cessais de te lâcher la main tant tu courais vite et tu te sentais, à tes propres trousses, te talonner toi-même, te rappeler en vain à la mesure et aux horaires, à la sobriété. Ce fut un temps d’enthousiasme, bien qu’il sonnât faux – cet enthousiasme, le même qui te saisissait quand il t’arrivait des tristesses et qu’au milieu des pleurs tu te sentais étrangement gaie. La joie brute entrait dans ta chambre. Il se faisait une lumière surnaturelle, sans ombres. Toi tu levais les yeux. Tu levais ta fatigue. Et une énergie traversante s’emparait de ton corps au mépris de tes états d’âmes, tu devenais une femme d’électricité, tu fonctionnais à la décharge en émettant des éclairs bleus.

Quelques jours après : une joie plus tranquille où la lumière du soir avait sa part. Tu t’adossais au tronc d’un cerisier qui te rendait dorée. Tu allais te percher sur une pierre puis sur une deuxième, et pour finir, de pierre en pierre tu passais la rivière. Tu te revoyais, à une autre époque, clouer des planches sur le bord d’un chemin où l’on réparait la barrière. Il y avait alors les mêmes champs, les mêmes épis de blé mais dans un temps où c’était les premiers, des épis strictement épis, sans l’émotion d’années passées accumulée en eux. C’était les épis de l’enfance. Ceux d’aujourd’hui se balancent avec amitié pour te dire qu’ils te reconnaissent. Ils répètent chaque année qu’ils t’ont toujours connue. Ils se multiplient à perte de vue dans une rousseur de fin du jour, mais cela te donne le vertige. Le soir est bien trop doux pour toi. Ta joie ressemble à une chimère. C’est une joie de conte à laquelle tu ne crois que quelques heures, une illusion née du soleil venu rougir, de biais, le crépi extérieur. Ton bonheur porte une lézarde. Tous les paysages sont trop grands. La montagne a trop d’infini. Tu te dissous rien qu’à la voir. Tu vas perdre tes feuilles et tes années dans cette joie ; te diffracter comme un rayon perdu.

La joie pure, tu le sais, ne reviendra jamais. Il y aura toujours un dépôt de regret au fond. Ou tu seras rendue furieuse de joie, incapable de t’arrêter pour y goûter, brûlante et dissociée. Voilà l’impossibilité avec quoi vivre désormais. Mais voilà également tes possibilités de joie, et tu aurais tort de cracher dessus.

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