24 juillet 2020

« Tu as perdu aux dominos. »

C’est une phrase entre nous, héritée d’heures de lecture communes sur des textes parfois difficiles. A chaque fois que je bute sur un paragraphe, Brume sait le déconstruire puis reconduire le raisonnement par d’autres voies, avec les mots du quotidien. Brume est un passeur né. Si les livres étaient des châteaux, il passerait de pièce en pièce pour y allumer la lumière et l’on vivrait avec facilité dans ces châteaux.

L’image des dominos, je l’ai risquée un jour en conclusion d’une discussion sur le signifiant chez Lacan. Brume a juste incliné la tête. Il n’a pas dit que c’était faux ; il n’a pas dit que c’était ça. Il sait qu’il me faut des images.

Aujourd’hui, c’est lui qui reprend la métaphore des dominos en réponse à ma détresse. On avait un jeu qui tenait la route. On y avait casé tous les dominos de la boîte mais soudain, l’un d’eux change de sens. C’est ce qui s’est produit le dix-neuf juillet dernier. L’expression « perdre aux dominos » est presque douce, ici, pour exprimer ce qui arrive quand l’aiguille du Nord pointe au Sud, avec ce que cela engendre de nuits blanches et d’appels nocturnes. Il y a quelque chose de profondément déréglé qui emporte la raison simple.

*

Non ! c’est la peur gratuite qui rampe entre mes jambes à 3h du matin. Je ne sais plus comment s’y prennent les organismes pour dormir. J’attends le sommeil avec une violence à peine contenue. La nuit est aussi blanche que ma colère, aussi coupante, un coup de crocs et la voilà vidée.

*

Il y a maintenant cinq jours que j’ai appris que X. s’appelle Y.
Et puis ?
Je ne lui pardonne pas d’avoir signé mensongèrement ses lettres durant deux ans.
Je ne lui pardonne pas non plus de n’avoir menti sur rien d’autre.
Je ne lui pardonne pas notre complicité, je ne lui pardonne pas sa sincérité, je ne lui pardonne pas l’amitié qu’il/elle avait pour moi, et comme je ne pardonne au fond rien à personne, tout ça se transforme en lézard à 3h du matin, m’escalade en lézards, la peau couverte de lézards qui montent – que faire ? Je ne sais plus lire ma propre histoire. Je ne sais pas si tu es mort ou si tu n’es qu’une conne ou si tu es Dada. La troisième version est ma préférée mais je crois qu’elles vont toutes ensemble : tu es d’abord Dada (tu l’as toujours été) puis tu as été conne et tu en es mort, et peut-être que plus tard, tu es morte également. Je ris aux éclats dans la nuit. En même temps, je tremble de peur. Tu as disparu de nos vies depuis 13 ans mais la révélation te ramène brutalement et fend le jour en deux. Mes propres souvenirs me sont indéchiffrables.

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