25 octobre 2020

Mon cher Minuit,

Comment l’anglais a-t-il pu devenir une langue avec des zones aussi brûlantes (aussi inapprochables) que le français ?
Une langue qui vient piocher directement en moi
Une langue dont par conséquent j’évite des mots et des tournures
Une langue qui sert moins à parler qu’à fuir
Peut-être une langue de ma géographie intime
Je ne pourrai pas te répondre sans faire un détour par la langue allemande.

Parce qu’en allemand, il y a encore de l’étrangeté. Si je peux tout dire en cette langue, c’est que les mots n’en sont pas encore assez réels. Je suis suspendue dans l’époque magique de l’apprentissage, où la forme du verbe n’est pas tout à fait arrimée à moi, où les termes allemands ont si peu roulé dans ma bouche qu’ils me permettent de dire toutes les choses interdites, comme si ces mots-là, ce n’était pas moi qui les prononçais mais une autre, apprenante, désireuse de bien faire, une qui écoute et goûte le son avant de le comprendre. Je suis légèrement en retrait de tout ce que je dis. Je baigne dans l’allemand comme dans une mer de neutralité. C’est une langue fiable et reposante, inventive et pourtant si lointaine que ce que j’y crée a le potentiel d’expression d’une molécule chimique ou d’une tour en Lego. Ma phrase allemande n’est rien pour moi, ou rien qu’une couverture. Elle me sert à montrer dans les soirées ou les cafés que je ne suis pas un singe muet mais un être humain capable de choisir, de répondre, de réfléchir. Elle me sert aussi de petit jouet. Je la manipule avec précautions, sans la quitter des yeux voire avec une certaine fascination, en cherchant sans arrêt : comment la poursuivre (avec quelles chevilles), où sont ses articulations et au contraire, où refuse-t-elle une articulation, où va-t-elle casser si l’on force. Et de quelles briques est-elle constituée quand on la prononce en pleine rue ? et quand on l’écrit sur son plus beau papier ? A quel point peut-on tordre cette phrase ? Dans quelles conditions devient-elle inintelligible ? Je ne me sens concernée que par les phrases foutues en l’air, juste assez construites pour avoir encore l’air de phrases, mais aussi assez déglinguées pour quitter en partie la langue des mots qui la composent. A ce titre, l’allemand représente un terrain de jeu étourdissant.

Dans toutes les langues, quand je les tire à moi, automatiquement les phrases finissent par éclater. Je rêverais d’un langage qui me rejoindrait sans rompre – qui pourrait me toucher sans se dissoudre.

En même temps, il me faut une langue dont les mots ne soient pas une extension de l’autre. Une langue sans noms propres. Une langue associée à personne, tous les mots rien qu’à moi, m’appartenant égoïstement, ou n’étant comprise que de gens dont je me sente aussi éloignée que si je parlais à des arbres. Mais est-ce encore d’une langue qu’on parle ? cela n’existe pas, n’est-ce pas ? Une langue non partagée n’en est plus une. Ce n’est plus qu’un battage de casseroles – son bruit.

Peut-être que pour te parler, Minuit, s’il fallait le faire à voix haute, je choisirais l’allemand ou un jargon justement, n’importe lequel, un jargon que j’aurais appris dans la journée, un langage que j’aurais si peu arpenté, si mal repéré, qu’il me laisserait un pied au-dehors de ma propre parole. Te parlant, Minuit, j’aimerais surtout moins me comprendre. T’écoutant je voudrais ne jamais croire que c’est à moi que tu réponds. Ici, je te dis tout et son contraire et je le vois très bien. Mais je suis tout et son contraire et tu le sais mieux que quiconque.

La violence du dialogue réside en ceci qu’on se met mutuellement en cause. Si tu m’appelles par mon prénom ou si tu m’interroges, tu me mets en relief. Ce relief est insupportable comme un sursaut qui aurait trop duré, avec la luminosité soudain tranchante, le volume sonore qui sature et la décharge d’adrénaline comme une poussée au bord du vide. Rendu là, que fait-on ? quand on ne supporte plus ni son prénom, ni les mots qui l’entourent.

Voilà pourquoi je me tiens éloignée de toi. Tu m’aspires dans le vide. A t’écrire, je me retrouve nue et démontée comme une machine. Il n’y a pas de sens à tout cela. La seule solution serait d’être allemande – j’entends par là d’oser t’écrire depuis l’autre côté de la frontière ce que je ne dirai peut-être jamais. D’oser te parler depuis l’extérieur. Et revenant à moi, de ne rien annuler.

Une réflexion sur “25 octobre 2020

Laisser un commentaire