14 décembre 2020

Sur cette photo : ça s’était mal passé mais on avait l’impression que ça pouvait encore tenir. On avait crié dans la rue la veille, enfin c’était moi qui criais, toi tu flottais avec les yeux pétés et tu tombais te confondre dans tout ce qui passait. Cette photo, tu l’as prise entre la nuit où je crie et la nuit où tu piles avec ta bagnole sur une route de campagne. C’est un moment entre les deux, on tombe sur ce hangar un peu foutraque avec un bateau suspendu dans le vide au-dessus d’une chaise, et plus loin, un groupe de danseurs qui s’entraînent, un mec qui travaille le bois, des romans anglais balancés à la diable, la sculpture d’un cheval rouge, des ateliers dans des cubes en préfabriqué alignés comme des cubes d’enfants, des cubes dans tous les styles – de la maison de poupée au bordel – et puis des électroaimants montés sur rails pour soulever les containers empilés dehors, sur une place couverte de couleurs au pied d’un second hangar à bateaux sur lequel est inscrit : « make art not€ ». Nous, ça nous va très bien. Plus le lieu est absurde, mieux on s’y sent. On ne peut pas s’empêcher de s’engouffrer là-dedans, on parcourt ce hangar dans un mouvement d’aspiration vers l’avant et quand on découvre des escaliers, impossible de ne pas monter se percher sur les passerelles pour embrasser tout ça des yeux. A cet instant on a la même envie silencieuse, incommunicable, on marche dans le même courant, on est ensemble sans se suivre, librement comme chaque fois que tes yeux complètent les miens ou à l’inverse, comme quand c’est moi qui cours me jeter vers un détail que tu n’avais pas vu et que tu aimeras aussi, on a cette entente du regard et de la déambulation et si tu me photographies, c’est toi que tu photographies. Tu sais pourquoi on aimait ces images, toutes celles qu’on a faites ce jour-là ? Parce qu’on s’entendait bien, dessus. Tu as photographié exactement ce que je n’ai pas vu – et pourtant je regardais tout, je sautais d’une lumière à l’autre – mais on était petits, pas assez voraces pour tout engranger à nous seuls, il y avait toujours des couleurs qui nous échappaient.

T’étais pas retranché en toi comme la nuit précédente, tu avançais à pas de loup parce que tu es un loup, mais sans disparaître tout à fait, une sorte de loup protecteur. Le contraire de la veille, en pleine rue, quand je m’étais étouffée de voir ton regard remplacé par le regard d’un autre, la trahison que c’était pour moi ce regard rouge au lieu du tien et ta voix sur laquelle était tombé un genre de voile qui la rendait « hâve » – oui, je disais « hâve », tu te foutais de ma gueule parce que qu’est-ce que ça veut dire « tu as la voix hâve » mais je te jure qu’elle n’était pas autrement que hâve et que fumée, ta voix – tu t’étais retiré de la surface de ton visage, du témoignage de l’affection qu’on se portait d’habitude ; et parce que tu déconnais, je hurlais au milieu du monde sans réaliser que les gens qui passaient étaient autre chose que des phénomènes de rêve, je t’appelais comme s’il n’y avait eu personne dans les rues d’Amsterdam pour me trouver folle et toi tu ne m’entendais pas, exactement comme si tu avais déserté ton corps et notre lien, tu te contentais de me secouer par les épaules en disant reconnaître ma crise, en disant… je ne sais plus, tant c’était insensé !, je t’appelais de toutes mes forces et toi, tu étais là et tu n’étais pas du tout là et tu ne reviendrais jamais. Et la voilà notre réalité. Dans cette réalité, quand tu t’évanouis, où que ce soit : dans la nature, dans le sommeil ou dans l’indifférence, quand tu t’évanouis je sens s’ouvrir le sol et je tombe à ta suite, je tombe dans ta disparition, peux-tu comprendre comme je tombe ?

Les photos du hangar rappellent – après qu’on soit tombés de cette façon, et quelques heures avant de tomber d’une autre façon dont ignorions encore tout – les photos du hangar rappellent qu’entre deux chutes, un sol peut s’offrir sous les pieds. On marche sur une terre qu’on croit solide – puisse-t-elle le demeurer – qui n’est bien sûr rien de plus qu’un désir de terre rêvée en commun, construite à toutes forces un jour où nous avions des forces, inventée sous nos pas à mesure que nous avancions et qui était appelée dès sa naissance à disparaître avec le fil fragile de notre entente, au moment où le lien se casse parce que tu es l’un et moi l’autre. Cette terre de la convergence, je m’en souviens ici, dans cette chambre où je ne suis personne, des mois après, je m’en souviens parce qu’il y a des sanglots de cette terre qui m’arrivent par bouffées. Et je dégueule des pages entières pour en parler. Je subis quasi-hallucinatoirement des îlots de cette terre. Elle me fait mal d’avoir tant disparu. Elle m’emporte avec elle. Elle se mélange aux autres terres que j’ai partagées avec des êtres humains : de minuscules éclats d’Europe, d’Amérique et d’Afrique en passe de se dissoudre en moi si je ne les crache pas quelque part, des terres comme autant de bouées dispersées sur le gouffre de l’eau – leurs pourtours sont en forme d’arrachure à la terre mère, et raconter ces terres à la dérive, c’est aussi parler d’elle quand elle savait encore tourner.

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