17 janvier 2021

La chienne s’appelle Jaya. Elle a des airs de bouledogue américain et galope le long des vignobles avec un bâton dans la gueule. Quand le soleil décline elle vient marcher contre ma jambe.

Elle me regarde avec plus d’affection que toute ma famille réunie, le front soucieux mais l’oeil indéchiffrable.

En fait, on ne sait jamais avec les chiens si leur regard est une question, une manifestation de gratitude ou une pure expression de foi. Quoi de plus aveugle que le regard d’un chien, qui boit la moindre indication tombée du visage de son maître ? Dans mes livres d’enfance, les hommes étaient les dieux des chiens qu’ils attelaient ou envoyaient se battre sur un ring. Entre Cherokee et Croc-Blanc si tu te souviens bien, le combat presqu’à mort ressemble à une guerre de religion : ordre du maître contre ordre du maître adverse.

Les êtres humains aiment à se croire au-dessus des chiens, mais en réalité leur foi vacille et en matière de spiritualité, nous jalousons nos chiens. Nous aimerions tenir à quelque chose comme les chiens tiennent à nous mais ça n’est plus possible ; il y a la philosophie, la mémoire et tous les jours un léger trébuchement pour nous en empêcher.

Et puis nous nous mentons les uns aux autres.
Les chiens, eux, n’ont pas le cœur de mentir.

Ceux qui pensent que les chiens leur mentent sont les mêmes que ceux qui ne croient qu’aux histoires vraies et sortent des théâtres en appelant fiction ce qu’ils ont vu. Leur figure de la vérité est plus rigide qu’une statue de bronze. Il leur faut la vérité nue posant pour eux, ou rien du tout. Ils mettent d’ailleurs une majuscule à Vérité. Leur Vérité ne saurait s’incarner que dans le cadre pur de la géométrie.

Aux autres, tout est vérité, surtout le regard du chien exempt de culpabilité dans la maison sens dessus-dessous – du chien innocemment ravi de nous retrouver après avoir déchiré notre lit.

*

Jaya n’aurait de toute façon rien déchiré. Elle a les mâchoires prises par un bâton, c’est toute sa vie. Elle explique à qui veut l’entendre combien ces bouts de bois sont précieux. Elle parcourt dix kilomètres alors que j’en fais cinq, en batifolant dans les herbes sèches, et toute la pierraille de l’arrière-pays vire du rose au doré à mesure que nous avançons. Bientôt, il fera tout à fait jour et il sera temps de rentrer.

Avant d’atteindre le portail, dans les derniers mètres, il se produit une drôle de dissonance entre le calme de notre balade, qui est un secret, et les bribes de voix montées du jardin, qui ramènent brutalement sur Terre.

Nous n’avons jamais quitté ce monde, et en même temps, nous en sommes loin depuis toujours. Pour réaliser cela, il faut cet instant de quelques secondes précédant le retour, quand les voix familières sont aussi les plus étrangères.

*

La joie de Jaya qui fond sur son bâton est inphotographiable ; pour la représenter, on devrait ajouter à la photo ce bondissement du cœur qu’aucune couleur ne saurait supporter sans trembler ou casser.

C’est une joie qui contraste avec le regard que la chienne sait rendre si triste à l’occasion. On a peine à croire qu’une croquette ou le simple geste de lui ouvrir la porte puissent consoler ce regard en chute libre dans un univers vide.

En trois jours, je m’attache à elle pour sa capacité d’allumer la lumière tout en sachant nous dire : tristesse, désespoir infini, croyance et déception.

*

Que restait-il à faire le dernier jour ?

Dans une dernière caresse, lui dire avant de m’en aller ce que l’on dit quand on est seul avec un chien qui nous accompagnait, matins et soirs, aux flancs de la Gardiole et que l’on va quitter pour, sans doute, toujours. Et la chienne a ce regard là – le regard dit : tristesse ! désespoir infini ! lumière !

Décembre 2020

3 réflexions sur “17 janvier 2021

  1. D’après la photo, je crois que tu t’es trompée. A bien y regarder, cela semble être un cheval blanc, plutôt qu’un chien ! Ça se voit aux oreilles, je crois.

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