10 mars 2020

Cher Minuit,

Comment te répondre ? Tu n’envoies qu’un cri bref, si bref qu’on croit l’avoir rêvé. Tu renverses les jours autour de ton axe et tout passe.

Nous oublions nos morts.
Nous oublions nos morts inoubliables.

Le sol du cimetière s’est affaissé sous les caveaux des riches, dont tempête après tempête les portes battent, les vitraux se brisent, les fleurs s’éparpillent. Les gens qui fleurissaient s’en sont allés. Il n’est bientôt plus venu personne et seul chuchote le vent dans les allées désertes.

Nous mourrons tous à notre tour, de nos morts vulgaires, la solitude pendue au cou, dans cet univers d’illusions qui prend l’eau de toutes parts.

Mais d’ici là, nous aurons eu de la poésie plein la tête et besoin comme une soif d’en entendre davantage, nous aurons récité des morceaux de voyage, des morceaux de prière et des morceaux de corps. Le mot d’espérance aura eu cours dans toutes les langues et nous l’aurons appris dans quelques-unes. Nous aurons répété, le soir, des pages agencées pour tenir debout n’importe quelle poupée de chiffon – des poèmes, des phrases, des soupirs. Ils nous auront appris à croire. Nous aurons cru, Minuit, et qu’est-il au cœur de l’effondrement de plus tragique et inutile mais de plus humain que cela.

Nous oublions nos morts de deux façons :
En oubliant ceux dont l’absence devrait nous empêcher de vivre
En nous décarcassant pour oublier, par les jeux et par les tracas, toute espèce de métaphysique.

Toi, tu assistes à cela, à la croyance et à l’oubli, et tu vois tour à tour nos yeux s’ouvrir et se sceller, tu emportes les feuilles, les flocons, les amis, tu te fais l’encre irrespirable montée des pages pour nous tailler en pièces, et c’est quand tu nous berces le plus tendrement que nous détruis le plus fort.

Minuit si tu tombes ne te relève pas – tu nous renverrais au décor de la disparition soudaine.

Tu sais le plomb qui a coulé tout à coup pour emplir mon corps, un plomb liquide, gelé, né de l’horreur et du refus. Tu sais que cela peut se reproduire pour peu que tu te lèves et que tu me regardes. Il te suffit d’un geste, Minuit, d’un geste et tu me prends.

fevrier2020-seille

Débord de Seille – Mars 2020

8 février 2020

marseille

Merci, Aix-en-Provence, d’être un tel réconfort. Merci de m’avoir ramassée pour la seconde fois de ma vie. Je ne reviens pas du nombre de sourires que tu m’as adressés. Tu es belle de jour comme de nuit, bien qu’un peu prétentieuse, et tes bus qui n’arrivent jamais nous font mourir de froid mais : dieu qu’il est musical de t’habiter et de te parcourir.

Je t’ai quittée hier, un brin nostalgique. Mais les autres disaient en m’entraînant : « ce n’est pas un soir à rester seule » alors nous nous sommes agrégés au McDo de la zone, nous faisant signe de table en table, et nous avons revisité en mémoire ces dernières semaines.

Il y avait des caractères : celle qui écarquillait les yeux pour ponctuer ses phrases, il y avait la sûre d’elle, le provocateur, l’attentif et l’irrégulier – souviens-toi aussi de cet autre qui savait bondir en avant, communiquer sa joie, parler. On se gardait des places, on mentait les uns pour les autres, quelques-uns montaient sur les tables, on dansait ou ne dansait pas. Une femme que je n’aurais jamais osé aborder dans la vie m’a déposé d’autorité un gobelet de thé dans les mains, un jour que je faisais grise mine ; elle voulait qu’au lieu d’être triste, je l’accompagne déjeuner. Une autre, encore, nous décrivait de ces fruits exotiques dont il est impossible, sans les avoir goûtés, d’imaginer le goût. Chacun apportait son bout de pays et nous l’ajoutions au rêve général. Nous chantions mal mais nous chantions ensemble.

Nous avons marché dans tes Milles désertes, parcourant et reparcourant les deux kilomètres du portail au bus, aux heures où les rues bordées d’entrepôts se taisent absolument, aux heures où elles rugissent aussi ; à force d’allers-retours, nous avons creusé les trottoirs des Milles.

Aix-en-Provence, nous te hantions. Tu étais devenue l’annexe de nos chambrettes sans distraction. Chaque soir, nous nous jetions en toi. La lumière tournait dans ton œil – dorée sur les places où nous la savourions avec un verre de vin, rose électrique et bleue fluo aux heures avancées de la nuit. Tu me ruinais un peu, et cependant tu me tirais de mon nuage.

Cette période de quelques semaines qui ne devait jamais finir, s’est achevée hier.

J’ai emporté en m’en allant le chantonnement de tes petites fontaines. Je l’ai pris comme on vole – en cachette – et t’ai quittée en sautillant, tu sais, d’un sautillement sincère.

5 janvier 2020

Seule la nuit me va, avec ses cocktails aux noms élégants, ses couleurs de bande dessinée ; la nuit me soutient dans la trajectoire ascendante vers un peu de joie. Elle a les joues rebondies de celle qui a toujours souri – nuit maquilleuse qui vous touche les cheveux et qui vous les parfume, costumière qui vous dissimule – nuit criarde par le contraste – nuit de boîtes à musique, à la fois fluide et mécanique, capable de serrer le cœur et de vous le dissoudre – nuit longue de toutes les nuits passées, qui vous aborde avec la grâce de l’araignée et vous tend un œil à facettes dans lequel vous ne savez lire.
Vous y repêcherez tous vos morceaux dans le désordre.

Metz, décembre 2019

4 janvier 2020 – Rétrospective à la volée

Ça a commencé comme une dépression : je n’allais plus au cours de mécanique, je m’étais enfermée, j’écoutais de la musique allongée sur le tapis, quand il y avait des araignées je leur laissais la place, je ne répondais pas au téléphone, j’écrivais dans un cahier vert. Je regardais des séries à la télévision, je séchais le cours d’informatique, je lisais « Les Ames grises », j’écoutais la musique en sautillant d’un mur à l’autre, je faisais brûler de l’encens, je regardais sonner le téléphone, j’écoutais les messages mais je ne rappelais jamais. Je séchais le cours de productique. Je lisais ce qu’Elle m’écrivait, je lui écrivais ce que je n’écrivais pas dans le cahier vert, j’attendais sa réponse, j’écoutais la musique, j’attendais sa réponse, j’écoutais des débats à la télévision, je regardais le Nokia qui brillait dans le noir, je t’appelais je te disais « et ces araignées dans nos têtes ? », tu raccrochais, et j’écrivais. Je n’allais plus en cours, je m’enfermais, les murs étaient si proches les uns des autres dans cette pièce qu’ils vous faisaient tourner la tête. J’avais des vertiges, le stylo traversait les pages, les araignées avaient gagné le lit et je dormais sur le plancher. Je regardais TF1 et je lisais Stendhal.

Longtemps, il n’y eut plus que la chambre. Elle était sombre, je m’y débattais, les parois de mon corps n’étaient plus suffisantes pour me maintenir en un bloc, j’avais besoin de murs solides et rapprochés comme d’une seconde peau. J’avais hurlé dans les voitures, sur le trajet des chambres où, finalement, on m’entreposait. Je ne pouvais plus vivre qu’en chambre. Après plusieurs mois, ma mère avait récupéré cette fille sans peau à la maison. J’avais le même statut qu’un serpent dans un vivarium. Il fallait me laisser tranquille ; du noir ; la pièce la plus fermée, la plus silencieuse, la plus loin.

Sa tête, on la relève. On pleure à son anniversaire, on regarde sonner le téléphone, on ouvre lentement le store ; on se perche comme on le faisait, enfant, sur le rebord de la fenêtre et en plongeant le regard vers la rue cinq étages plus bas, on a envie de crier. Au lieu de crier, on écrit. On fait des études de n’importe quoi – les parents vous passent tout ! On fait des études de philosophie. On doit prendre le bus. On y arrive une fois sur deux, une fois sur trois, on n’y arrive pas bien. On revient dans la chambre, on perd sa grand-mère, on ressort de la chambre, on perd son chat, on lit Nietzsche, on lit Freud et Proust, on voit passer des Sœurs dans le couloir, on crie, on passe ses examens, on crie, on prend des photos de trottoir et l’on écrit comme on se noie.

On arrête tout. On frappe à des portes. Le lit flotte, les murs se disloquent. On abandonne l’université, on abandonne la promenade autour du pâté de maisons, on s’enferme, on se couche, on écrit, on adopte un chat dans un refuge et on lit Kafka. Il se met à faire froid, très froid.

Alors, on saute dans le vide. On déménage. Il y a beaucoup de bruit et de soleil là où l’on va. La première année, on est trop peureuse pour y rencontrer quoi que ce soit. On s’échappe de partout, on vacille un peu, on tient bon. On prend le bus deux fois sur trois. On s’en va au Québec. On y rencontre enfin des gens. Quelque chose, là-bas, éveille l’attention : une nouvelle tonalité d’espace, une version jusqu’alors inconnue de la lumière terrestre. On y soigne les restes d’un ancien vague à l’âme. On suit des cours de linguistique, de rédaction anglaise, on se nourrit mal, on présente à la salle un mémoire sur la norme énonciative dans les textes de vulgarisation scientifique, on boit du whisky, il y a les vieilles pierres de Québec, les muffins aux bleuets, l’acoustique lointaine des rues new-yorkaises qui vous soufflent les sons plutôt que de vous les cogner, il y a des étendues d’eaux gelées à n’en plus finir, le hurlement des loups, les villes abandonnées, et puis on achète un ukulélé et cette Europe hantée, tant redoutée, on la retrouve.

L’Europe s’est radoucie.

La ville était blottie contre le Mont Salève. Trois petits vaisseaux jaunes tendrement surnommés « Mouettes » parcouraient la rade. En aval du lac, les ponts enjambaient le Rhône jusqu’à ce qu’il se gâche dans l’Arve dégueulasse venue de France – la rencontre des cours d’eau se faisait au bout d’une promenade, on appelait cela « La Jonction ». Je me souviendrai toujours de ces lieux sous le givre. La lumière y était : aussi généreuse qu’en Provence, aussi transparente qu’au Québec.

Tout ce temps-là, j’ai lu Ramuz, Aragon, Duras, Rilke, Pizarnik et Tsvetaieva. Nous avons traversé ensemble les éclaboussures de Croatie, le sourire crispé de Porto, les inondations vénitiennes et le quartier Montchat de Lyon où je suis tombée amoureuse. Ce fut une riche idée. J’ai passé mon permis, j’ai travaillé dans une bibliothèque, j’ai appris des insultes, j’ai pris des cours d’allemand puis un jour : Elle a oublié mon anniversaire. Seize ans après l’avoir connue, le sien fait toujours un trou dans mon ciel. Les étés sont des restes de son corps à enjamber – chaque année plus facile, chaque année cependant comme un piquet irréductible émergé du souvenir, comme un drapeau de nos adolescences à jamais planté sur la Lune.

J’ai quasiment cessé d’écrire. Je suis à nouveau tombée amoureuse mais c’était la pire des idées. Alors j’ai soigné mes crises d’eczéma, j’ai sillonné à la ville en tous sens à vélo, j’ai déposé une main courante et j’ai changé de boulot.

Aujourd’hui, le ciel est plus large. Et les hommes, autour de moi, parlent. Tout est neuf, là-dedans, de l’existence du ciel à l’existence de l’homme. Je me déguise toujours pour aller dans le monde, mais pour la première fois, mon déguisement effleure les vôtres. Nous dansons, nous déambulons, vous pleurez quelquefois – alors je dis un mot, je tiens vos mains, j’embrasse vos fronts que la tristesse rend brûlants – et vos yeux sont toujours plus chauds, vos voix toujours plus lentes, vos gorges toujours plus salées. Il n’est plus l’heure que de nous embrasser et de valser ensemble en attendant la mort.

Ce qui commençait comme une dépression n’était qu’un monstre à ma mesure ; la main violacée de la Mort dans la joyeuse main du Temps, et l’éphémère de tout cela.

27.10.19

la défense 11 septembre 2019

Paris – Septembre 2019

Débarrassée de l’ossature que lui fournissait votre profession, que reste-t-il de votre vie aujourd’hui ? La nouveauté se palpe et circule mais n’atteint pas encore les couches profondes, identitaires.

On vous guide à travers des couloirs, on vous indique des noms, des portes et des étages mais vous revenez sans cesse sur vos pas, vous vous perdez, vous déchiffrez hystériquement les étiquettes des portes de bureaux sans trouver la personne souhaitée. Le temps de cligner des yeux, vous êtes en tram, en TGV, en RER, en métro, en bus, sur le pont d’une péniche et au vingt-cinquième étage de la tour d’un quartier sans vie. Le soleil coule sur des moquettes. On vous colle à un mur pour vous prendre en photo. On vous demande si c’est vous la nouvelle (et c’est vous la nouvelle). Mais la nouveauté n’atteint pas encore les couches profondes, identitaires.

Alors on s’installe sous un parasol pour goûter au premier café du mois de septembre. Il fait un temps de plein été, les guêpes montent à l’assaut. On retrouve la littérature des étiquettes de portes et l’agencement des couloirs identique d’un étage à l’autre. On diagnostique au fin fond du deuxième étage un puissant désir d’être le premier. L’étage vous tourne autour jusqu’à l’étourdissement.

Vous arrivez tôt le matin, vous montez avec le soleil et vous faiblissez avec lui. On ne comprend pas que vous buviez un jour du thé blanc et le lendemain du café. La littérature des étiquettes de portes vous ensevelit peu à peu. Vous finissez par faire produire votre propre étiquette, que vous apposez fièrement dans l’encart du bureau numéro 222. Cette fierté passagère vous porte à rire, une heure après, de votre vie nue comme au premier jour. Vous traversez sans guide l’éparpillement des gens, entre les toux et les mains grasses, entre les voix qui blaguent. Vous riez de près comme de loin. Il vous arrive de rire sans rire. Plus tard, au moment de gravir le marchepied d’un train qui vous emporte pour un mois, vous constatez une fois de plus que vous ne manquerez à personne. Cela fait s’envoler la valise vers le fond du train. Quand vous arrivez à destination, il vous semble être née du train et n’avoir de réel passé que dans la gare de l’Est, en haut de la volée de marches réservée au personnel – des milliers de pas et de voix dans ce passé résonnent, et cela seul atteint avec intensité les couches profondes, identitaires.