27 juillet 2020

Ce soir est aussi doux que possible. N. m’a invitée avec plusieurs autres collègues et a fait les merveilles qu’elle sait faire en cuisine. On a regardé Montigny passer du doré à l’orange depuis le cinquième étage. Le vin blanc allumait nos verres sur la table et quand on les soulevait, des reflets jouaient sur les murs. C’était une soirée du plus bel été. On a parlé de fleurs sauvages, d’enfance en Méditerranée, de ces gens qui ont des bateaux – les journées qu’ils passent sur la mer.

Finalement, mon verre s’est éteint. Il a cessé de faire trente degrés à l’ombre. Avec la brise qui s’est levée dans l’appartement traversant, on s’est rappelé le temps qui passe. « Déjà !», a dit quelqu’un. « Il commence à faire bon ». Les linguistes nomment fonction phatique ce moment où, polis, on est déjà partis sans l’avoir encore annoncé. Un long rituel de cet ordre se déroule aussi sur le seuil, tant qu’on part sans partir.

Plus tard, je suis pieds nus sur mon balcon – un perchoir de sept mètres un peu navire un peu vaisseau. Je l’arrose pour le rafraîchir. La nuit vient comme un long baiser. Dans ce baiser-là je suis un peu triste, sans savoir de quoi. D’être debout peut-être dans un tel attendrissement d’air ; ou de la pointe aiguë qui malgré tout subsiste au fond du vent si tiède et si fondant.

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Metz – Juillet 2020

24 juillet 2020

« Tu as perdu aux dominos. »

C’est une phrase entre nous, héritée d’heures de lecture communes sur des textes parfois difficiles. A chaque fois que je bute sur un paragraphe, Brume sait le déconstruire puis reconduire le raisonnement par d’autres voies, avec les mots du quotidien. Brume est un passeur né. Si les livres étaient des châteaux, il passerait de pièce en pièce pour y allumer la lumière et l’on vivrait avec facilité dans ces châteaux.

L’image des dominos, je l’ai risquée un jour en conclusion d’une discussion sur le signifiant chez Lacan. Brume a juste incliné la tête. Il n’a pas dit que c’était faux ; il n’a pas dit que c’était ça. Il sait qu’il me faut des images.

Aujourd’hui, c’est lui qui reprend la métaphore des dominos en réponse à ma détresse. On avait un jeu qui tenait la route. On y avait casé tous les dominos de la boîte mais soudain, l’un d’eux change de sens. C’est ce qui s’est produit le dix-neuf juillet dernier. L’expression « perdre aux dominos » est presque douce, ici, pour exprimer ce qui arrive quand l’aiguille du Nord pointe au Sud, avec ce que cela engendre de nuits blanches et d’appels nocturnes. Il y a quelque chose de profondément déréglé qui emporte la raison simple.

*

Non ! c’est la peur gratuite qui rampe entre mes jambes à 3h du matin. Je ne sais plus comment s’y prennent les organismes pour dormir. J’attends le sommeil avec une violence à peine contenue. La nuit est aussi blanche que ma colère, aussi coupante, un coup de crocs et la voilà vidée.

*

Il y a maintenant cinq jours que j’ai appris que X. s’appelle Y.
Et puis ?
Je ne lui pardonne pas d’avoir signé mensongèrement ses lettres durant deux ans.
Je ne lui pardonne pas non plus de n’avoir menti sur rien d’autre.
Je ne lui pardonne pas notre complicité, je ne lui pardonne pas sa sincérité, je ne lui pardonne pas l’amitié qu’il/elle avait pour moi, et comme je ne pardonne au fond rien à personne, tout ça se transforme en lézard à 3h du matin, m’escalade en lézards, la peau couverte de lézards qui montent – que faire ? Je ne sais plus lire ma propre histoire. Je ne sais pas si tu es mort ou si tu n’es qu’une conne ou si tu es Dada. La troisième version est ma préférée mais je crois qu’elles vont toutes ensemble : tu es d’abord Dada (tu l’as toujours été) puis tu as été conne et tu en es mort, et peut-être que plus tard, tu es morte également. Je ris aux éclats dans la nuit. En même temps, je tremble de peur. Tu as disparu de nos vies depuis 13 ans mais la révélation te ramène brutalement et fend le jour en deux. Mes propres souvenirs me sont indéchiffrables.

1er juillet

 

1erjuillet2020

A quoi tu penches ?
A droite, réponds la ville.
Premiers pas dans cette ville au lendemain des élections, et bien sûr ça n’a pas changé la texture du sol mais les passants ont des yeux moins jolis qu’avant.

Je vais jusqu’au saule, qui est devenu mon ami, à la longue. Les pensées courent à sa rencontre et se mêlent au feuillage, ce qui me rend bruissante à l’intérieur, où des coups de vent entrecoupent la phrase. Par phrase, j’entends : ce qui arrive à la pensée lorsqu’on ne fait rien ou qu’on se promène seul. Il n’y a pas forcément de mots mais un état de conscience toujours susceptible de les faire advenir. A ces moments, je suis en fait assise au bord d’une phrase articulée ; ou à l’amorce d’un geste qui pourrait devenir cette phrase. De toute façon, quelque chose en moi se produit dans les feuilles du saule. Ça fait bien le bruit que ça veut.

Paradoxalement, s’il y a un endroit policé sur cette terre, c’est le lieu du choix de mes mots. On flique à l’entrée comme à la sortie. On bâillonne les plus connotés, on arrête ceux qui marchent de travers, on casse la gueule aux mots les plus simples du quotidien quand ils ont eu l’outrecuidance de l’équivoque. Quelque chose, quelque part, a une dent contre l’expression. On capture les mots revendicateurs, on les endort, on leur vide la tête et quand on les rend à la vie sauvage ils sont déjà morts, ils se prennent pour des animaux qui oublient de revenir, et nous on est là, on appelle avec la voix vide, on parle tout blanc, on crache de la neige.

Heureusement qu’il y a la promenade. La promenade agit comme un alcool ou une heure d’écriture : elle déborde les forces de l’ordre (parce que je marche peut-être en état de somnambulisme) et certains mots parmi les plus traqués passent alors la frontière et sortent du buisson à ma rencontre. Parce qu’ils viennent de loin et tiennent à le montrer, ils surgissent de partout : du feuillage, cette fois-ci, mais d’autres jours ils rient depuis la table d’à côté comme s’ils en venaient et ils se prennent au jeu de ce qui n’est pas eux tandis que je les découvre plus miens que jamais. Or plus je les découvre, plus ils se recouvrent à la hâte et la promenade s’achevant, les forces armées reprennent la zone. Tout se passe comme si ces mots-là n’avaient jamais été ne serait-ce que pensés. Je me tiens devant tous les gens, tous les amis en me mordant la langue dans un silence de sang. Sans toutefois pouvoir oublier qu’il y a eu des promenades, des alcools, des heures d’écriture.

2 juin 2020

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Chère Silencieuse,

Tu m’as paru joyeuse, ces derniers temps. Je t’ai vue étonnée aussi du tour que prend parfois ta joie.

D’abord une joie démoniaque qui t’a toi-même impressionnée parce qu’elle t’emportait comme sa chose. Tu te trouvais sur des rapides et forcée d’y aller. « Pantin de moi-même », prétends-tu. Ta propre enfant, disons, pour compléter. Car tu ne cessais de te lâcher la main tant tu courais vite et tu te sentais, à tes propres trousses, te talonner toi-même, te rappeler en vain à la mesure et aux horaires, à la sobriété. Ce fut un temps d’enthousiasme, bien qu’il sonnât faux – cet enthousiasme, le même qui te saisissait quand il t’arrivait des tristesses et qu’au milieu des pleurs tu te sentais étrangement gaie. La joie brute entrait dans ta chambre. Il se faisait une lumière surnaturelle, sans ombres. Toi tu levais les yeux. Tu levais ta fatigue. Et une énergie traversante s’emparait de ton corps au mépris de tes états d’âmes, tu devenais une femme d’électricité, tu fonctionnais à la décharge en émettant des éclairs bleus.

Quelques jours après : une joie plus tranquille où la lumière du soir avait sa part. Tu t’adossais au tronc d’un cerisier qui te rendait dorée. Tu allais te percher sur une pierre puis sur une deuxième, et pour finir, de pierre en pierre tu passais la rivière. Tu te revoyais, à une autre époque, clouer des planches sur le bord d’un chemin où l’on réparait la barrière. Il y avait alors les mêmes champs, les mêmes épis de blé mais dans un temps où c’était les premiers, des épis strictement épis, sans l’émotion d’années passées accumulée en eux. C’était les épis de l’enfance. Ceux d’aujourd’hui se balancent avec amitié pour te dire qu’ils te reconnaissent. Ils répètent chaque année qu’ils t’ont toujours connue. Ils se multiplient à perte de vue dans une rousseur de fin du jour, mais cela te donne le vertige. Le soir est bien trop doux pour toi. Ta joie ressemble à une chimère. C’est une joie de conte à laquelle tu ne crois que quelques heures, une illusion née du soleil venu rougir, de biais, le crépi extérieur. Ton bonheur porte une lézarde. Tous les paysages sont trop grands. La montagne a trop d’infini. Tu te dissous rien qu’à la voir. Tu vas perdre tes feuilles et tes années dans cette joie ; te diffracter comme un rayon perdu.

La joie pure, tu le sais, ne reviendra jamais. Il y aura toujours un dépôt de regret au fond. Ou tu seras rendue furieuse de joie, incapable de t’arrêter pour y goûter, brûlante et dissociée. Voilà l’impossibilité avec quoi vivre désormais. Mais voilà également tes possibilités de joie, et tu aurais tort de cracher dessus.

7 mai 2020

Les livres sont des compagnons exigeants ; ils rendent à proportion qu’on les écoute. Il faut les déchiffrer de toutes ses forces pour leur arracher toutes les leurs. Une fois vidés, ils en sont encore pleins.

Surtout, ils nous dénoncent, leur alignement sur l’étagère met au grand jour nos contradictions.

Nietzsche dit : « elle a eu 17 ans et une énergie à se foutre en l’air ».
Siri Hustvedt : « je veux bien être ta mélancolie, mais fais-en quelque chose ».
Agota Kristof / Hyvernaud : « la réalité se taille au couteau ».
Aragon : « quelque chose flambait ».
Gustave Roud : « la campagne est lente ».

Livres habités ou simplement traversés, qui vous brossent le portrait d’un lac ou sculptent un bloc de peur, livres qui s’en vont en Afrique et vous y appellent à grands cris, livres partis à pieds, livres ayant rompu les amarres, livres dans un français qui se tortille, ou qui fait vieux, un français à bascule avec les vieilles bagues de famille et l’accent d’il y a deux cent ans – toutes sortes de fragments qui ont été le monde de quelqu’un et qui, s’avançant dans le vôtre, le modifient par touches. Ta solitude n’est pas une solitude de prisonnière tant qu’il reste un livre à ouvrir. Ta solitude a des destinations. Elle s’arrache de la chambre et de la bonne vieille plaie qui nous servait de ville, elle est pour s’abstraire. Le long rire du livre te traverse – sans secousse ni éclat, c’est un rire profond, monté du texte, triste et soyeux, mourant et survivant, un rire depuis l’autre côté des choses, capable d’attaquer en retour ce qui t’a cassé les deux jambes – ce rire n’est pas ta fuite mais ta riposte sans pitié.

Et Rimbaud précise : « elle voit des couleurs »
Et René Girard : « elle aurait aimé connaître un motif »
Et Lacan : « mais si un motif suffisait, elle se serait tuée »