13 mai 2021 / Un extrait

Un jour, il vint en retard. Il avait dit qu’il appellerait à 9h30 et ne l’avait pas fait. A 10h il n’était pas là. A 11h non plus, il n’était pas là.
Que fait-on du silence de l’autre ? A-t-on de quoi remplir l’espace où l’on pourrait chuter ? C’était la même chambre que d’habitude : le lit, les couleurs enveloppantes, la même chambre rendue méchante. Mais sortir de la chambre ? Pour aller où ? A sa recherche ? Et s’il n’y était pas ? Si à sa recherche, on allait juste rencontrer le vent ? Et il aurait été le vent depuis toujours, sans qu’on le sache. On le découvrirait. Est-ce qu’on tomberait à la renverse ? Ou pire : pire, est-ce qu’on tiendrait le choc ?
Margaux avait toujours eu peur de ne pas être capable de se tuer. Elle répétait ça, je ne sais plus, on l’entendait le marmonner sur la fin, des années après, et je crois que c’est ce jour-là qu’elle se l’est formulé, le jour où Balaguère a été en retard : et si cette chambre dans laquelle je me défais d’inquiétude n’était, au fond, que la dernière barrière avant la vérité qui devrait me tuer mais à laquelle je me surprends à survivre ? Et si j’y survivais ? Mettons : si je survivais à ma propre mort ? Si en disparaissant, je me laissais au monde ? Si je n’avais plus de voix pour y crier ? Si je n’avais même plus de corps pour y circuler, pour y fuir, si je n’avais plus de corps à cacher ? Si simplement je m’étais vue atteindre et dépasser le point d’horreur qu’on ne peut pas connaître en restant humain ou même simplement vivant ? Si à cet instant, au lieu de rester avec moi, je m’étais quittée ? Qu’en dites-vous – si je m’étais lâchement désolidarisée de ce qui m’arrive et si j’étais entrée dans tout ce qui ne risque pas de m’arriver, le monde d’après ma mort, les anges après nos morts à tous, le silence sidérant des étoiles qui explosent dans le vide ?

*

Tu ne venais pas. Tu n’allais plus jamais revenir. Tous tes retards ont été des absences, tu m’as quittée définitivement des centaines de fois pour dix petites minutes de retard qui devenaient l’éternité et me faisaient vomir. J’étais dans la chambre d’hôtel, si douillette une heure plus tôt lorsque que tu étais certainement en chemin. Et puis tu n’as pas pu venir à temps. Et le téléphone de la chambre n’a pas sonné pour annoncer ton retard. C’est donc que tu ne viendrais plus. Tu serais mort en route ; je ne t’ai jamais cru assez cruel pour changer d’avis mais mourir, oui, tu l’aurais fait, tout concourait à ce que tu meures. Tu étais en peau, en organes, tu palpitais et tu avais deux yeux fragiles, précieux, tout juste le type d’yeux dont la mort se régale. Tu portais sur l’une des épaules la menace de ta disparition – et bien sûr en chacun de nous cette menace affleure – mais nous l’oublions assez facilement, il suffit d’un bon mot autour de la table et nous n’allons pour un instant jamais mourir. Ta mort à toi est différente. Elle enfonce ses griffes dans mes yeux. Elle débarbouille ton visage de l’instant présent pour te faire apparaître dans ta condition d’homme seul, qui se détournera un jour de ceux qu’il a aimés pour s’endormir profondément. Elle nous sépare d’avance, si bien que les dix premières minutes de retard t’ont déjà perdu. Après deux heures de retard, tu es blanc et j’ai allongé ton cadavre au bord de mon lit. Les peintures coulent lentement des murs et forment des flaques de couleur le long des plinthes. Et les cadres ont glissé, surtout le cadre pointe-à-pointe, qui a repris sa liberté en arrachant son clou du mur et regarde-le vaquer maintenant au bord de la fenêtre, d’un côté de la vitre ou de l’autre, regarde-le faire le cadre comme un débutant, ses allures de cadre sériel, acheté dans un bazar — était-il prêt à pendre en face d’un lit d’hôtel, est-ce qu’il avait le mental, est-ce qu’il était suffisamment aveugle, est-ce qu’on lui a forcé la main, est-ce qu’il avait besoin qu’on le regarde comme une œuvre ou qu’on se réfugie en lui comme un objet du quotidien ? Le cadre se barre de la chambre. Toi tu ne réponds pas au téléphone. Et la soufflerie dans la cour crois-moi s’il te plaît, la soufflerie suffoque.

*

Quand il est arrivé, Margaux, nous l’avons d’abord pris pour une bête blessée. Il ne portait pas la chemise habituelle. Le relâchement de ses traits s’étendait à tout son être : il avait perdu tonus et humour. Il est passé devant l’accueil. Il s’est hissé jusqu’à votre porte. Il a marché dans le coulis de couleurs. Il s’est effondré sur le lit. Vous étiez près de lui comme au chevet de votre propre mort, perdue, lui tenant la main, ayant à lui poser mille questions qui ne venaient pas car son regard intimait le silence.
Lorsque l’on s’aperçoit qu’un chat souffre, il est déjà trop tard : la douleur a remplacé le chat. On ne voit pas disparaître le chat au fur-et-à-mesure de l’avancée d’une maladie — c’est d’un coup comme un trou qui s’ouvre qu’éclate l’injure faite à ce chat. La chair le lâche. Il tire les rideaux sur ses yeux. Même ceux qui savaient le toucher n’atteignent plus le seuil de sa conscience. Son regard ne reconnaît plus ni ne questionne ce monde. Il ne lui reste qu’à reprendre sa motilité et il sera passé tout à fait de l’autre côté. On ne revient pas de l’autre côté des chats. Celui qui s’y enfonce abandonne sa famille, son nom, l’évidence des formes et des couleurs, il rejoint le royaume des choses.
Balaguère n’en était pas loin. Il murmurait dans sa fièvre, Margaux, les mots d’une langue que seuls entendent les morts. Or vous, vous l’entendiez. Et lui tenant la main serrée, vous répondiez dans cette même langue de poussière et d’envolées de sable. Il y avait beau temps que les murs étaient blancs et vides, mais ils se prirent alors à ployer jusqu’à former une rotonde que le secrétaire, le coffre en bois, le lit et les placards se courbèrent pour épouser. Les tringles à rideaux souriaient. Vous aviez peur de ce sourire sans gueule.
Vous vous êtes levée comme une folle. Vous avez nagé vers le téléphone. Tout avait lieu sous l’eau : les tonalités dans le combiné, le médecin qui ne répond pas, celui qui répond puis qui vient, le diagnostic dans une bulle sourde, enfin la rerigidification progressive de la chambre avec sa fenêtre à nouveau droite et l’angle des murs qui réapparaît, les meubles désélastifiés, le couperet tombé de la bouche du docteur.

Photo : Celui qui n’en sait rien – Déc. 2020

17 janvier 2021

La chienne s’appelle Jaya. Elle a des airs de bouledogue américain et galope le long des vignobles avec un bâton dans la gueule. Quand le soleil décline elle vient marcher contre ma jambe.

Elle me regarde avec plus d’affection que toute ma famille réunie, le front soucieux mais l’oeil indéchiffrable.

En fait, on ne sait jamais avec les chiens si leur regard est une question, une manifestation de gratitude ou une pure expression de foi. Quoi de plus aveugle que le regard d’un chien, qui boit la moindre indication tombée du visage de son maître ? Dans mes livres d’enfance, les hommes étaient les dieux des chiens qu’ils attelaient ou envoyaient se battre sur un ring. Entre Cherokee et Croc-Blanc si tu te souviens bien, le combat presqu’à mort ressemble à une guerre de religion : ordre du maître contre ordre du maître adverse.

Les êtres humains aiment à se croire au-dessus des chiens, mais en réalité leur foi vacille et en matière de spiritualité, nous jalousons nos chiens. Nous aimerions tenir à quelque chose comme les chiens tiennent à nous mais ça n’est plus possible ; il y a la philosophie, la mémoire et tous les jours un léger trébuchement pour nous en empêcher.

Et puis nous nous mentons les uns aux autres.
Les chiens, eux, n’ont pas le cœur de mentir.

Ceux qui pensent que les chiens leur mentent sont les mêmes que ceux qui ne croient qu’aux histoires vraies et sortent des théâtres en appelant fiction ce qu’ils ont vu. Leur figure de la vérité est plus rigide qu’une statue de bronze. Il leur faut la vérité nue posant pour eux, ou rien du tout. Ils mettent d’ailleurs une majuscule à Vérité. Leur Vérité ne saurait s’incarner que dans le cadre pur de la géométrie.

Aux autres, tout est vérité, surtout le regard du chien exempt de culpabilité dans la maison sens dessus-dessous – du chien innocemment ravi de nous retrouver après avoir déchiré notre lit.

*

Jaya n’aurait de toute façon rien déchiré. Elle a les mâchoires prises par un bâton, c’est toute sa vie. Elle explique à qui veut l’entendre combien ces bouts de bois sont précieux. Elle parcourt dix kilomètres alors que j’en fais cinq, en batifolant dans les herbes sèches, et toute la pierraille de l’arrière-pays vire du rose au doré à mesure que nous avançons. Bientôt, il fera tout à fait jour et il sera temps de rentrer.

Avant d’atteindre le portail, dans les derniers mètres, il se produit une drôle de dissonance entre le calme de notre balade, qui est un secret, et les bribes de voix montées du jardin, qui ramènent brutalement sur Terre.

Nous n’avons jamais quitté ce monde, et en même temps, nous en sommes loin depuis toujours. Pour réaliser cela, il faut cet instant de quelques secondes précédant le retour, quand les voix familières sont aussi les plus étrangères.

*

La joie de Jaya qui fond sur son bâton est inphotographiable ; pour la représenter, on devrait ajouter à la photo ce bondissement du cœur qu’aucune couleur ne saurait supporter sans trembler ou casser.

C’est une joie qui contraste avec le regard que la chienne sait rendre si triste à l’occasion. On a peine à croire qu’une croquette ou le simple geste de lui ouvrir la porte puissent consoler ce regard en chute libre dans un univers vide.

En trois jours, je m’attache à elle pour sa capacité d’allumer la lumière tout en sachant nous dire : tristesse, désespoir infini, croyance et déception.

*

Que restait-il à faire le dernier jour ?

Dans une dernière caresse, lui dire avant de m’en aller ce que l’on dit quand on est seul avec un chien qui nous accompagnait, matins et soirs, aux flancs de la Gardiole et que l’on va quitter pour, sans doute, toujours. Et la chienne a ce regard là – le regard dit : tristesse ! désespoir infini ! lumière !

Décembre 2020

14 décembre 2020

Sur cette photo : ça s’était mal passé mais on avait l’impression que ça pouvait encore tenir. On avait crié dans la rue la veille, enfin c’était moi qui criais, toi tu flottais avec les yeux pétés et tu tombais te confondre dans tout ce qui passait. Cette photo, tu l’as prise entre la nuit où je crie et la nuit où tu piles avec ta bagnole sur une route de campagne. C’est un moment entre les deux, on tombe sur ce hangar un peu foutraque avec un bateau suspendu dans le vide au-dessus d’une chaise, et plus loin, un groupe de danseurs qui s’entraînent, un mec qui travaille le bois, des romans anglais balancés à la diable, la sculpture d’un cheval rouge, des ateliers dans des cubes en préfabriqué alignés comme des cubes d’enfants, des cubes dans tous les styles – de la maison de poupée au bordel – et puis des électroaimants montés sur rails pour soulever les containers empilés dehors, sur une place couverte de couleurs au pied d’un second hangar à bateaux sur lequel est inscrit : « make art not€ ». Nous, ça nous va très bien. Plus le lieu est absurde, mieux on s’y sent. On ne peut pas s’empêcher de s’engouffrer là-dedans, on parcourt ce hangar dans un mouvement d’aspiration vers l’avant et quand on découvre des escaliers, impossible de ne pas monter se percher sur les passerelles pour embrasser tout ça des yeux. A cet instant on a la même envie silencieuse, incommunicable, on marche dans le même courant, on est ensemble sans se suivre, librement comme chaque fois que tes yeux complètent les miens ou à l’inverse, comme quand c’est moi qui cours me jeter vers un détail que tu n’avais pas vu et que tu aimeras aussi, on a cette entente du regard et de la déambulation et si tu me photographies, c’est toi que tu photographies. Tu sais pourquoi on aimait ces images, toutes celles qu’on a faites ce jour-là ? Parce qu’on s’entendait bien, dessus. Tu as photographié exactement ce que je n’ai pas vu – et pourtant je regardais tout, je sautais d’une lumière à l’autre – mais on était petits, pas assez voraces pour tout engranger à nous seuls, il y avait toujours des couleurs qui nous échappaient.

T’étais pas retranché en toi comme la nuit précédente, tu avançais à pas de loup parce que tu es un loup, mais sans disparaître tout à fait, une sorte de loup protecteur. Le contraire de la veille, en pleine rue, quand je m’étais étouffée de voir ton regard remplacé par le regard d’un autre, la trahison que c’était pour moi ce regard rouge au lieu du tien et ta voix sur laquelle était tombé un genre de voile qui la rendait « hâve » – oui, je disais « hâve », tu te foutais de ma gueule parce que qu’est-ce que ça veut dire « tu as la voix hâve » mais je te jure qu’elle n’était pas autrement que hâve et que fumée, ta voix – tu t’étais retiré de la surface de ton visage, du témoignage de l’affection qu’on se portait d’habitude ; et parce que tu déconnais, je hurlais au milieu du monde sans réaliser que les gens qui passaient étaient autre chose que des phénomènes de rêve, je t’appelais comme s’il n’y avait eu personne dans les rues d’Amsterdam pour me trouver folle et toi tu ne m’entendais pas, exactement comme si tu avais déserté ton corps et notre lien, tu te contentais de me secouer par les épaules en disant reconnaître ma crise, en disant… je ne sais plus, tant c’était insensé !, je t’appelais de toutes mes forces et toi, tu étais là et tu n’étais pas du tout là et tu ne reviendrais jamais. Et la voilà notre réalité. Dans cette réalité, quand tu t’évanouis, où que ce soit : dans la nature, dans le sommeil ou dans l’indifférence, quand tu t’évanouis je sens s’ouvrir le sol et je tombe à ta suite, je tombe dans ta disparition, peux-tu comprendre comme je tombe ?

Les photos du hangar rappellent – après qu’on soit tombés de cette façon, et quelques heures avant de tomber d’une autre façon dont ignorions encore tout – les photos du hangar rappellent qu’entre deux chutes, un sol peut s’offrir sous les pieds. On marche sur une terre qu’on croit solide – puisse-t-elle le demeurer – qui n’est bien sûr rien de plus qu’un désir de terre rêvée en commun, construite à toutes forces un jour où nous avions des forces, inventée sous nos pas à mesure que nous avancions et qui était appelée dès sa naissance à disparaître avec le fil fragile de notre entente, au moment où le lien se casse parce que tu es l’un et moi l’autre. Cette terre de la convergence, je m’en souviens ici, dans cette chambre où je ne suis personne, des mois après, je m’en souviens parce qu’il y a des sanglots de cette terre qui m’arrivent par bouffées. Et je dégueule des pages entières pour en parler. Je subis quasi-hallucinatoirement des îlots de cette terre. Elle me fait mal d’avoir tant disparu. Elle m’emporte avec elle. Elle se mélange aux autres terres que j’ai partagées avec des êtres humains : de minuscules éclats d’Europe, d’Amérique et d’Afrique en passe de se dissoudre en moi si je ne les crache pas quelque part, des terres comme autant de bouées dispersées sur le gouffre de l’eau – leurs pourtours sont en forme d’arrachure à la terre mère, et raconter ces terres à la dérive, c’est aussi parler d’elle quand elle savait encore tourner.

30 novembre 2020 et le souvenir d’Albany

Nous avions fait escale à la gare routière d’Albany cette nuit-là, après des heures de ballottement dans un bus fou conduit par un vieux Canadien. Le bus mordait régulièrement dans les paquets de neige en bordure de route. Il avait des trébuchements. Il nous renversait en tournant trop fort. Aucun de nous n’avait pu dormir. La tête de V. m’était tombée plusieurs fois sur l’épaule, par accident, pour un virage abordé comme sur un grand huit ou pour une embardée soudaine. A la frontière américaine, le chauffeur avait rangé son bus derrière des dizaines d’autres et s’était endormi, la tête contre ses bras croisés sur le volant – nous avions attendu dans une lumière blafarde que vienne notre tour de descendre au poste de contrôle. Je me souviens que le douanier avait le visage plus dur que ce que j’avais craint – c’était un temps où tout m’intimidait – et que lorsqu’il m’avait autorisée à passer, il avait encore fallu s’acquitter de quelque chose comme cinq dollars au tourniquet de la sortie où toutes les pièces m’avaient échappé des mains. Et le douanier m’avait regardée tenter en vain de les ramasser malgré mes ongles rongés, alors qu’elles glissaient de plus belle sur le carrelage ; je recevais sur les épaules et dans le dos, en pluie battante, les yeux de rocaille de ce douanier, et je mis un temps infini à contrôler mon tremblement sous ce déluge, à ramasser les pièces, à les introduire dans la fente et à rejoindre le bus.

Nous avions donc fait une escale dans l’Etat de New-York, toujours de nuit, dans une lumière aussi malade que partout cette année-là. Et pourtant, nous étions joyeux comme plus jamais je ne l’ai été depuis. On n’avait jamais foutu les pieds aux Etats-Unis, ni mes amis, ni moi, et sans eux je crois que jamais cela ne m’aurait effleuré l’esprit. Le matin du départ, le soleil montait comme une balle de feu dans un ciel de glace. L’ombre des arbres sur la neige était bleue. C’était une étendue de neige comme cela aurait pu être une guêpe ou un pyjama : en rayures jaunes et bleues saupoudrées de paillettes. J’avais écrit dans mon carnet : si l’on m’avait dit, il y a deux ans, que je ferais mes bagages pour New-York, j’aurais répondu hahaha. Rien qu’à me figurer cette ville, sans l’avoir encore approchée, j’avais déjà envie de la quitter. Elle faisait un bruit terrifiant jusque sur les photos que j’avais vues d’elle. Mais je voulais suivre les autres dans leur enthousiasme et puisque New-York faisait partie de cet enthousiasme, alors il faudrait s’y coller. J’ai attrapé un sac : j’y ai jeté quelques vêtements, une brosse à dents et l’appareil photo, j’étais prête à partir.

A l’escale d’Albany, les néons donnaient au hall une odeur verdâtre de piscine. Je me promenais dans la salle avec mon appareil photo. Sur l’autoportrait qui reste de cette nuit, on ne voit pas mon visage mais, à l’arrière-plan, mes amis sur un banc, un peu coupés par le cadrage et des sacs tout autour – car c’était une époque à laquelle nous ne cessions de transporter nos sacs jusqu’à des tentes, des auberges ou des locations de passage – une époque à laquelle j’ignore d’ailleurs comment j’ai pu survivre en pull et short fleuri à la fin février, et garder dans une telle tenue l’envie de prendre des photos. C. répétait parfois en se moquant, « t’es tout le temps à poil » sans mesurer à quel point il avait raison. Car ce n’était, au fond, pas une question de vêtements. Si j’étais presque nue, c’est que le moindre bruit était une baffe sur de la chair à vif – la moindre lumière une brûlure. J’avançais comme sur des épingles en appelant à l’aide. La chance que j’ai eue, c’est d’avoir ces amis et qu’ils aient envie d’aller dans n’importe quelle ville atroce où je me sente dans l’incapacité et à la fois dans la nécessité de les suivre. Parce que ces amis-là, à force et métaphoriquement, ils m’ont appris à m’emballer dans un petit manteau, l’hiver.

25 octobre 2020

Mon cher Minuit,

Comment l’anglais a-t-il pu devenir une langue avec des zones aussi brûlantes (aussi inapprochables) que le français ?
Une langue qui vient piocher directement en moi
Une langue dont par conséquent j’évite des mots et des tournures
Une langue qui sert moins à parler qu’à fuir
Peut-être une langue de ma géographie intime
Je ne pourrai pas te répondre sans faire un détour par la langue allemande.

Parce qu’en allemand, il y a encore de l’étrangeté. Si je peux tout dire en cette langue, c’est que les mots n’en sont pas encore assez réels. Je suis suspendue dans l’époque magique de l’apprentissage, où la forme du verbe n’est pas tout à fait arrimée à moi, où les termes allemands ont si peu roulé dans ma bouche qu’ils me permettent de dire toutes les choses interdites, comme si ces mots-là, ce n’était pas moi qui les prononçais mais une autre, apprenante, désireuse de bien faire, une qui écoute et goûte le son avant de le comprendre. Je suis légèrement en retrait de tout ce que je dis. Je baigne dans l’allemand comme dans une mer de neutralité. C’est une langue fiable et reposante, inventive et pourtant si lointaine que ce que j’y crée a le potentiel d’expression d’une molécule chimique ou d’une tour en Lego. Ma phrase allemande n’est rien pour moi, ou rien qu’une couverture. Elle me sert à montrer dans les soirées ou les cafés que je ne suis pas un singe muet mais un être humain capable de choisir, de répondre, de réfléchir. Elle me sert aussi de petit jouet. Je la manipule avec précautions, sans la quitter des yeux voire avec une certaine fascination, en cherchant sans arrêt : comment la poursuivre (avec quelles chevilles), où sont ses articulations et au contraire, où refuse-t-elle une articulation, où va-t-elle casser si l’on force. Et de quelles briques est-elle constituée quand on la prononce en pleine rue ? et quand on l’écrit sur son plus beau papier ? A quel point peut-on tordre cette phrase ? Dans quelles conditions devient-elle inintelligible ? Je ne me sens concernée que par les phrases foutues en l’air, juste assez construites pour avoir encore l’air de phrases, mais aussi assez déglinguées pour quitter en partie la langue des mots qui la composent. A ce titre, l’allemand représente un terrain de jeu étourdissant.

Dans toutes les langues, quand je les tire à moi, automatiquement les phrases finissent par éclater. Je rêverais d’un langage qui me rejoindrait sans rompre – qui pourrait me toucher sans se dissoudre.

En même temps, il me faut une langue dont les mots ne soient pas une extension de l’autre. Une langue sans noms propres. Une langue associée à personne, tous les mots rien qu’à moi, m’appartenant égoïstement, ou n’étant comprise que de gens dont je me sente aussi éloignée que si je parlais à des arbres. Mais est-ce encore d’une langue qu’on parle ? cela n’existe pas, n’est-ce pas ? Une langue non partagée n’en est plus une. Ce n’est plus qu’un battage de casseroles – son bruit.

Peut-être que pour te parler, Minuit, s’il fallait le faire à voix haute, je choisirais l’allemand ou un jargon justement, n’importe lequel, un jargon que j’aurais appris dans la journée, un langage que j’aurais si peu arpenté, si mal repéré, qu’il me laisserait un pied au-dehors de ma propre parole. Te parlant, Minuit, j’aimerais surtout moins me comprendre. T’écoutant je voudrais ne jamais croire que c’est à moi que tu réponds. Ici, je te dis tout et son contraire et je le vois très bien. Mais je suis tout et son contraire et tu le sais mieux que quiconque.

La violence du dialogue réside en ceci qu’on se met mutuellement en cause. Si tu m’appelles par mon prénom ou si tu m’interroges, tu me mets en relief. Ce relief est insupportable comme un sursaut qui aurait trop duré, avec la luminosité soudain tranchante, le volume sonore qui sature et la décharge d’adrénaline comme une poussée au bord du vide. Rendu là, que fait-on ? quand on ne supporte plus ni son prénom, ni les mots qui l’entourent.

Voilà pourquoi je me tiens éloignée de toi. Tu m’aspires dans le vide. A t’écrire, je me retrouve nue et démontée comme une machine. Il n’y a pas de sens à tout cela. La seule solution serait d’être allemande – j’entends par là d’oser t’écrire depuis l’autre côté de la frontière ce que je ne dirai peut-être jamais. D’oser te parler depuis l’extérieur. Et revenant à moi, de ne rien annuler.