12.8.18

L’odeur de pisse a survécu. Je l’ai surprise planer au coin de l’imposante bâtisse qui a longtemps servi de Poste. Beau coin pour une odeur de pisse. Je me souviendrai toujours de sa première apparition officielle dans un lieu public. En banlieue parisienne, elle rôdait dans la cage d’escaliers mal éclairée du docteur A. On était passées vite, avec maman, mais l’odeur nous avait suivies. Je l’avais rapportée à la maison : partout, ça sentait ça, mais il n’y avait que moi pour le sentir. Maman disait : l’odeur est restée dans ton nez. Après cet épisode, je développai une légère appréhension des odeurs de pisse. Lorsque je quittais des lieux qui puaient, elles m’enveloppaient la tête et me suivaient. Je détenais l’exclusivité de cette suite maudite. D’abord, je m’en plaignis, puis je grandis et j’en parlai de moins en moins – je ne me levais plus des bancs en geignant « on s’en va, ces fleurs puent la pisse », j’entrais chez les gens calmement avec le fantôme de l’odeur et je gardais mes réflexions pour moi, sachant désormais de mieux en mieux distinguer les odeurs réelles de leurs longs sillages dans mon être.

L’odeur de pisse on n’y tient guère. Pourtant c’est elle qui traverse les âges. Regarde, j’ai trente ans et elle n’a pas une ride. Elle se prélasse à l’ombre sur la plus jolie place du quartier Impérial. Elle parfume les pierres d’angle, l’ombre de la gare, l’infusion détox qu’on sirote au Fox… Non, vraiment, je n’y tenais pas mais elle est là, elle est presque la seule à rester si longtemps. Le soleil a changé, et la voix de ma mère, et la couleur des phares jadis jaune, hier blanche, aujourd’hui quelquefois violette. Et que ne perd-on pas que l’on préfère à cette odeur de pisse ?

Pour qu’elle me suive ainsi, je me demande parfois si je ne suis pas un peu son ombre, son maître ou son reflet.

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16.6.18

Haplopore du frêne, ustiline brûlée : le hêtre pourpre du parc de la Pépinière est malade depuis vingt-deux ans. A cause des troncs qui se séparent, il peut tomber à n’importe quel instant. La fissure évolue. Il n’y a rien à faire. Un périmètre de sécurité a été mis en place par la municipalité, et depuis, chaque passage devant l’arbre debout signe un lambeau de temps arraché de haute lutte à la fatalité.

Malgré le printemps qui démarre, le hêtre pourpre portait tout à l’heure son costume d’hiver. On eût dit un vieillard aux longs cheveux, penché sur la pelouse de son dernier lit. Il ne contemple rien, ne pense à rien, se tait, et si à notre échelle de vitesse animale il paraît immobile, au-dedans la mort à vives doses achève son travail de sape.

*

Vous étiez élégant, aujourd’hui, Monsieur Thiers. Permettez-moi de vous nommer ainsi, puisque c’est le nom de la place où vous recevez vos patients – et avec quel mystère, quelle nonchalante intelligence. Vous portiez du noir et du blanc. Je vous trouvais, je ne sais pas, photographiable. On dirait que le vent vous chiffonne la figure, vous décoiffe ou vous étourdit.

Vous avez tant frayé avec l’angoisse des autres que je perçois une tentative de m’apaiser par anticipation. Puis vous prononcez mon prénom, et ce prénom qui d’ordinaire me brûle devient un instant supportable. Il devient également, au moment même où il franchit la barrière de vos lèvres, le prénom d’une autre que moi. Une belle autre. Une autre pas malade. Une autre en qui le sens et le sang ne coagulent pas.

*

Vous me dites que je suis la seule à porter ce prénom – quand il me semble être la seule à si peu le porter.

*

A la hache de ce prénom, vous me fendez en deux.

*

Vous me tendez plus tard une photo d’elle, dont vous avez suivi le tracé des veines aux feutres noir et rouge. C’est une fille que vous avez ouverte et découpée, mais poliment, avec mesure. Si vous croyez la rencontrer, qui vous contredira ? Elle a tous mes papiers sur elle, mis ses yeux dans l’axe des miens, et si vous appelez mon nom c’est elle qui se retourne.

Elle vous pose une question, je ne vous la pose pas : qu’advient-il d’un tissu mort quand c’est dans le corps qu’il est mort ? Vous répondez avec un humour ravageur. Ravageur signifie que l’arbre s’incline dans le vent, et que les femmes de tissus morts s’extraient d’elles-mêmes et rient pour l’arbre.

*

Contre les murs des salles d’attente, je réfléchis à qui vous êtes tous deux : Monsieur Thiers et Madame Fourier, qui entretenez cette relation d’amitié hermétique dont on devine la puissance sans en élucider le fondement. Par où que je vous cherche, aussi bien l’un que l’autre, vous m’échappez. Vos mots ont l’accent d’une autre planète, vos gestes sont de loin. Il y a ce que vous dites sans dire. Et le bizarre – que vous soyez bizarres en même temps que brillants. On n’a pas l’expérience de vous. La place entre vous se dissipe dès que l’on s’en approche.

*

– Qui êtes-vous ?
– Je suis là !

*

Vous rencontrer, j’ai l’impression d’un vol à l’étalage. Ne plus jamais vous rencontrer : qu’on a claqué la porte comme on claque les portes sur moi – qu’on a claqué la porte au nez de quelque chose sur le point de danser.

*

Madame Fourier vous adresse des lettres terribles en ce qu’elles ne sont : ni langoureuses, ni personnelles, mais professionnelles et s’achèvent en une déferlante de chaleur.

*

Madame Fourier vous téléphone. J’assiste à ça. Des souvenirs qui ne m’appartiennent pas conditionnent chaque mot prononcé et rôdent entre nous dans la pièce, littéralement, ils cryptent à leur façon votre échange et ils vous protègent. Celui qui vous écoute croit tout entendre. Mais vous vous dites entre les mots bien davantage. On reste irrémédiablement dehors.

28.5.18

Quelqu’un là-haut ne trouve pas le sommeil. « Ne joue pas avec la lumière ! », l’engueulerait sa mère si seulement elle pouvait le voir. Il a saisi à pleines mains une poignée de billes glacées qu’il jette contre les vitres de nos tout petits immeubles – cliquetis, coups de clous, grêlons. Et quand il nous souffle dessus, dans le vent qui se lève nous entendons de la fureur mais nous sentons de la gaîté. Il fait si sombre que c’est lui ; il fait vilain, ce ne peut qu’être lui, ce rire tonitruant versé dans la pluie d’oiseaux morts.

1.5.18

Nous traversons une crise du temps. Ce n’est pas nous qui crisons : c’est lui. Ce n’est pas nous qui nous étranglons, qui nous froissons, qui n’en finissons plus. Il suffit de le voir tourner comme un bouffon le cadran de sa montre autour de son poignet. Une telle crise du temps renverse la bibliothèque avec ordre de cesser de lire.

De cette bibliothèque à terre, s’il fallait ne sauver qu’un livre je sauverais To the lighthouse mais je les aime tous et je ramasse Gaëtan Picon et je ramasse Jacques Lacan et je ramasse Tod in Venedig et je ramasse Les Démons et parce qu’il me reste un brin de jugeotte et de prévoyance, je ramasse même les Finances Publiques. Le temps reçoit tout sur les bras ; ce gros paquet de considérations si diverses dans leurs approches. L’iris décoloré de la finance. La folie dévorante échappée de Russie. Une lueur particulière née de la prose allemande, avec sa façon bien à elle de construire l’écriture, d’élaborer la mort. Dans les mots de Lacan, le geste vital d’une main qui bat les vieux tapis pour en décoller la poussière. Avec Picon, une déclaration d’amour à la littérature, à la respiration, avec Picon les mots jamais osés qui éclatent au grand jour. Et dans la promenade du phare ? Le reste. Et qu’est-ce à dire ? Une réplique continue extraite du seul dialogue auquel je puisse véritablement me mêler. To the lighthouse, où the lighthouse éclaire la voix qui voudrait se lever.

*

C’est un matin de mai. Je me trouve dans la chambre, captive de six livres, un bloc-notes sur les genoux couvert de listes qui recensent les poissons rares entrevus chez Lacan. Platon est à côté, lui qui pensait se reposer… Lacan tire de force Platon de son Antiquité. Le Banquet sort des brumes avec ses personnages fantasques : son Aristophane mort de rire, son Alcibiade jaloux et ce cher silène de Socrate. Avec Lacan pour leur souffler dessus, toutes ces figures retrouvent du volume et de la clarté, du mouvement, une intériorité.

L’instant d’après, Virginia Woolf a vidé sur le lit un plein carton d’images. Ce sont des peintures fouettées par le vent, la maison des Ramsay comme point de mire entêtant, et à perte de vue, après le phare, la mer. Virginia Woolf a balancé sans hésiter des litres de mer dans le lit. Elle y a balancé encore l’armée d’un poème d’Alfred Tennyson qui vous déchiquète l’oreiller parce que « someone had blundered ». Eblouissants ravages de ces phrases élancées comme une montée de vague. Ce livre a trois lumières. Il est de trois époques. Il a trois regards : celui de James, celui du phare et celui de Lily Briscoe.

Parce qu’il y a six livres à la fois, on trébuche vers Dostoïevski. Le personnage qui vous rattrape a la gueule de travers, mais lorsqu’il se décale en laissant apparaître un second visage derrière lui, le désespoir et la folie repoussent leurs limites de toujours. On attend comme un bon dessert, depuis mille et neuf pages, le suicide du brave Kirillov – et ce sera le nom qui restera en périphérie de l’histoire, comme totem de fascination, ce sera la pierre souvenir que je percherai sur l’étagère à mon retour de Démonie.

Enfin, bien sûr, qu’on ne pourrait pas vivre sans des gens comme Gaëtan Picon, avec leurs longues déclarations d’amour aux œuvres littéraires. Il faudrait sans cesse à mon chevet, Monsieur, vos impressions d’éblouissement. Recommencez toujours ! Qu’on me raconte en quelle façon Paul Valéry « marie au monument l’éclair ». Lire à travers vos yeux, se laisser mener sans boussole dans des prairies imaginaires aux dimensions de votre cœur, c’est beaucoup plus que lire. On se trouve propulsé chez vous, autour de la table où vous agitez fiévreusement les mains pour indiquer spatialement ce qu’il y a de grand, plus grand que les mots. Je vous vois faire sans vous connaître, à travers l’électricité qui saisit vos phrases amoureuses. Vous bondissez vers la lumière sans jamais atterrir, parce qu’au moment de redescendre vous vous élancez à nouveau par-dessus le bond précédent. S’il me manque souvent la ressource pour dire les secousses d’une page d’Elena Ferrante ou d’un poème de Georges Perros, c’est vers vous que je tends l’oreille – vous qui n’en parlez pas, dont pourtant j’attends tout – et d’autres alors accourent, qui vous ressemblent un peu. Je leur raconte les trois panneaux de paysage que peint pour moi Virginia Woolf dans les salles d’attente où je passe. Je leur conte certains soirs de mars, quand Elena Ferrante me guidait par la main dans le Naples d’une autre époque ; je rapporte également sa fascination contagieuse pour le personnage de Lila, qui rejoint désormais Micol Finzi Contini, Lola Valerie Stein et Lyra Parle d’Or au rang de mes ensorceleuses. Tous ces auteurs impriment en moi des silhouettes. Ce qui était vide, ils le peuplent ; du silence de l’esplanade quand on la traverse en pleurant, ils font un monde bruissant d’appels et de lumières contraires ; et l’expérience terrible d’être seule dans le temps, brique après brique ils la réorganisent en quelque chose comme une montagne, et contre la montagne le cri qui se répercute, c’est moi qui viens de le pousser, et cela seul, faire crier la montagne morte, cela seul fait sens à mes yeux.