9.2.2019

Cher Minuit,

La ville de mon enfance s’éteint autour de moi.

Il y a eu ma famille, ici, et puis des voisins, des amis, des professeurs de dessin, d’équitation, de violon, et même des gens que je ne voulais pas croiser. Il y avait des portes devant lesquelles se retrouver toutes les semaines, des seuils franchis comme si la routine d’un moment n’allait jamais connaître de fin, il y avait des portails familiers qui s’ouvraient sur des bras tendus, des gens qui m’attendaient ou étaient surpris de me voir, une histoire dans laquelle marcher. Imagine-toi ceci : on pouvait me reconnaître si je disais mon nom à voix haute. Quand j’allais me coucher les samedis soirs de mon adolescence, il faisait presque jour et mes cheveux sentaient le tabac. Le raffut de ces nuits-là donnait des acouphènes. Je me souviens de chaque fête et de chaque visage, de la solitude que je savourais parce qu’elle n’était pas subie, de toutes les promenades, des rues les plus laides que l’on traversait sans les voir sitôt qu’on était absorbé dans une discussion ou dans ses pensées, des supermarchés qui changeaient de noms avec les époques, de l’imaginaire qui pour moi se superposait aux choses vues, des histoires que je me racontais dans celle qui me baignait déjà. On a toujours besoin d’histoires, mais cela ne devient évident que lorsqu’on se trouve hors-circuit.

Je me souviens que Metz, alors, constituait un noyau dur. Tout le reste était aventure, il n’y avait de refuge affectif qu’ici. A ciel ouvert, cette ville est devenue mon toit : un grand appartement plein d’arbres, de vents et d’amis, dont les différents quartiers n’étaient que des pièces adjacentes les unes aux autres. J’ai habité ici. Entendons par là que j’y circulais, que je quittais la ville avec facilité pour y revenir naturellement. Certaines rues servaient de couloirs, d’autres de salles de jeux, il y avait des appartements qui n’étaient pas les miens mais qui abritaient un morceau de ma chambre, et puis je claquais soudain la porte après moi. Il m’est arrivé de m’absenter des mois entiers. Lorsque je revenais, tout était à sa place : on m’accueillait, je retrouvais le réconfort des chambres dispersées dans la ville, des portes ouvertes, des sourires.

Plus rien de tout cela, désormais. La ville de mon enfance est morte autour de moi. Je n’ai pas entendu ses appels au secours. Elle s’est doucement défaite, morceau après morceau. Si ç’avait été une femme, elle aurait perdu ses mains, ses yeux, une jambe et sa bouche sans que je ne réagisse, et cette femme aurait été ma mère. Mais c’est une ville et elle s’est dépeuplée. Les quartiers de toujours sont là. Il y a des commerçants et du personnel administratif, mais plus d’histoire du tout. C’est le lien affectif qui rend l’histoire possible. Sans lui, je vais chercher mon pain parmi les fantômes d’autrefois. Je ne peux plus entrer dans la boulangerie du Sablon sans y entendre résonner la voix de ma grand-mère. Je ne peux plus passer devant aucun immeuble sans qu’un proche disparu ne m’attrape par la manche. Parents et amis rejouent en boucle, à travers toute la ville et avec une netteté presque hallucinatoire, les scènes des époques révolues.

Tu sais, Minuit, ce foutu pain, je n’irai plus jamais en chercher. Je ne supporte plus les appels dans ma tête. Ils sont morts ou partis, mais ils sont là sans cesse à me le rappeler et dans ces conditions, aller chercher le pain me flanque des pierres dans l’estomac. Aller chercher de la salade, aussi, et des journaux, et tout ce qui se trouve dans l’enceinte de cette ville. Metz est irrespirable, j’y nage sous l’eau depuis des mois. Les seules portes que j’ose franchir sont désormais celles de cabinets médicaux ou de lieux publics.

La ville gît comme une mue de serpent abandonnée.

C’est un tel silence et c’est à la fois un tel cri, un tel vertige d’absences en chaîne.

Chaque fois qu’il est possible de prendre le large, je bondis dans un train, je pars pour n’importe où. Lundi, je dormirai à Rungis. Le temps de 48h, je laisserai cuire sans moi la peau de cette ville morte à tous les soleils qu’elle voudra, elle n’existera plus, elle sera tombée dans l’oubli avec sa galerie aux fantômes et sa tristesse de pacotille, elle pourra comme elle veut se disloquer dans son coin, continuer à se ratatiner, émettre ses bruits de moteurs qui miment si mal la vie.

* * *

Minuit,

Tu manques à ma parole. Tu vis là sans rien dire, tu frôles un mur et aussitôt il se met à trembler, à tinter, à vibrionner. Quand cesseras-tu donc de tuer ma maison, Minuit ? Regarde-moi au moins quand je t’écris. Quand ramasseras-tu tes chaussures pour aller tomber sur une autre ville, vider d’autres têtes, brûler d’autres yeux ?

Si tu m’émiettes – et tu m’émiettes – , c’est mon appartement le premier qui tombe de l’immeuble, le plafond d’abord dans un craquement sec, puis les murs, les meubles, les draps, les restes de vaisselle et moi, tu sais Minuit et moi, avec tout cet appartement renversé je dégringole aussi dans un cri noir que personne ne peut plus entendre, ni lire, ni apaiser puisque c’est à toi qu’il s’adresse et que tu n’es nulle part.

27.01.2019

Je ne me suis pas mise dans un état épouvantable lorsque ce matin-là, avec la sale nouvelle, un grand vent d’hiver s’est levé

j’ai pris l’ascenseur en chute libre

ça m’a vidé d’un trait ce que j’ai pu avoir jadis de cœur et d’estomac

par-dessus la nuit déjà noire une nuit plus noire est tombée

qui sait pourtant par quel miracle cette pulsion de mort en moi je te l’ai
empoignée
retournée
plaquée au sol et
piétinée

je ne me suis pas mise dans un état épouvantable

j’ai déjeuné froidement
passé l’écharpe froide au cou bleu sous la tête vidée
établi des commandes suivi des réunions fixé des rendez-vous
les poumons rigides comme deux cages de glace
dans les couloirs de la mairie j’ai croisé des
bonhommes de neige
qui levaient leurs chapeaux à mon passage
et avaient des regards
de boutonnières et me disaient
vos yeux sont comme pris dans la glace
et après ces bonhommes de neige d’autres venaient encore
qui glissaient sur la patinoire de la salle des fêtes en chantant qu’avec
cette neige fondue à la place du cœur
on ne risque rien
lalalère
qu’on ne risque
rien
oui mais quand je les
saluais (quand je les saluais)
ma main leur passait au travers (leur passait au travers)
quand je les saluais leurs têtes roulaient en répétant
« vos yeux sont comme
givrés »
givrés ! – et ma main
au travers
roulait (roulait)

toute la journée, ainsi, on m’a surnommée Canada – le plan grand froid c’est toi, le vent de Sibérie c’est toi – mais cette froideur, d’où vient-elle ? que cache-t-elle sous son habit mauve ?

je tournoyais sur place
l’œil en neige, les cils congelés

on entendait forcir le vent

18.1.19

Un sanglot sans motif hante l’hiver. Il promène ses pleurs dans nos pleurs de froid, dans les banlieues saisies de neige aux heures où il ne passe personne, dans ces silences de feutre que seules rompent nos respirations. Il s’éclipse parfois – c’est qu’un homme est passé qui riait à la lune.

L’hiver se morcèle de froid. Il est d’une tristesse du fond des régions tristes, lointaine et animale, lovée dans chaque bonhomme de neige au sourire un peu raide. Il feuillette à coups de vent son catalogue en noir et blanc, il étale ses miroirs, il pâlit de se voir, quelle fatigue me traverse, allons ! – ses mains lui tiennent à peine aux bras et vous voudriez qu’il grimpe à l’échelle ? C’est un chapeau qui vole. Il n’y a ni prière ni punition qui soient à la hauteur d’un rêve en fuite. Il n’en fait qu’à sa tête. Quelqu’un debout à l’origine de tout, et le chapeau s’éloigne, et le chapeau s’entête.

31.12.2018 / Trois petites missives à Minuit

Cher Minuit,

J’écris des lettres qui ne partent pas. J’écris à des destinataires impossibles et protéiformes auxquels je n’ai rien à dire et qu’à la toute fin, tu remplaces. Tu lis par-dessus mon épaule. Ton visage se reflète dans le shooter de palinka que je remplis de temps en temps. Tu viens aux rendez-vous que je n’ai pas fixés. Je te dérange à des heures indues pour parler de ballons crevés. Chaque lettre à ton adresse est une lettre à ma voix perdue. C’est pourquoi tu n’y réponds pas. Tu n’y réponds jamais. Tu me renvoies comme un reflet, Minuit, mon enrouement et le silence que partout je promène.

*

Cher Minuit,

Les journées durent deux heures et se passent dans le noir.

On compte vingt minutes de journée volées au rouleau compresseur du temps, entre 7h et 7h20. Ce temps passé à lire me sauve. Je vis pour vingt minutes d’éternité quotidienne entre les pages du Livre de l’Intranquillité. Chaque fois que je me noie, n’importe quand dans la journée ces pages me montent aux yeux, elles dénouent à grand peine ma gorge et m’aident à lâcher prise. J’ânonne mentalement, corde solide à laquelle s’agripper, les phrases soulignées le matin même. Je repense à Lisbonne vue depuis le bureau d’un aide comptable un peu rêveur, et la ville vide, la mairie froide et l’université s’effacent.

J’ai éteint la lumière de Metz. J’y suis seule, parfaitement seule dans le bourdonnement de Noël. Il n’y reste nulle porte à pousser, personne à qui porter du miel ou de la soupe, à qui ouvrir, à qui répondre, à retrouver.

Mon cher Minuit, les journées d’hiver sont des nuits, les nuits autant d’hivers complets. Je ne me souviens pas de la dernière fois que le jour s’est levé. J’ai oublié la voix de mes amis, le visage de mes parents, et chaque seconde m’éloigne de l’époque où il restait sur terre des plages de temps libre. L’existence m’est devenue une suite de cases à cocher dans l’agenda. Autant de corvées, autant de béquilles.

La vie va gris d’un gris rapide, tendance vent-dans-la-porte, vive et fuyante comme un mulot qui file.

*

Mon cher Minuit,

Je serai silencieuse jusqu’à demain, jusqu’à l’année prochaine.

Tu as de la chance qu’on t’attende, même si tu n’es personne, et que l’on compte une fois l’an les secondes qui séparent de toi.

Il fait déjà nuit dans la chambre. Le téléphone brille sans arrêt à cause des notifications. Je le regarde sans réagir.

Il y a quelque chose en moi d’engourdi.

Il y a des vents
qui sifflent
dans le vide.

 

16.12.2018

Je suis fausse, on m’a fabriquée. Les gestes maladroits qui m’animaient ont été corrigés l’un après l’autre au cours de mon dressage. J’ai renoncé au propre de ma corporéité, fait de postures et d’un maintien qui me venaient naturellement. Je me suis alignée sur tout. Je n’ai plus jamais osé mettre les mains sous la table, je me suis tenue droite, j’ai mis du rouge à lèvres et je salue chaque jour des gens que je n’aime pas et qui me le rendent au centuple. Pire : je les épargne. Je suis un teckel bien coiffé. Je sens le mauve et le parfum. On a limé mes crocs pour la photo. Je dors, inoffensive, dans une image de moi que d’autres ont construite et qui seule fait qu’on m’aime. Je ne crève les yeux à personne alors que je meurs d’envie de le faire. Je ne renverse pas la table. Je n’écris pas le nom des salopards dans la merde de leur visage. A peine si je respire.

Et voilà que Précieuse, une femme comme une vipère, s’approche et siffle à mon oreille. Elle déchiquette le masque qui me protège depuis trente ans. Une poignée après l’autre, elle s’empare de ma pâte et l’envoie voler dans les airs. Elle a bientôt éparpillé ce qu’à grand peine je m’était bricolé de « moi ». Elle me fait face avec la certitude de sa supériorité, on dirait la copine qui vous coupe les cheveux lorsque vous êtes enfant parce qu’elle a meilleur goût que vous et qui se tient pieds joints sur les chutes en vous contemplant, satisfaite, alors que vous avez la tête détruite.

On ne veut pas tout de suite admettre qu’on a la tête détruite. On ne veut pas détester les gens comme Précieuse, qui sous prétexte de vous améliorer, vous déconstruisent.

J’aurais aimé être naturellement conforme aux attentes de cette femme. Choquer son regard me fait basculer. Je me suis teinte en blond alors que je m’en fous. J’ai l’angoisse de passer par son bureau avec une mèche mal mise, avec mes vêtements troués, avec moins de maquillage qu’elle, ou pire : en portant des baskets. Elle émettrait ce petit rire qui pince : un rire à deux syllabes, étouffé dans la gorge. Quelqu’un peut se tenir près de nous sans rien soupçonner. Il faut être dans ce qui passe entre nous pour capter l’épingle de ce rire, pour prendre la mesure des pays intérieurs qu’il broie.