Cambriolage

C’est un désastre. Je ne reconnais plus ma bouche dans le miroir. M’étant levé plus tôt que de coutume, ce matin, j’envisageais ma longue journée avec délice. J’étais de bonne humeur. C’était avant que de me voir troué dans ma belle unité. A la place de ma bouche, cette forme rouge et molle ajoutée dans la nuit. On a essayé de me tromper ; la même stratégie est employée quotidiennement par les voleurs de tableaux qui en accrochent de faux à la place de ce qu’ils emportent. Toujours avec le même résultat qu’au premier coup d’œil, le gardien des lieux décèle une si légère anomalie qu’il la met au compte de la fatigue et, le temps qu’il y revienne, qu’il réalise, l’auteur du larcin a franchi sait-on combien de frontières… J’en suis là tout à coup. Cloué devant la glace, à plusieurs pays de ma bouche.

J’ai voulu parler. Ma voix exacte, les mots comme je les pense ont été… modulés par cette chose. C’est insensé. Une forme à deux battants de chair, presque des lèvres, se comportant comme telles, se tenant à leur place mais ne pouvant leur tenir lieu de remplaçants. Cette ressemblance criante avec ma bouche… Et pourtant, l’incompatibilité absolue avec ce qu’est ma bouche, qui m’appartient, tandis que cela ne m’est rien.

J’ai tenté de l’arracher. Je ne sais plus comment c’est venu. Je revois mon premier geste, timide, quand j’ai gratté autour dans l’idée de décicatriser la jointure. Quelques minutes plus tard, la fureur montée crescendo retombait dans une coulée de sang. Malicia est entrée, m’a trouvé là, elle a écarquillé les yeux, ma Malicia toujours si compréhensive mais désarmée à cet instant.

Malicia ne peut pas comprendre.
Elle ne me ressemble pas.
Elle ne ressemble qu’à elle-même.
Elle est pour jamais hors de portée de l’étrangeté. On ne lui volera pas sa bouche, c’est impossible de la prendre, regardez, elle est tout d’un bloc. Rien qui tangue. Aucune partie en danger de détachement au bout d’un fil, comme chez moi cet avant-bras qui balance après le coude. Malicia est l’unité même. Qui s’appartient ! Qui se reconnait ! Chaque matin, qui se retrouve.

/ à suivre /

Conte en miettes

Pour T., comme promis, parce que tu aimais bien l’idée de ce conte-là. Nota bene : les ruptures de temps et de ton entre les miettes de l’histoire, sont importantes.

1.
On y entre comme dans un cœur, avec angoisse émerveillée.
Petit bois resserré, aux puissants troncs creusés de rides, où l’on devine le désir des arbres les uns pour les autres :
dans les branches qu’ils s’emmêlent,
sous les corps d’écorces tendus et gonflés de sève à outrance.
Piliers des voûtes en dentelles
que le soleil traverse à peine qui vient s’effriter dans l’humus.
C’est un bois minuscule qui tremble ses ruisseaux. On n’y voit pas d’oiseaux mais lorsqu’on le pénètre ils nous fondent au-dedans. Les sentiers respirent la musique, parfois tanguent, se vaporisent et se reconstituent plus loin. On se laisse tomber sans douleur entre les racines vêtues de mousses. On peut se rouler dans la terre, la vie est tiède, ici. Elle embrasse un étang bleu-crème.
Un miroir opalin au fond d’une clairière
Sous le dessin crépu des feuillages humides
Ni roseaux ni poissons ni nénuphars, silence.
Trois saules pleureurs penchés sur l’onde.

2.
On raconte qu’un jour, un homme perdu passa par là. C’était un vieillard frêle, ç’aurait pu être un brin de blé, courbé, incapable de se redresser. Lui l’homme-brin, il marchait, mais donc sans choisir le chemin, et des jours entiers comme ceci. Il avait oublié : d’où il venait, son identité et tout but. Il déambulait en fredonnant dans une langue inconnue de tous, inconnue peut-être de lui, une langue qui tintait comme un sort, et les arbres ployaient sur son passage comme s’ils eussent voulu l’imiter.
La profonde empathie des arbres.
Des morceaux de choses blanches lui brillaient dans la barbe, cela ressemblait à des chiffres, boucles, cheveux d’anges, mais le narrateur ignore de quoi il s’agit, et parce qu’il juge préférable de ne pas s’approcher la conjecture en reste-là : peut-être des éclats d’étoiles ou des résidus de mots.

3.
L’homme-brin qui marche avec les bouts de mots pris au filet de sa barbe et qui ne s’en aperçoit pas, on ne va pas lui faire le signe de s’essuyer la bouche, et qui marche longtemps et qui soudain : clairière. Cesse de marcher. Ebahi. Contempler. Les pieds mettent un moment à s’accoutumer à l’immobilité, si bien qu’il glisse encore sur quelques mètres avant de vraiment s’arrêter. Patine jusqu’au seuil de l’étang. Tombe à genoux comme poussé dans la nuque par une main puissante (fantomatique). A soif, plonge ses yeux dans celui de l’étang puis tout à coup, non, n’a plus soif. S’attendait au visage humain. Il y a si longtemps qu’il n’a vu son semblable, même en reflet. Mais rien. Seule est visible sur l’étang la pâle distorsion du nuage qui survole la clairière. Les yeux de l’homme glissent à la surface. Cherchent mais quoi ; troublés ; et rien toujours, personne, que le long regard d’eau, froid au cœur comme poigne de marbre.
L’homme, angoisse agitée, mouvement d’impulsion, lance les deux bras en avant, plonge ses mains dans, plonge ses, traversent la surface et sensation qu’elles glissent comme dans des gants de velours. Stupéfait, sursaute, retire ses mains, sont sèches.

4.
Ne chante plus, l’homme-brin : a tari son marmonnement. Lentement se relève tout habité de fièvre, il dégouline il a sueur au front ; ainsi, longe la rive jusqu’au premier des saules dont les branches frôlent négligemment la peau luisante de l’eau. La paume contre le tronc, il s’abîme dans la contemplation du miroir mutique, hésite à s’y risquer, a peur mais veut mais craint mais : tend la jambe. Vieillard danseur, blond blé fragile tendu par les zéphyrs internes. La pointe de son pied n’ira pas crever l’eau, elle s’y enfonce sans faire de ronds, elle y est bue, caressée de velours, envahie de chaleur et le second pied suit. Il ose un pas, sans rencontrer la moindre résistance ; un autre alors, encore un autre. Bientôt il se trouve dressé au milieu de l’étang, de l’eau jusqu’aux épaules, comme emballé dans le plus douillet vêtement qu’il eût jamais porté. Il s’y déplace avec une aisance dont l’âge l’avait depuis longtemps privé sur terre. Il a soif à nouveau, il se trouve comme au doux, il veut voir comment c’est, dedans, alors gagné par l’euphorie, vaincu par la curiosité, il plonge.

5.
D’abord, ce ne fut qu’une caresse sur ses joues et son front. Il avait fermé les yeux et cessé de respirer, s’ébattant sous la surface en enfant oublieux. Rien ne s’opposait à ses gestes, il lui semblait voler plutôt que de nager, et ce, malgré la texture veloutée de l’eau. Vint un moment où il ouvrit les yeux, sans que la petite irritation à laquelle il s’attendait n’eût lieu. A la place, il éprouva un grand confort oculaire, peut-être supérieur à celui qu’offrent au promeneur les images de la terre et la température de l’air, car il n’avait ici aucun besoin de cligner des paupières ni de s’éblouir sous les rafales d’un jour trop vif. Le lieu était baigné de pénombre, tendrement éclairé par le plafond, et une sorte de sourd grondement le parcourait, faisant vibrer chaque pierre, chaque plante, et chaque organe du plongeur égaré. Où qu’il regardât, tout était sombre grâce et couleur étouffée : ici des algues multicolores dansaient, souples comme des cheveux ; là une sphère de bulles roulait avec lenteur de rocher en rocher ; de temps en temps passait une sorte de poisson rieur. L’étang n’avait plus rien du miroir vide vissé à la clairière ; c’était un lieu sûr et vivant. L’homme-brin eût la nette sensation d’avoir toujours vécu ici.

6.
Il est tard, soudain. Je ne sais pas pourquoi, comment est-il si tard, mais un pressentiment m’incite à m’en aller. Etre resté si longtemps à nager là et ne pas étouffer, je me flatterai d’être un dauphin quand je serai sorti je dirai mon apnée partout il faut que les gens sachent et s’il n’y a pas de gens les animaux les fleurs les pierres que je suis un dauphin je donne quelques coups de nageoires vers la surface à travers quoi je vois flotter un ciel liquide sans couleurs chatouillé de cimes souples ondulant sur les vagues que je touche du bout de mes lèvres et c’est une barrière plastique elle me repousse il faudrait pourtant que je passe le dauphin se fatigue la surface comme bâche translucide on m’a oublié dans l’étang l’air me manque doucement je prends quelques élans vers le ciel désiré l’air me manque je m’enfonce au plafond dans la lumière bleue blanche et verte et là haut mouvements que j’aimerais rejoindre on badine on rit l’air me manque doucement je voudrais appeler je n’ai plus de poumons ma bouche s’ouvre sur du vide sur un silence indépassable je cogne de moins en moins fort à la surface à mesure que passe le temps les voix d’en haut s’éloignent dans ma gorge les cris s’étouffent et volent en éclats s’accumulent me gonflent de mort je vais déchirer la lumière je vais tirer sur les paupières de l’étang qui se ferme que je n’ai plus besoin de quitter tant il est déjà tard j’ignore pourquoi comment j’ai manqué l’heure il commence à faire nuit, faire nuit.

7.
Dans la clairière, le gros œil de l’étang se colore doucement de noir. C’est comme une pupille partie du centre et qui s’étend.
Personne, nulle part. Le souffle vif des forêts vides. Quelque bruit, quelque hurlement souterrain, une voix humaine écartelée à la fois grondante et aiguë. Et une ondulation naissante à la surface de l’eau. D’abord de modeste amplitude, elle creuse de plus en plus profondément le regard lisse de la clairière. Les branches de saules qui pleurent trop bas y sont happées, chahutées et noyées. C’est une petite tempête interne, c’est l’étang qui s’est mis tout à coup à sauter à hocher ; il y a quelque chose dedans, de pointu comme le bout d’un couteau, et qui racle au revers des eaux. Qui griffe. Puis qui laboure. Mais la surface élastique tient bon. Quand on la sent prête à lâcher, un resserrement la saisit et la pointe hostile qui l’habite se fait moins visible, sans doute repoussée vers le fond.
Le temps passe. L’ardeur de la chose s’érode. Et c’est à l’instant où l’on va saluer d’un soupir le terme de la lutte, lorsque l’étang peu à peu apaisé a réintégré son orbite, que d’un coup formidable elle revient et le transperce. On entend un bruit de tissu arraché ou de petit éclair électrique. Une longue griffe fend la surface comme un aileron de requin, mais derrière elle la plaie de l’eau ne se referme pas. L’étang ouvre une gueule rougeoyante aux parois plus noires que la nuit, et c’est un homme exsangue qui en sort en rampant. Il se traîne sur la berge. Il avance en tremblant, on pense le voir s’écrouler à chaque pas mais il est toujours là. Il met un temps infini à quitter la clairière avec des airs de bête blessée. Et lorsqu’enfin, depuis un berceau vert et tendre entre deux racines, il se retourne sur le chemin parcouru, il ne trouve plus trace du drame qui vient de se jouer. Là-bas, les flots ont repris leur allure de toujours. Et de griffe, il n’en possède pas.

8.
L’adulte : tu vois, c’était ici. Dans ce lac. Il y avait du monde, ce jour-là. Les enfants sortaient de l’école et se rassemblaient sur le pont qui enjambe le fleuve en amont.
L’enfant  : le Pont de l’œil ?
L’adulte : exactement, le Pont de l’œil. Il faisait doux pour un mois de mars. Partout on était aux terrasses, ou l’on marchait, ou l’on roulait le long des rives, ou bien on lisait sur les bancs. Et quand cet homme est arrivé comme un déchet recraché par les eaux…
L’enfant : personne n’avait rien vu ?
L’adulte : personne.
L’enfant : il était mort ?
L’adulte : non, il vivait, tout frêle.
L’enfant : on m’a dit que le nom du Pont de l’œil, c’est à cause de lui.
L’adulte : oui, il s’est échoué aveugle.
L’enfant : sur la plage, là-bas ? Tu sais des gens disent qu’il avait les yeux ouverts, pleins de sang.
L’adulte : on ignore ce qu’il s’est passé.
L’enfant : il n’a rien raconté ?
L’adulte : il ânonnait des mots mais cela n’avait pas de sens.
L’enfant : quels mots ?
L’adulte  : je ne sais pas – ceux qui l’ont entendu ont eux-même oublié – ce ne devait pas être important.
L’enfant : et plus tard, quand il eut guéri ?
L’adulte : jamais il ne guérit. On supposa qu’il était tombé malencontreusement à l’eau. Mais certains affirmaient l’avoir vu se baigner dans le lac, peu avant, et que tout semblait alors au mieux. Si le courant l’avait emporté, des promeneurs, des pêcheurs, quelqu’un l’aurait forcément vu passer.
L’enfant : alors on ne saura jamais ?
L’adulte : il y a fort peu de chances – mais ne crois pas les gens qui te diront que c’est un fou – le mot a trop servi – ils sont désarçonnés, c’est tout.

La maison de campagne

Il n’y a plus nulle part de maison de campagne. Dans un livre, tout au plus, on y consacre un simulacre de chapitre pour vaguement signaler que oui, c’est là qu’elle pourrait se tenir. Mais encore faut-il le trouver, ce livre ; et le dénicherait-on que l’on n’y croirait guère. C’est une légende d’un autre temps. Les marches sont tordues qui mènent à la porte ; un perron minuscule en demi-lune rieuse. Il y a beau temps qu’on a perdu les clefs alors on frappe dans les mains en chantant le refrain convenu, et quelqu’un de très lent se déplace au dedans (grincements de parquet) pour venir nous ouvrir. Il ne salue pas plus qu’il ne pose de questions, c’est à se demander si l’on existe ou s’il existe, si tout compte fait, on n’avait pas tout de même les clefs. Lorsqu’on entre, l’odeur de la maison et sa manière d’être fermée soulèvent un peu le cœur. Difficile d’expliquer. Il semble que les vieilles tapisseries, les meubles sombres, le bouquet sec et son reflet dans le miroir au tain teinté, viennent tout de go boucher chaque pore de peau libre ; qu’ils tombent en couverture indépêtrable autour de soi ; que l’atmosphère a triplé d’épaisseur, qu’au cœur de la maison pour peu que l’on avance, tout est plongé dans un air de coton : les couverts en argent, la pendule à coucou, les tiroirs aux poignées d’étain. Les gens, dans ces maisons, s’ils étouffent, ne se cognent pas. S’ils heurtent quelque chose, cela se ramollit sous eux. On peut plonger, tête la première, dans le mur qui sépare la cuisine du salon : il s’efface à notre passage si l’on est allé assez vite, sinon il ploie, recueille, caresse, repousse ; on rebondit alors et l’on va cogner dans la table au centre de la pièce, mais les coins ont perdus leurs coins et la table a perdu la table ; toute douleur possible est renvoyée aux calendes grecques. C’est à se demander si ces objets existent ou si l’on existe soi-même.
Un poste de radio grésille sur le rebord de la fenêtre. On ne comprend pas toujours les mots qu’il diffuse. Parfois c’est simplement qu’il n’y a pas d’émission, ou s’il y en a, qu’elles étaient trop frêles pour entreprendre un tel voyage : venir là, en train d’ondes jusqu’à la campagne, quand la gare est si loin qu’il faut encore marcher tout un long bout à pied : traverser la forêt du vieux Schneider et les hectares de prés de l’éleveur son voisin, puis les champs (par ici ça n’en finit plus) ; les champs les champs la porcherie les champs les champs. Les petites émissions ne sont pas de ces marcheuses-là. Alors elles abandonnent et la radio grésille pour faire semblant, et l’on ne sait plus si on l’entend ou non, tant le son semble venir d’ailleurs. Peu à peu, la rumeur du monde extérieur s’attache aux grésillements. Chants d’oiseaux, sons de voix, brise dans les feuillages, tout crépite et résonne, détonne en chuchotant : le chant des jardins tombe le masque. On en découvre le squelette, un assemblage de planches branlantes montées sur ressorts, avec ici et là des crampons, des mortaises, des clous, des ficelles qui ne relient rien. Il fait figure de gag. On hésite quant à savoir s’il est là, ou si l’on invente ce visuel à mesure que l’on croit l’entendre. Aussi, pour se rassurer sur soi, on palpe un peu son poignet, son visage, sa porte, on se tire sur les volets, on se pince la chaise, mais rien : on ne sent rien. C’est à se demander si ces choses sont soi, ou l’inverse, ou si rien n’est rien, ou que veut dire ce demi-tout.

Il n’y a plus nulle part de maison de campagne. Y en a-t-il jamais eu ? Dès qu’on en cherche dans le monde : les cartes haussent les épaules, les guides et géographes prétendent n’en rien savoir, les bergers font la sourde oreille, le fou rire gagne les vagabonds, et même les champs se marrent. Si on les cherche en l’homme comme on y trouve ses défaillances éthico-génético-chimico-mécaniques : les irm déclarent forfait, de même que : les échographies, les radiologies, les analyses sanguines, les séquençages d’adn, les relevés d’empreintes digitales et les plus poussifs des interrogatoires.
Ces maisons-là restent invisibles. On n’y croit pas souvent. Les gens qui les connaissent parlent depuis un autre temps. Ils ont d’ailleurs la gestuelle marquée par un rythme démodé. Il bougent dans un langage muet que l’on savait avant et dont on a perdu les rudiments innés. Ils sont un peu coincés là-bas, ou nous ici, ou quelques fois, ils vivent entre les deux, dans une inconfortable demi-mesure : leur oeil droit nous regarde, le second est dans la maison et ils doivent composer ainsi, toujours, incarner le morcellement.

« Titre »

Rien

Il dormait.

Il rêvait des barres de peur brute.

Il a ouvert les yeux.

Il s’est dressé sur son séant.

Il suffoquait alors il…

S’est levé.

Il craché des mots sans logique sur le plancher, juste à ses pieds, puis les a remués du bout des orteils jusqu’à les réduire en bouillie pour annuler le cauchemar.

Il est passé à la salle de bain.

Il a tendu la main vers le mot « froid » écrit de couleur bleue.

Il a tourné le « froid ».

Les mots « eaux » et « calcaire » ont coulé puis l’ont éclaboussé.

Son « visage » s’est paré du mot « dégoulinant ».

Alors il a saisi « serviette » afin de l’activer en un geste nommé « éponger » ; un geste de longue date, appris pour contrer ce « dégouliner ».

Ensuite, il s’est écrit « sourire » sur les « lèvres », sans oublier bien sûr de « gommer » les « valises » échouées sous ses « yeux ».

Il a mangé : « vitamines C, B1, B2, PP, B6, B9, B12 », « protéines », « glucides », « lipides », « fibres alimentaires », « sodium ».

« Traces d’arachide ».

Dans le mot « serrure », il a tourné la « clef », a piétiné, en la longeant, une mosaïque de lettres en pagaille plate au sol : T.R.O.T.T.O.I.R, G.O.U.T.T.I.E.R.E, P.A.S.S.A.G.E C.L.O.U.T. É, P.O.U.S.S.I.E.R.E D.E R.U.E

Arrivé à « voiture », il a entraperçu « reflet » dans le « rétroviseur ».

Il a passé la « main » sur sa « tête », pour remettre un peu d’ordre dans ses « cheuevx » et dans les « xveuehc » du « reflet ». Ce faisant, il savait pertinemment que les lois de la réfraction liaient le destin de ce « reflet » au sien. Qu’il était, « lui », la « cause » directe de l’aspect de l’ « image » que lui présentait le « miroir ». C’était un outilleur de mots, un homme bien informé ; un trafiquant du sens, animé par une sorte de passion dans l’articulation de tout ce qui « veut dire » – quoi que cela signifie.

Et plus la journée avançait, plus il s’enfonçait loin dans l’abstraction et dans son maniement : « retard », « hiérarchie », « rapport », « réunion », « pause », « concentration », « résultats », puis « travail » et en fin, « liberté » -cette dernière, nommée bien que vidée de toute contenu.

Nous disions donc de lui : « c’est un homme aux rênes de sa vie ». Et nous pensions, ayant tout « dit », avoir tout « fait », quand dire n’est encore qu’un préambule au mode le plus précieux du « vivre ».