dans les cafés

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c’était l’hiver, je me souviens de l’atmosphère dépeuplée d’alors
le quartier de Magny pris dans un glaçon gris
comme endormi dans un frigo entre la crème et les compotes
la mélasse de feuilles à mes pieds
un seul oiseau – et qui criait – ce seul oiseau qu’on ne pouvait pas voir

c’était l’hiver, je me souviens que l’on m’avait vanté les capacités de travail de A.  – qui n’avait pas de « clopes », A., contrairement à X ou Y, juste de quoi écrire

il tirait ce de-quoi-écrire
d’un de-quoi-le-porter
et partout
et c’était sa drogue
partout il écrivait

je me souviens, c’était l’hiver,
que j’attendais le bus
et de ce cri d’oiseau d’on ne sait où surgi
et
dans ce vide-là
pendant ce qui aurait pu être l’ennui
de m’être demandé pourquoi
certains
peuvent écrire dans les cafés
et pourquoi d’autres
quand il s’agit d’aller puiser en soi la force qui les rapprocherait d’une formulation, ont déjà perdu, par renoncement, parce qu’ils sont dans un café

pourquoi certains
le peuvent
même quand ils,
même là où,
même si,

et pourquoi d’autres, avec les va-et-vient autour, dans le jeu des lumières, en dehors de la chambre, sont à ce point exclus de la langue qu’ils, – pourquoi ?

pourquoi-je-ne-sais-pas-écrire-dans-les-cafés ?

je me souviens de la vigueur avec laquelle cette question exacte roulait dans l’hiver
de cet élan qui l’a poussée jusqu’à mes pieds
qu’elle s’y est échouée dans la mélasse de feuilles
sans aucun bruit
et de l’oiseau – mais où ? – l’oiseau toujours s’époumonant

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Tu es partout.

Tu fais comment ?

Et pour saisir le beau qui passe ?

Tu vas si vite.

Tes yeux ne ressemblent pas aux miens, qui ont besoin de temps pour s’acclimater à de la blancheur ou à de la danse – à de la beauté.

Toi non, toi tu sais voir, toi d’un geste que l’on croirait sans poésie, si tu ouvres à peine la fenêtre, il en jaillit une déferlante d’étoiles.

qui a peur du 21 mai ?

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je travaille sans cesse
dans des manuels de cinq cent pages tout frais sortis de l’imprimerie
sans cesse jusqu’au Paris du mois prochain
en journée je travaille dans les pièces immobiles
la nuit loin des feux et des rires
la lampe et moi front contre front

je travaille, oui, mais il arrive qu’une pensée m’attende en embuscade

soudain – j’avais beau travailler – soudain la pensée du lac
soudain la rumeur montée des rues en fête
la chambre aux rideaux noirs
soudain la sensation de revivre un été ancien
et la vie qui m’attrape

A Monsieur Jacques C.

Je n’entre pas dans vos souvenirs de la mère. Vous n’en n’êtes pas dupe : l’histoire que vous écrivez se construit sur l’imagerie convenue de n’importe quelle histoire ; de n’importe quoi ; toute mère est bonne à dire pour ne pas raconter la vôtre, avec les dimensions embarrassantes que vous savez. On aboutit alors à un accolement de vignettes.

Je vous trouve abstrait en amour. Du moins, impersonnel. L’histoire que vous rapportez (celle de ce livre uniquement) n’a pas d’atmosphère propre. Je me trouve dans ce livre comme dans un manuel – en marge. Dans le même temps, j’y suis impliquée plus que de raison, à cause des énumérations qui m’exaspèrent mais que je devine être les billes éparpillées d’un gamin en plein tâtonnement, et des constats, terribles de dureté, que vous dressez.

Certaines formules sont belles : « dans la prison de l’être, la cave de l’être aux yeux de ciel » – mais ce sont des formules. Elles restent en retrait de la mère. Elles froissent dans le cœur de qui lit des régions étrangères à toute mère, qui appartiennent à l’amour de plus tard, à l’affection prenant en compte la mort avant la mère.

Vous avez été jeté au-dehors de l’amour filial. Une mère – la mère de personne – vit. Vous vous collez à la vitre derrière laquelle elle évolue. Quelquefois, vous tournez le dos. La mère soupire, s’affaisse. Vous la voyez mourir depuis la vitre. Lorsque tout est fini, vous poussez la fenêtre, qui n’était pas fermée, et vous ressentez quelque chose qui vous pousse à écrire ce livre.