la mauvaise humeur

La mauvaise humeur et sa pluie d’épingles, et son coup de vent dans le rideau rouge, et son virage pour l’accident ; la mauvaise humeur et son goût d’olives, de pastis, et sa voix de portail qui grince, et son allure voûtée, son chapeau râpé, la mauvaise humeur qui ne se lave pas les cheveux – et qui découpe sa robe à pois en remâchant de vieux silences – et qui plante un millier de clous, méticuleusement, sur toute la surface d’une table – et qui noie son bouquet de roses dans un vase plein de café noir avant de leur brûler les tiges – et tes lettres, sais-tu, elle y ajoute un œuf puis les passe au mixeur ; ainsi chacun peut les vomir. La mauvaise humeur, ce témoin d’usure, cette jubilation sombre, cette folle.

A qui ?

9h48 – Arrêtez le car juste ici, pour une photographie, pour les montagnes bleues diluées dans la brume et l’épaisse fumée neige, au loin, comme un nuage debout.

11h49 – Couleur du Rhône à n’y pas croire – notre train s’élance par-dessus – et tout est d’un bleu à hurler, frappé d’une lumière sonnante.

11h54 – Voix tant aimée au téléphone – le train ondule comme un serpent – les voyageurs debout dans le corridor accusent à chaque virage un retard de trajectoire qui les envoie alternativement cogner contre le mur et contre la rambarde.

12h – Erreur de débutante, oublier son livre – cela fait le train vide – le pays qui glisse à la vitre semble murmurer « un bon poète m’aurait prêté sa voix à chaque aller/retour de ton regard entre ses pages et moi, tâte un peu comme il manque – il y aurait eu pour lui cet arbre, depuis trente ans cet arbre qui me sort du ventre. »

12h27 – A qui sont ces propriétés isolées en contrebas du chemin de fer ? ces propriétés de la taille de celles que l’on étale, enfant, sur toute la superficie d’une chambre, un pays de fermes et de granges en polychlorure de vinyle, où vaches, chevaux et chèvres vont librement ? on ne voit d’homme nulle part – la carriole sans meneur se plie au bon vouloir de maître percheron. Le berger belge ronfle entre deux poules. Un immense chausson en forme de peluche fait office de falaise. Une voix, quelque part, suraiguë, l’appelle « falaise des affres rouges ». A qui ? A qui sont ces bâtisses, ces cabanes, ces manèges, ces carrières, ces champs gris, ces jardins loin des routes ?

[notes de train, 9 déc. 2013]

automne par procuration

Ma petite Jade, réunionnaise, n’avait jamais vu les saisons et réclamait l’automne : couleurs, odeurs, distance au ciel… Il a fallu que je raconte, que je m’applique sous (et malgré) son regard d’enfant, rieur, mêlé d’un fond doux-grave, à tout refaire en mots. J’ai désigné l’azur. Nous y avons lancé des cordes à tous les coins puis nous l’avons tiré à nous jusqu’à mi-ciel ; après quoi Jade, sur la pointe des pieds, stylo gris à la main, a pu le colorer selon mes instructions, dissipant çà et là des lourdeurs, lissant quelques paquets d’ozone, jouant sur les nuances du blanc à l’argenté. Il s’est mis à pleuvoir. Je lui ai raconté les troncs noueux et forts où la sève s’endort. La main que l’on y pose, leur réponse râpeuse à la paume. Nous touchions le sommeil des arbres. Les feuilles luisantes de broussine ont roussi tout à coup. Elles se sont détachées des branches, sans bousculade, dans l’accompagnement d’une brise de passage. Un chuchotement de kraft froissé rampait sur les trottoirs. Nous en avions jusqu’aux genoux et ma Jade s’envolait, riait, semeuse d’élastiques qui dira tout à l’heure qu’elle n’a « pas fait exprès » quand on la trouvera ébouriffée tout au fond du jardin.

L’homme et la pierre

Un vieil homme. Son visage comme de quelqu’un qui a longtemps nagé. Les rides l’une après l’autre s’ouvrent et parlent. Chaque soir plus lourd que le précédent. Les nuits plus oublieuses au fil du temps.

Un caillou jeté au bord du chemin, son vieillissement le rattrapera toujours. Arrive un renard qui le flaire et, de son museau, le bouscule. Ou la pluie. Ou de tomber au fond du lac à la merci des vagues. Cela. D’autres mouvements encore. L’air et l’eau tout ensemble, pour conduire une pierre à sa mort.

Comment le vieillard marche son silence. Ce que sait de lui la montagne – et qu’elle taira – jusqu’après lui. Quand bien même d’autres auront creusé, ils n’auront trouvé que la terre pour faire festin à leur curiosité.

La montagne dit les pâtures, sa neige, la profonde respiration du renard endormi, la roche, surtout, qui la tient fière – la vie non-parcourue encore. Ses flots arrêtés s’échouent sans fatigue depuis des siècles. Il bat si lent, le cœur de la montagne. Il a la ridule prudente.

mots d’avant, mots d’après

je te regarde ne pas dormir (ne plus jamais dormir) – je te regarde être un regard qui s’assombrit au monde – je vois la rigidité du diamant (au moins du diamant) gagner tes muscles un à un – je te regarde avec l’idée d’une toi si vivante que ta pâleur ne te va plus – que tant est brutale cette révélation, je n’ai pas la délicatesse de le dire doucement – mes mots, tu les entends, te heurtent jusqu’au lieu de ta retraite – là où tu pars – et tu as, en réponse, ce réflexe du frisson, vide de sens – je te regarde me fixer pour la première fois sans expression sans étonnement sans amour, avec la fatigue de me voir et de porter tes yeux – il y a ton poing grippé au drap – ton poing final – comment peux-tu oser mourir ? – hein, dis, comment ?

*

Cela va faire huit mois sans manifestation de ma tristesse de toi. La dernière fois, un professeur parlait. J’avais les yeux tournés vers la fenêtre. Cela n’avait plus d’importance, ce qu’il racontait à la salle, tant que tu étais morte.
Dehors, un soleil insolent. Comment peut-on briller ainsi à la place de pleurer ? Il n’avait pas le sens commun. C’était un astre enfant qui ne se rend pas compte, c’est le soleil d’hiver qui sifflotait à ton enterrement, d’où m’arrivait la petite joie de vivre malvenue à cette heure-là. Un soleil sans cravate – tu t’en serais fichée, toi, tant qu’il est bel homme. Tu aurais réglé la question en portant un chapeau. J’ai la solution plus vulgaire. Mes nuits se sont passées à cracher jusqu’au ciel. J’espérais le noyer. Penses-tu…