28 nov. 2021

Photo : octobre 2021

ce mal de tête est le sillage du soir
une écume de nausée en fleurit les contours

un être humain ne peut porter qu’une tête, qu’un seul estomac à la fois
mais la tête pèse dix têtes et l’estomac dix estomacs
et voilà cent têtes à porter, cent fois la lumière des lampes en troupeau sous les tempes – la charge des couleurs méchantes pliées sous les paupières en attendant la nuit et qui, minuit venu, éclatent, montent en manège et en effets stroboscopiques

ce mal de tête est le sillage du soir

*

nous devenons plus anguleux à mesure que temps passe

– et temps passe

nous sommes l’angle des murs
à l’équerre du bâti

11 nov. 2021

Photo : octobre 2021

On peut choisir à tout instant d’être courageux ou de ne pas l’être, et en même temps, on peut à peine choisir : la réelle marge de manœuvre se situe entre se montrer légèrement plus courageux que soi ou légèrement plus lâche, entre l’extrême difficulté et le laisser-aller.

10 oct. 2021

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Tu disais que j’étais malade et tu m’envoyais consulter des médecins qui répondaient non madame, vous n’êtes pas malade vous êtes vivante
– et je rentrais

Tu trouvais toujours que j’étais malade

Une nuit je me levai j’envoyai les casseroles dans l’escalier mais dès le lendemain le docteur souriait : des casseroles dans les escaliers ? c’est la vie ça madame, pas la maladie, c’est la vie – une ligne de clous dans la gorge ? des poignées de portes arrachées ? vous vous griffez la gorge à la fourchette ? pas malade, vivante !

Et je rentrais et tu disais : vas te faire soigner
En secouant lentement la tête
Tu le répétais avec les yeux
Tu le répétais à la crête d’un petit soupir
Tu le répétais par ma propre bouche
Tout autour du cadran, des tours et des tours tu le répétais
En secouant de plus en plus lentement
une tête de plus en plus lourde
qui allait s’allongeant en visage de ptéranodon

Photo : août 2021

3 octobre 2021

Photo : 3 octobre 2021

Puis il y a eu ce coucher de soleil et j’ai su qu’il y avait des lions derrière.
C’était tout à l’heure, sur la route ; devant les petites loupiotes rouges de la voiture qui me précédait, d’autres petites loupiotes brillaient – les voitures fascinées ne clignaient pas des yeux – elles rampaient en guirlande – elles avalaient la route en grondant, en tremblant, elles mangeaient la distance, cela aurait pu durer jusqu’à demain mais une colline s’est lentement décalée et derrière, il y avait cette couronne de feu. En quelques minutes, la campagne est devenue rose, impossible, surnaturelle. On roulait sur une route qui n’avait plus de réalité, dans des voitures qui n’avaient plus de réalité. Il fallait porter ses mains au visage pour vérifier qu’il existait encore et la plupart du temps, les mains disparaissaient en route. On ne savait plus si l’on voyait ce qu’on voyait, si un pied ne s’était pas pris dans un jeu vidéo, une roue qui aurait emporté le décor ; alors je me suis arrêtée au bord d’un champ derrière des voitures comme la mienne ; on sortait de nos voitures, on faisait quelques pas sur Mars, on se regardait mais qu’y avait-il ?
Il y a des lions derrière, c’est un lion qui a tout construit.
Les autres étaient d’accord. Ils l’avaient tous dit avant moi.

26 septembre 2021

Photo : août 2021

Chère Silencieuse,

Tu voudrais changer de prénom.
La loi l’autorise, mais d’une manière qui ne prend pas en compte le fond de la démarche. Dans la plupart des cas, il s’agit d’un acte qui touche à l’être – les gens disent « à l’identité », mais quelque chose dans l’identité forcée vient dégrader l’être.

Changer de prénom est un geste d’existence qui suppose une série de questions : à quoi puis-je répondre ? par quoi je me sens concerné(e) ? quels mots me disent, me portent, me portraitisent, me miment ou me nuancent et lesquels me menacent ? Devant quels mots vais-je m’évanouir ? lesquels s’évanouissent en moi ? Quels mots font un bruit de cymbales plus fort que les bruits de la rue ? Comment doit-être le mot qui m’appelle pour que je te regarde sans colère quand tu le prononces ? Et pour que j’y réponde ? Et pour que dans le regard que je te rends, il y ait la place pour autre chose que la blessure d’avoir été appelée comme si je n’existais pas du tout, d’être imposée à moi ? quel mot ne me chiffonne pas dans un coin ? lequel ne me perd pas en route ? dans quel mot puis-je me supporter ?

Si tu pouvais changer de prénom, tu opterais pour : pas de prénom.

Mais la loi ne l’autorise pas. La loi ne plaisante pas avec la dénomination. Que tu sois malade dans ton prénom, c’est ton affaire, tu peux bien te tordre dedans, passer au travers, la loi ne tient pas compte de cet aspect des choses. Tu peux en vouloir à tes parents mais s’ils n’avaient pas été là, l’institution aurait pris le relais et tu aurais été nommée. C’est le rôle du tissu social pour intégrer les éléments qui feront maille en lui.

Il est obligatoire d’avoir un prénom, voilà tout.

Tu atterris sur Terre avec.

Sans nom, tu perds ta carte pour passer parmi les humains. C’est la première chose, le nom, qu’on demande partout. Et si tu n’en as pas, tu n’es même pas un animal parce qu’on les nomme aussi, même pas une plante, même pas une pierre.