25.9.19

Vous êtes loin comme une île. Cela dure des années, seize ans, loin comme les Mascareignes. Pour vous rejoindre il faut affronter l’espace et la durée. Vous êtes le mariage dans l’église blanche et bleue de Notre-Dame des Neiges. Vous êtes les rythmes du séga lorsqu’ils font voler vos longues robes, le pique-nique au pied des cryptomérias, les bonbons piments, les jurons créoles, la canne à sucre suçotée, la route du littoral plein vent et les chansons du père dans la voiture. Bien d’autres choses encore. Mais loin, loin comme une île.

Tout à coup, vous devenez proches. Incroyablement proches. Comme la cathédrale Saint-Etienne verte et or dans ses jupes de nuit, proches comme l’orage qui tonne, proches comme ce petit restaurant qui fait l’angle rue du Faisan. Vous êtes notre insomnie commune et ce que l’on a à se raconter. Vous me parlez du père, de la mère, et à travers le père, la mère, vous me parlez de vous. Plus proches encore, vous êtes un petit déjeuner au balcon du quatrième, celles qui me quittent en une étreinte avant de reprendre la route pour des villes étrangères.

Vous laissez après vous de légères inflexions créoles, l’équivalent d’une eau de brume dans la dimension du langage ou d’un saut de chat dans un ballet. Quand vous reviendrez nous serons des autres, nous aurons rêvé cet instant.

7 août 2019

Le bouquet s’était renversé – 7 août 2019

21.8.19

Les promenades n’en finissaient plus. Louna s’éternisait dans le parc à la tombée de la nuit, alors qu’il devenait à chaque heure plus bruissant. Les animaux nocturnes essuyaient leurs antennes ou gonflaient leurs gorges, certains grignotaient dans le dédale des herbes, mais tous faisaient silence à la moindre vibration du sol. Alors Louna, pour qu’ils oublient, s’agenouillait au bord du chemin. Elle écoutait la pluie picoter l’étendue du parc et la petite société des bêtes après la pluie, qui s’ébattait. Quand l’humeur s’y prêtait, il lui suffisait de se tourner pour distinguer au loin les sentinelles de réverbères le long de la route. D’autres soirs : la nuit absolue – une masse de pensées noires comme des rideaux tirés sous son front, et la mer qui monte à l’assaut. Louna se perd dans la vision du bain de mer et de la vigueur avec laquelle il faudrait frotter, jusqu’à l’arracher, sa peau et le parc autour de sa peau. Car ce parc qui sentait bon, qui remuait avec amitié, se met à exhaler l’odeur qu’elle portait serrée en elle-même comme un bagage de mémoire sale. Elle est cette mémoire assise dans le noir. Le souvenir de l’odeur lui remonte à travers le corps. Il passe du derme à l’épiderme comme l’encre d’un mauvais tatouage. L’odeur lui marche sur la peau et prend son visage jusqu’aux yeux. Elle voit l’odeur, elle peut entendre la voix de l’odeur qui est également une voix d’animal. Puis la pénombre de l’odeur remplace la nuit du parc, et lentement, surgies de cette pénombre les deux mains de l’odeur dans les draps de l’odeur. De quoi sont faites les mains qui vous plongent dans des bains d’odeurs ? les mains qui vous enfoncent la tête dans l’odeur que vous refusez ? Louna pense : de contradictions. Violence accompagnée d’une douceur qui prête à vomir. Les mains de bêtes, attachées à leur corps de bête, attaquent et caressent à la fois. L’odeur des animaux enveloppe la tête de Louna, aigre et sucrée, intime et écœurante, se glisse dans sa trachée, vient se loger dans ses poumons et tire sa toile entre les veinules et les fibres des muscles, épouse la trajectoire des nerfs de sorte que chaque mouvement futur, chaque syllabe, chaque pensée ne puisse s’accomplir sans, l’enveloppant, cette odeur de sexe altérée par la dépossession totale. Et l’odeur monte dans le plein jour, descend les escaliers, grimpe après vous dans la voiture, se cramponne à vos cheveux en dépit des shampoings, mène votre vie et vous frôle sitôt qu’on vous frôle ; le regard d’un homme qui s’est approché a eu cette odeur dans l’été ; les bêtes quand elles se tiennent par la peau du cou dans les bois doivent aussi la porter.

La promenade s’éternisait. Le parc grouillait d’animaux. Louna rêvait d’un nettoyage qui soit un décapage ou une amputation interne.

Le Parc – été 2019

25.7.2019 / notes

L’air est plus épais que d’habitude, d’un velouté qu’il faut se forcer pour aspirer et qui vous arrive aux poumons comme un début de noyade dans un bol de potage.

 

Il n’y a plus de gentillesse, rien que la soupe brûlante de la chaleur qui s’écoule dans la gorge – des épées de lumière blanche en travers de l’œil et sur la peau un film de sueur tiédasse.

 

La seconde peau de robe que vous portez, brûle, glace et colle comme du plastique fondu.

 

Les livres de bibliothèque se sont littéralement soudés les uns aux autres.

14.6.19

Cher Minuit,

As-tu déjà vu toutes les routes que tu veux s’ouvrir devant toi et ceux dont tu n’espérais pas un geste te proposer leur aide ? Le temps redémarre, on me sourit toute la journée, ces sourires cristallisent en moi et génèrent une énergie neuve. Ce n’est plus la marche forcée des derniers mois, avec la gorge nouée, la tête pleine de bourdonnements et des cailloux à la déglutition. Maintenant, je m’autorise des détours pour un coquelicot ou pour un reflet dans la Seille, j’ai relevé la tête et depuis, les oiseaux s’approchent, les passants figés dans la rue se réaniment comme si de rien n’était.

Dans deux mois et demi, nous quitterons cette vie et ses habitudes : toi, avec ta valise de nuits prête à atterrir n’importe où, moi vers une chambre à orner de ton silence et de ta profondeur. Tu m’as toujours suivie sans rechigner. Tu offrais un décor propice à l’écriture quand je rallumais la lumière et que je sortais mes cahiers pleins de taches, parfois déchirés. Il y a du désespoir et bien des gamineries dans mes lettres d’adolescence qui crèvent littéralement la page, mais tu les lisais gentiment par-dessus mon épaule. Ces pages transpercées au stylo viennent d’un langage d’avant les mots, quand on n’a plus la force de circonscrire son expérience par des formulations. C’était là mes débordements d’enfant : ce qui ne se dit pas mais se manifeste. Mes cahiers d’écriture ont d’abord été des cahiers de manifestations. Ils étaient des cahiers de peurs, des cahiers de refus, des cahiers de questions, ils sont devenus des cahiers de désirs, de tristesses, de promenades, d’idées, des cahiers qui te mettent en cause, qui prennent racine en toi puisque je t’attends pour écrire comme si la pensée t’attendait pour prendre forme et que tu en étais la source.

Minuit, viens avec moi. J’ignore où, mais tu viens. On va s’arracher cette plante sèche de vie, une vie trop confortable et trop inconfortable, tout en enfermement et en gestes automatiques. On y a des relations fluides, on s’y sent en sécurité, on y est surtout seuls…

Quand nous faisons la fête jusqu’à 6h, chaque minute creuse davantage mon cafard. Je me fiche bien, tu sais, de la musique et des jeux – si tu veux savoir, ils m’emmerdent ! Je m’ennuie comme une morte, debout entre les francs éclats de rire de X. et les discussions glissantes des afters.

L’autre jour, en donnant ma lettre de démission, j’ai eu conscience de me jeter dans un temps élargi, comme si cela me mettait au contact d’une existence plus vaste, plus authentique aussi, sans métier ni localité, propre à tout accueillir. Cette lettre sonne le glas de mes habitudes actuelles. La vie se montre telle qu’elle est : informe et prête à tout, gorgée d’échos, insensée, tout en emmêlements. Surtout, le temps se déploie autrement et quelque chose se modifie dans la perception des espaces que l’on va quitter. L’espace sauvage devient l’espace dompté par l’entrecroisement des souvenirs.

Je me souviens ainsi d’avoir détesté mon bureau dès le premier jour, puis d’y avoir tracé des lettres, annoncé des montants, ouvert et fermé des serrures, d’y avoir reçu des cadeaux, pris l’habitude de dire salut à la place de bonjour, lutté contre le sommeil et causé autour d’un café. Surtout, j’ai assisté à l’alternance des lumières possibles dans cette pièce. Par la fenêtre j’ai vu les bois sur la colline roussir, blanchir, fumer, et l’émiettement des roses dans la rue inondée après de terribles orages. Cette pièce que j’avais en grippe, j’ai fini par savoir la peindre, je pourrais peut-être l’écrire, elle s’est invitée jusque dans mes songes sous les patronymes d’Hopper et Kafka. La quitter m’est un saut. Il s’agit de réapprendre que cette pièce n’est pas la vie mais l’un de ses nombreux avatars, et qu’avant d’être bibliothécaire, je suis principalement un animal vivant.

Lorsque je rencontre mon ennui – c’est un grand gars gris au regard éteint – j’y suis très attentive. S’il estime que l’on tourne en rond, autant l’écouter. Ce quotidien que je connais par cœur, je pourrai me le rejouer en mémoire dans dix ans ; mais commencer une énième vie, reprendre mon costume d’animal qui peut tout devenir, si j’y renonce je ne pourrai jamais me figurer où cela m’aurait conduite et il semble qu’ainsi j’aurai perdu une vie ou davantage. C’est comme dans les jeux vidéo : quand ils deviennent répétitifs, on change de monde ou on s’achète une extension.

Alors accroche-toi bien, Minuit, attrape la grande valise, je me charge des cahiers et rendez-vous dans l’inconnu.

mai 2019

Lille – 31 mai 2019