25.7.2019 / notes

L’air est plus épais que d’habitude, d’un velouté qu’il faut se forcer pour aspirer et qui vous arrive aux poumons comme un début de noyade dans un bol de potage.

 

Il n’y a plus de gentillesse, rien que la soupe brûlante de la chaleur qui s’écoule dans la gorge – des épées de lumière blanche en travers de l’œil et sur la peau un film de sueur tiédasse.

 

La seconde peau de robe que vous portez, brûle, glace et colle comme du plastique fondu.

 

Les livres de bibliothèque se sont littéralement soudés les uns aux autres.

17 juillet 2019

Mon vieux Minuit,

N’ayant personne avec qui aller voir le feu d’artifice, je me suis plongée l’autre soir dans le Guide du ciel de Cannat. Peut-être qu’on verra les étoiles le mois prochain, chez Brume, dans ce qu’il nommait le Pré aux Etoiles – une pente verte qui dégringole vers les rives du Léman. La moindre constellation qui apparaîtrait plus vive qu’à l’habitude serait un réconfort suffisant pour me regonfler après ces dix mois infernaux, sans vacances (luxe d’une époque), à gratter du papier sur les tablettes fragiles des trains, à parcourir des livres et les couloirs de l’université, à progressivement me désappartenir et à m’époumoner, à devenir en claquant des dents la colère brute, informe et venimeuse crachée à la figure de l’autre, à traverser des rêves empreints de violence qui me réveillaient en sursaut et reprenaient au moindre assoupissement, à suffoquer dans la pénombre de la fin Avril, à tuer Avril de mes propres mains et à le regarder mourir en me vidant moi-même à mes propres pieds, dix mois passés à remonter l’échelle, à exprimer en langue de bois dans une lettre de motivation qui s’étalait sur cinq pages « sortez-moi de ce merdier », à le répéter en face de gens bien élevés et bien habillés sans jamais prononcer le mot merdier, à remonter encore l’échelle, à remplir des papiers (Papiers) en signant merde (et Merde), à téléphoner pour répéter merde puis, sans l’avoir prévu, à crever le mur d’un coup d’ongle. Je suis sans forces, Minuit, mais pour la première fois depuis longtemps la lumière passe. En croisant les miroirs je découvre un reflet là où auparavant se tenait le chaos. Et ce reflet possède une unité.

C’est un début en forme de balbutiements, n’attends pas de grandes choses : il n’est pas question de révélation soudaine (l’époque dirait « déclic »). Je te raconte une lente remontée. Je me mets à défaire des cartons qui attendaient depuis mon emménagement, je regarde les murs de cet appartement dont j’ai dit tant de mal et de bien mêlés sans y avoir jamais vraiment défait mes bagages, et je réalise qu’il est tant d’habiter quelque part. Tout ce temps, je n’étais nulle part. J’avais adopté des fleurs, je les aimais mais elles portaient la charge impossible de rendre habitable un lieu maudit d’avance. Il s’appelait « nouvel appartement », nous n’en finissions plus de nous rejeter mutuellement. Il ne se passait pas deux nuits sans que je ne désertasse les lieux. Chaque nuit passée ailleurs me sauvait temporairement tout en différant la douleur de me retrouver sous ce lustre, dans l’atmosphère noyante de mon bocal du quatrième étage. Pour me forcer à rentrer, j’avais alors penché au balcon une forêt de géraniums, des tendresses de lavande que je n’ai jamais regardées – à peine si je passais en courant d’air leur jeter de l’eau sur la tête. Ces fleurs avaient besoin de mes visites et dans le même temps, leur mauve-blanc-rouge était la couleur dont je parais ma fuite.

Nous sommes entrés dimanche dans un long tête à tête, la maison vide et moi. J’ai poussé la porte et l’intérieur m’a accueillie. Je deviens tout à coup sa nouvelle habitante, et est-ce que tu te figures combien ça peut faire drôle de découvrir de A à Z un lieu qu’on sillonne depuis tout ce temps, d’entrer pour la première fois dans une pièce dont on connait si bien la disposition et les proportions qu’on peut y danser dans le noir total ? c’est démentiel d’être à la fois l’ancienne locataire et celle qui déballe ses cartons. Mais voilà : je chasse mon fantôme et j’arrive. On va s’installer là, Minuit. On va imprimer une photo pour le troisième cadre en partant de la gauche, qui est vide depuis deux ans. On va monter l’exposition d’images en noir et blanc que tu voulais pour le couloir. On va trier les choses et les pensées, poser les pensées sur des étagères, et sur les contours de chaque chose on coudra les mots qui la nomment. On va se saisir à pleines mains du silence qui bourdonne en nous pour l’envoyer voler en couleurs et lumières. Je veux que ce silence existe. On se roulera dans les confettis qu’on aura faits de la colère passée. Je t’écrirai, Minuit. Je te raconterai si l’on a vu les lunes galiléennes à l’est du disque jovien comme le prédit Monsieur Cannat. Tu es un ami parsemé d’étoiles, tissé de silence, parcouru des échos de nos propres voix quand elles osent, et tu vas apprendre avec moi la vie dans le ventre du ciel.

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13 juillet 2019

Mon cher Minuit,

J’étais toute seule à la bibliothèque cet après-midi. Une vieille dame à la borne de prêt souffrait d’un décollement de peau très avancé. On eût dit que sa peau s’était désolidarisée des muscles : elle lui pendait des joues, de la gorge et des avant-bras en formant de longs plis. C’était une peau tachée – une pauvre robe de peau deux fois trop large pour elle, mais portée faute de mieux. Sur mon ordinateur, j’ai consulté indiscrètement la date de naissance de cette femme : 1929. Et j’ai calculé : 9 ans de plus que V.

Cela va faire neuf ans que V. a disparu. Le dernier hiver, nous lui racontions la ville de Nancy saisie par la neige et ce qu’elle aurait vu à la fenêtre si elle avait ouvert les yeux. On égrenait les petits événements du quotidien puis je lui lisais quelques pages sans savoir si elle entendait.

V. avait perdu son visage pour en revêtir un autre, gonflé, à la peau tendue comme à éclater – j’avais l’impression qu’elle gardait une provision d’air dans ses joues et sous ses paupières et que cet air était devenu son nouveau sang, qu’il s’était mis à circuler de plus en plus fort dans ses veines, porteur de mauvais rêves qui la faisaient frémir – c’était un air venteux violacé par l’averse, une charge de nuées menaçantes, un lent obscurcissement – et la peau de V. si serrée semblait sur le point de craquer pour lui livrer passage.

Tout l’inverse, visuellement, de ma petite vieille dame à la borne de prêt, enveloppée dans sa peau comme dans un vieux rideau. Et pourtant la même chose, une même parole prononcée à la fois par la mort et la vie : la parole sans mots de ces peaux qui ne vont plus à leurs corps.

14.6.19

Cher Minuit,

As-tu déjà vu toutes les routes que tu veux s’ouvrir devant toi et ceux dont tu n’espérais pas un geste te proposer leur aide ? Le temps redémarre, on me sourit toute la journée, ces sourires cristallisent en moi et génèrent une énergie neuve. Ce n’est plus la marche forcée des derniers mois, avec la gorge nouée, la tête pleine de bourdonnements et des cailloux à la déglutition. Maintenant, je m’autorise des détours pour un coquelicot ou pour un reflet dans la Seille, j’ai relevé la tête et depuis, les oiseaux s’approchent, les passants figés dans la rue se réaniment comme si de rien n’était.

Dans deux mois et demi, nous quitterons cette vie et ses habitudes : toi, avec ta valise de nuits prête à atterrir n’importe où, moi vers une chambre à orner de ton silence et de ta profondeur. Tu m’as toujours suivie sans rechigner. Tu offrais un décor propice à l’écriture quand je rallumais la lumière et que je sortais mes cahiers pleins de taches, parfois déchirés. Il y a du désespoir et bien des gamineries dans mes lettres d’adolescence qui crèvent littéralement la page, mais tu les lisais gentiment par-dessus mon épaule. Ces pages transpercées au stylo viennent d’un langage d’avant les mots, quand on n’a plus la force de circonscrire son expérience par des formulations. C’était là mes débordements d’enfant : ce qui ne se dit pas mais se manifeste. Mes cahiers d’écriture ont d’abord été des cahiers de manifestations. Ils étaient des cahiers de peurs, des cahiers de refus, des cahiers de questions, ils sont devenus des cahiers de désirs, de tristesses, de promenades, d’idées, des cahiers qui te mettent en cause, qui prennent racine en toi puisque je t’attends pour écrire comme si la pensée t’attendait pour prendre forme et que tu en étais la source.

Minuit, viens avec moi. J’ignore où, mais tu viens. On va s’arracher cette plante sèche de vie, une vie trop confortable et trop inconfortable, tout en enfermement et en gestes automatiques. On y a des relations fluides, on s’y sent en sécurité, on y est surtout seuls…

Quand nous faisons la fête jusqu’à 6h, chaque minute creuse davantage mon cafard. Je me fiche bien, tu sais, de la musique et des jeux – si tu veux savoir, ils m’emmerdent ! Je m’ennuie comme une morte, debout entre les francs éclats de rire de X. et les discussions glissantes des afters.

L’autre jour, en donnant ma lettre de démission, j’ai eu conscience de me jeter dans un temps élargi, comme si cela me mettait au contact d’une existence plus vaste, plus authentique aussi, sans métier ni localité, propre à tout accueillir. Cette lettre sonne le glas de mes habitudes actuelles. La vie se montre telle qu’elle est : informe et prête à tout, gorgée d’échos, insensée, tout en emmêlements. Surtout, le temps se déploie autrement et quelque chose se modifie dans la perception des espaces que l’on va quitter. L’espace sauvage devient l’espace dompté par l’entrecroisement des souvenirs.

Je me souviens ainsi d’avoir détesté mon bureau dès le premier jour, puis d’y avoir tracé des lettres, annoncé des montants, ouvert et fermé des serrures, d’y avoir reçu des cadeaux, pris l’habitude de dire salut à la place de bonjour, lutté contre le sommeil et causé autour d’un café. Surtout, j’ai assisté à l’alternance des lumières possibles dans cette pièce. Par la fenêtre j’ai vu les bois sur la colline roussir, blanchir, fumer, et l’émiettement des roses dans la rue inondée après de terribles orages. Cette pièce que j’avais en grippe, j’ai fini par savoir la peindre, je pourrais peut-être l’écrire, elle s’est invitée jusque dans mes songes sous les patronymes d’Hopper et Kafka. La quitter m’est un saut. Il s’agit de réapprendre que cette pièce n’est pas la vie mais l’un de ses nombreux avatars, et qu’avant d’être bibliothécaire, je suis principalement un animal vivant.

Lorsque je rencontre mon ennui – c’est un grand gars gris au regard éteint – j’y suis très attentive. S’il estime que l’on tourne en rond, autant l’écouter. Ce quotidien que je connais par cœur, je pourrai me le rejouer en mémoire dans dix ans ; mais commencer une énième vie, reprendre mon costume d’animal qui peut tout devenir, si j’y renonce je ne pourrai jamais me figurer où cela m’aurait conduite et il semble qu’ainsi j’aurai perdu une vie ou davantage. C’est comme dans les jeux vidéo : quand ils deviennent répétitifs, on change de monde ou on s’achète une extension.

Alors accroche-toi bien, Minuit, attrape la grande valise, je me charge des cahiers et rendez-vous dans l’inconnu.

mai 2019

Lille – 31 mai 2019

1.5.19 – pensées en vrac sur la relation d’emprise

Avril,

Ces temps-ci, je n’ai plus le cœur à formuler de phrases. Je deviens une bête qui refuse. Mona Ozouf disait l’autre jour à la radio : « on a beaucoup abandonné l’idée que raconter, c’est comprendre. » Raconter, c’est comprendre et comprendre aide à s’accrocher. Voilà pourquoi je me force. J’attrape des pensées par les cheveux au beau milieu du fouillis qui me chahute, je les traîne à la lumière, je les démêle et te les tends, Avril, elles ne sont que pour toi.

Il est onze heures, je viens de me lever. La journée d’hier a été apocalyptique. J’ai pris S. en chasse en voiture. Je tremblais comme une feuille au volant, hors de moi, en chemin pour aller le taper chez lui quand j’ai vu sa bagnole passer en sens inverse. J’ai fait demi-tour comme une bête, j’ai grillé quatre feux rouges, je roulais presque à cent à l’heure dans la rue qui longe l’annexe Pompidou et le Palais des Congrès, et en le rattrapant j’ai poussé sa voiture. Il allait descendre constater les dégâts quand il m’a reconnue dans le rétroviseur. Voilà dans quel genre de dingueries m’entraîne ce type depuis qu’il m’a ferrée. Je ne me reconnais pas, Avril. J’aurais pu blesser ou tuer des gens, sur le moment ça ne comptait même plus. Tu te rends compte ?

L’emprise de S. sur moi est quelque part inexplicable, mais je vais t’en dire ce que je peux. Et si je poste cette lettre ici, cette lettre personnelle, c’est parce qu’on ne vit plus à l’époque où le moindre terme dégradant devait être tu. Le travail que l’on fait sur soi en dévoilant un pan de son intimité banalise la prise de parole, ce qui profite à d’autres dans le même isolement, aux prises avec la même tentation de se taire. Il est temps de parler de harcèlement sexuel, de violences sexuelles et de la manipulation qui donne un cadre à ce tableau.

Il y a des années que la situation va crescendo. Je m’en suis ouverte à mes amis proches, qui sont aussi les plus lointains : 400km, 500km, 700km. L’inquiétude qu’ils expriment me fait mal au ventre. Quelque part, c’est en réaction à ces trois lueurs d’inquiétude que je me suis levée ce matin, que j’ai préparé le café et que je me suis obligée, gorgée après gorgée, à l’avaler en ignorant les rebuffades de mon estomac. Ces êtres-là me tiennent debout.

Je pose devant tes yeux, Avril, la machine compliquée d’une relation d’emprise devenue toxique au-delà de tout, mais dont je ne puis me défaire parce qu’au fil du temps elle m’a isolée. Cette machine, démontons-la ensemble. Observons sa structure, sa composition, tâchons de définir quelle est sa nourriture, photographions les résultats et barrons-nous avant qu’il soit trop tard.

S. était un ami. Il m’a aidée à traverser le vide abyssal des dimanches. Le premier visage qu’il présente est celui d’un être torturé certes, hors-les-codes quelquefois, mais d’une rare intelligence et capable d’un dévouement qui force le respect. Si tu lui téléphones d’Orly à l’improviste pour qu’il vienne te chercher, en pleine semaine, il te répond : je suis là dans trois heures. Si tu as besoin d’une toute petite chose il t’en donne une grande. Il prend des journées off pour te récupérer à la clinique ou t’accompagner à Colmar, ville dans laquelle tu serais incapable de foutre un pied toute seule, même pour un simple concours. Surtout, il est capable de te répondre, de tenir une conversation à des niveaux satisfaisants pour toi : tu sens de la densité dans son discours, une acuité dans sa vision, tu as l’impression d’être en face de quelqu’un de consistant, qui par bien des aspects te surpasse et t’élève. Il va aussi loin que possible dans les réflexions que tu lances. Il pose des mots sur des situations que tu ne saurais pas décrire. Il sait secouer tes pensées en les contredisant avec astuce, et cela les précise. Il est quelqu’un qui nomme, qui pense, qui donne.

Mais S. a deux visages, comme ces cartes striées qui présentent deux images selon l’orientation qu’on leur donne. Au visage de l’ami, un autre se substitue de plus en plus souvent. Tu crois qu’on fait six heures de route pour récupérer quelqu’un à Orly après une journée de travail sans rien attendre en échange ? Tu crois qu’une fille malade ou malheureuse allongée sur son lit n’est pas d’abord une proie facile ? Tout se paie au prix fort. Ses mains ont pris possession de tes fesses, de tes cuisses, de ta taille, de tes seins, de ta gorge et de tes cheveux progressivement, sans ton accord, en commençant par des gestes furtifs ou trop rapides pour que tu puisses leur opposer une quelconque résistance. Il l’a fait parfois en public. Tu t’indignais et il te répondait sur le ton plaisantard de celui pour qui ça n’est rien. Il s’est approprié ton corps comme s’il était chez lui. Il empiétait sur toi puis il a empiété en toi. Tu aurais dû partir, mille prétextes te retenaient parmi lesquels l’incertitude quant à savoir s’il abusait ou si c’était toi, par faiblesse, qui acceptais ces intrusions à demi-mots. A l’hiver 2017, vous avez regardé un film devant lequel tu t’es endormie. Lorsque tu as repris conscience, il malaxait tes seins avec une faim d’animal. Tu l’as repoussé violemment. C’est la première fois que tu l’as frappé. Il a réagi comme quelqu’un dans son bon droit, les paumes ouvertes présentées en l’air, un air mi-interrogatif mi-narquois peint sur le visage. Tu es partie furieuse en décidant que ce serait pour toujours mais regarde-toi, tu es là… Tu y es encore.

Tu sais, Avril, j’ai déjà tenté par trois fois de le sortir de ma vie. Il revient toujours, penaud et lucide, comme un adulte reviendrait vers un adulte. C’est lui qui pose des mots sur ce que nous vivons. C’est lui qui le premier m’a parlé de harcèlement sexuel, c’est lui qui s’accuse avant même que j’ouvre la bouche, c’est lui qui paraît de son propre chef rentrer sous terre de honte ou de remords. Il répète qu’il serait en rage contre quiconque m’infligerait ce qu’il me fait subir. Il y a encore quelques mois, il me laissait des bleus noirs sur les lèvres parce qu’il m’embrassait en dévorant, crûment. On ne fait jamais l’amour : il me baise avec une violence qui frise le code. Mes cheveux arrachés restent dans sa main. Je me lève le dimanche avec de longues griffures qui brûlent, des hématomes, des contusions. Quand je dis non à quelque chose, il fait celui qui n’entend pas. L’autre matin, il a bloqué mes gestes de défense, pourtant j’y mettais toute ma force. Il m’écrasait et j’ai fini, fatiguée, par abandonner mon corps dans ce monde. Il me parle d’une femme qu’il aime et qu’il regrette d’avoir abandonnée pour moi. Il dit en m’embrassant qu’il donnerait tout pour la récupérer. Souvent il s’assied devant moi, il me regarde dans les yeux et disserte sur sa faiblesse ; il s’analyse. Il convoque l’analyse des autres au chevet de la sienne : unetelle m’a dit que j’étais un pervers. Il aime entendre qu’il est malade. Il porte avec fierté sa défaillance en bandoulière. N’importe quel reproche se voit désamorcer d’avance par ce discours ultralucide qui prévient tout et ne laisse aucune issue. Il ne peut pas faire autrement que de casser tout le monde et le dit, et que lui répondre ?

J’ai l’impression d’une mauvaise blague. Il sait que j’ai besoin de lui. Il me voit me noyer dans cette ville. Il prend ma tête entre ses mains pour orienter mon regard et dit froidement, en détachant bien les syllabes : « tu es profondément dépressive ». Je finis pas ne plus savoir.

Quand j’en arrive au point de couper le contact avec lui, il sait combien cela me coûte. Les dimanches sont inhabitables, les jours fériés irrespirables, j’ose à peine sortir dans la rue. Il a conscience que je ne tiendrai pas. Aussi, il accepte sans discuter mes silences les plus têtus. Au lieu de fournir un point d’appui à ma colère pour qu’elle bondisse et me propulse en-dehors de cette relation, il laisse mes états d’âme s’épuiser à huis clos et ce faisant les prive en quelque sorte de leur justification. C’est moi qui suis en tort puisque c’est moi qui suis, avec le temps, entrée dans un rapport de dépendance. C’est moi qui ai laissé s’installer cette emprise démente, c’est moi qui ne sais plus m’en sortir. Je suis d’une faiblesse confondante et je le paie, regarde. Il revient toujours me chercher. J’assiste impuissante au spectacle de celle qui finit par céder contre sa volonté pour rempiler sur un tour.

Ce qu’il m’a arraché sans élégance dès le départ, cet accès total à mon corps que je lui accorde désormais, il le jette aux chiens pour une autre fille qu’il a trompée pendant trois ans mais qu’il récupèrera quand même, comme il nous met toutes à genoux, comme il nous éloigne ou nous rapproche au gré de ses envies. Je suis à ses yeux un bloc de matière confortable et bien généreux, un machin réutilisable jusqu’à un certain point, après quoi le machin se met à penser à l’avenir et là, il faut jeter. Mais il y a une règle pour jeter : mettre à distance tout en gardant la chose dans son champ d’influence.

Ce type voudrait tout à la fois : te sodomiser de force, que tu le désires, que tu le rejettes, que tu lui accordes une certaine liberté, que tu ne la lui accordes pas, être près de toi, t’abandonner, t’aider et te couler, te faire jouir et te blesser profondément. Il est l’ambivalence faite homme, une structure mentale aussi primitive que destructrice lorsqu’elle est à ce point prononcée chez l’adulte.

Il te maîtrise. Il fera de toi ce qu’il veut. Tu as beau chercher la sortie, tu n’es personne et tu es seule. Comment est-il parvenu à te couper de presque tous ceux qui comptent, à les remplacer symboliquement les uns après les autres au point que désormais ton existence ne tourne plus qu’autour de lui ? Pourquoi émet-il des diagnostics à ton égard comme s’il était ton psy ? Pourquoi sa pensée s’est-elle infiltrée sous la tienne ? Que dit la violence entre vous ? Quand il posait une lame de cutter contre ton poignet, était-ce normal et sain, ce regard froid, était-ce normal ? D’où vient la béance qui te reste quand tu décides qu’il ne mettra plus un pied dans ta vie ? Pourquoi a-t-il forcé trois fois la porte de chez toi ? A-t-il raison de dire que tu es dépressive et folle ? Ne te débats-tu pas ainsi avec raison, parce que tu sens le danger ? Pourquoi dit-il que tu refuses d’aller mieux quand tout témoigne du contraire, quand justement tu te relevais pour essayer cent choses, quand tu avais repris goût aux saisons ? C’est lui provoque tes piqués et tes décrochages. Ils sont en germe dans ses yeux perçants, ses yeux de rasoirs à la découpe précise qui ne renvoient pas, ce soir du trente avril, la lumière des fenêtres auxquelles il fait face, mais qui trouent la pénombre comme deux ronds d’entrée en enfer.