18.1.19

Un sanglot sans motif hante l’hiver. Il promène ses pleurs dans nos pleurs de froid, dans les banlieues saisies de neige aux heures où il ne passe personne, dans ces silences de feutre que seules rompent nos respirations. Il s’éclipse parfois – c’est qu’un homme est passé qui riait à la lune.

L’hiver se morcèle de froid. Il est d’une tristesse du fond des régions tristes, lointaine et animale, lovée dans chaque bonhomme de neige au sourire un peu raide. Il feuillette à coups de vent son catalogue en noir et blanc, il étale ses miroirs, il pâlit de se voir, quelle fatigue me traverse, allons ! – ses mains lui tiennent à peine aux bras et vous voudriez qu’il grimpe à l’échelle ? C’est un chapeau qui vole. Il n’y a ni prière ni punition qui soient à la hauteur d’un rêve en fuite. Il n’en fait qu’à sa tête. Quelqu’un debout à l’origine de tout, et le chapeau s’éloigne, et le chapeau s’entête.

31.12.2018 / Trois petites missives à Minuit

Cher Minuit,

J’écris des lettres qui ne partent pas. J’écris à des destinataires impossibles et protéiformes auxquels je n’ai rien à dire et qu’à la toute fin, tu remplaces. Tu lis par-dessus mon épaule. Ton visage se reflète dans le shooter de palinka que je remplis de temps en temps. Tu viens aux rendez-vous que je n’ai pas fixés. Je te dérange à des heures indues pour parler de ballons crevés. Chaque lettre à ton adresse est une lettre à ma voix perdue. C’est pourquoi tu n’y réponds pas. Tu n’y réponds jamais. Tu me renvoies comme un reflet, Minuit, mon enrouement et le silence que partout je promène.

*

Cher Minuit,

Les journées durent deux heures et se passent dans le noir.

On compte vingt minutes de journée volées au rouleau compresseur du temps, entre 7h et 7h20. Ce temps passé à lire me sauve. Je vis pour vingt minutes d’éternité quotidienne entre les pages du Livre de l’Intranquillité. Chaque fois que je me noie, n’importe quand dans la journée ces pages me montent aux yeux, elles dénouent à grand peine ma gorge et m’aident à lâcher prise. J’ânonne mentalement, corde solide à laquelle s’agripper, les phrases soulignées le matin même. Je repense à Lisbonne vue depuis le bureau d’un aide comptable un peu rêveur, et la ville vide, la mairie froide et l’université s’effacent.

J’ai éteint la lumière de Metz. J’y suis seule, parfaitement seule dans le bourdonnement de Noël. Il n’y reste nulle porte à pousser, personne à qui porter du miel ou de la soupe, à qui ouvrir, à qui répondre, à retrouver.

Mon cher Minuit, les journées d’hiver sont des nuits, les nuits autant d’hivers complets. Je ne me souviens pas de la dernière fois que le jour s’est levé. J’ai oublié la voix de mes amis, le visage de mes parents, et chaque seconde m’éloigne de l’époque où il restait sur terre des plages de temps libre. L’existence m’est devenue une suite de cases à cocher dans l’agenda. Autant de corvées, autant de béquilles.

La vie va gris d’un gris rapide, tendance vent-dans-la-porte, vive et fuyante comme un mulot qui file.

*

Mon cher Minuit,

Je serai silencieuse jusqu’à demain, jusqu’à l’année prochaine.

Tu as de la chance qu’on t’attende, même si tu n’es personne, et que l’on compte une fois l’an les secondes qui séparent de toi.

Il fait déjà nuit dans la chambre. Le téléphone brille sans arrêt à cause des notifications. Je le regarde sans réagir.

Il y a quelque chose en moi d’engourdi.

Il y a des vents
qui sifflent
dans le vide.

 

16.12.2018

Je suis fausse, on m’a fabriquée. Les gestes maladroits qui m’animaient ont été corrigés l’un après l’autre au cours de mon dressage. J’ai renoncé au propre de ma corporéité, fait de postures et d’un maintien qui me venaient naturellement. Je me suis alignée sur tout. Je n’ai plus jamais osé mettre les mains sous la table, je me suis tenue droite, j’ai mis du rouge à lèvres et je salue chaque jour des gens que je n’aime pas et qui me le rendent au centuple. Pire : je les épargne. Je suis un teckel bien coiffé. Je sens le mauve et le parfum. On a limé mes crocs pour la photo. Je dors, inoffensive, dans une image de moi que d’autres ont construite et qui seule fait qu’on m’aime. Je ne crève les yeux à personne alors que je meurs d’envie de le faire. Je ne renverse pas la table. Je n’écris pas le nom des salopards dans la merde de leur visage. A peine si je respire.

Et voilà que Précieuse, une femme comme une vipère, s’approche et siffle à mon oreille. Elle déchiquette le masque qui me protège depuis trente ans. Une poignée après l’autre, elle s’empare de ma pâte et l’envoie voler dans les airs. Elle a bientôt éparpillé ce qu’à grand peine je m’était bricolé de « moi ». Elle me fait face avec la certitude de sa supériorité, on dirait la copine qui vous coupe les cheveux lorsque vous êtes enfant parce qu’elle a meilleur goût que vous et qui se tient pieds joints sur les chutes en vous contemplant, satisfaite, alors que vous avez la tête détruite.

On ne veut pas tout de suite admettre qu’on a la tête détruite. On ne veut pas détester les gens comme Précieuse, qui sous prétexte de vous améliorer, vous déconstruisent.

J’aurais aimé être naturellement conforme aux attentes de cette femme. Choquer son regard me fait basculer. Je me suis teinte en blond alors que je m’en fous. J’ai l’angoisse de passer par son bureau avec une mèche mal mise, avec mes vêtements troués, avec moins de maquillage qu’elle, ou pire : en portant des baskets. Elle émettrait ce petit rire qui pince : un rire à deux syllabes, étouffé dans la gorge. Quelqu’un peut se tenir près de nous sans rien soupçonner. Il faut être dans ce qui passe entre nous pour capter l’épingle de ce rire, pour prendre la mesure des pays intérieurs qu’il broie.

4.12.2018

« Qu’attendre de l’Etat aujourd’hui ? ». C’est la phrase que nous jette – vite, mal – le professeur au tableau. Bien au chaud dans notre université de province, nous avons deux heures pour assembler avec logique des bribes choisies du droit qu’on nous enseigne. Il s’agit d’un jeu de puzzle. Aussitôt pourtant, l’atmosphère devient électrique. Comme nous travaillons en groupes, je constate ceci : les Très-éduqués ont souvent un vocabulaire trop fourni pour leur expérience, ce qui les conduit à employer des termes bien placés, mais « placés » justement, comme on dit d’un cheval de manège qu’il est « en place » ; termes joués, vides et livides, incomblés par ceux qui les risquent, éléments d’une langue dite de bois. Ceux-là parlent comme leurs pères, comme leurs grands-pères et les amis de leurs grands-pères qui passent aux micros des médias. Par le seul usage de la parole, ils marchent sur les autres, qui abandonnent sans trop combattre des points de vue plus concrets, souvent plus bruts et cependant mieux ancrés dans la réalité d’une oppression sociale qui échappe aux premiers. La discussion est inégale. Elle oppose ceux qui ont compris que ce sujet se veut uniquement déclencheur d’un discours contenu dans certaines formes, et les autres, au débord de ces formes-là, répondant au sujet comme ils répondraient à quelqu’un qui les interrogerait vraiment, et sur leur vie par-dessus le marché. Ce malentendu patent au sein de notre groupe, divise la société elle-même en deux familles d’univers que tout oppose. Il y a totale mécompréhension entre ceux qui parlent de Sim City et ceux qui sont contraints d’y vivre.

19.11.2018

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Hambourg sans voir Hambourg, Paris sans voir Paris.

Hambourg de nuit et Paris souterrain, paysages de gares et d’aéroports.

Une employée des chemins de fer entre dans le compartiment pour nous vendre un café. Nous sommes six : cinq à l’accueillir comme une vieille connaissance, et moi, la muette en retrait. J’écoute leur allemand fuser dans l’air. Je les observe avec faim et soif de comprendre ce qui les fait tant rire. Ils ont rapidement lié connaissance. Graduellement, ils ont levé la voix jusqu’à ce qu’elle devienne pareille aux rumeurs de fêtes espagnoles qui ont fait mon enfance : la même joie, la même netteté, la même sérénité vivante, la même famille d’effervescence. J’assiste du dehors à leur complicité. Si je rends les sourires qu’ils m’adressent, c’est moins par envie de lier connaissance que par besoin vital de m’intégrer dans cette famille allemande qui fête le Nouvel An quand ce n’est ni le temps, ni le lieu de le faire, autour d’un gobelet de café, sous les valises qui vibrent à chaque halte du train. Peut-être le perçoivent-ils, toujours est-il que l’on m’adresse des mimiques dont la chaleur ne peut être destinée qu’à la sixième sœur d’une heureuse fratrie.

Parmi ces compagnons de voyage, une femme. C’est elle qui marque le trait fort du groupe. D’abord par sa permanence : chaque arrêt voit se lever l’un de nos compagnons qu’un nouveau venu aussitôt remplace, mais pas elle, jamais elle. Elle reste. Elle est assise contre la vitre. Elle semble plus petite que moi, pourtant elle est assise plus haut. Tout, dans son attitude, la désigne comme mère : le regard tendre, l’action de nous couver, le mouvement de se porter en première à la rencontre de qui nous rejoint. Elle est mère des cinq autres dont les visages changent au gré des gares, et peut-être ma mère aussi. C’est elle qui deviendra bientôt – je l’ignore encore – mon amie. Les voyageurs qui nous rejoignent dans le wagon s’assoient naturellement près d’elle, comme des proches attendus de longue date, et chez ceux qui la quittent on devine que c’est à regret. Si j’étais un peu folle, je me dirais que quiconque franchit la porte de ce train intègre une nouvelle famille organisée autour de cette figure. Il émane d’elle une chaleur, un nous-nous-sommes-toujours-connus que je n’ai vu à l’œuvre dans les trains français qu’en cas d’immobilisations forcées ou de périples rocambolesques ; alors oui, nous nous rapprochions, oui les visages s’ouvraient et les liens se nouaient, mais il ne s’agissait que de sympathies de circonstances. Cette fois, nous suivons germaniquement l’horaire, et cependant notre wagon s’est mué en salon mobile dans lequel se succèdent, auprès de La-Mère-La-Figure, les visites de tous les habitants du Bade-Wurtemberg à la Niedersachsen. Elle les reçoit avec mansuétude ; autant d’inconnus, autant d’amis pourtant. Parce qu’ils parlent tous la même langue, ils repartiront forcément ensemble vers un foyer qu’ils ont en commun quelque part et dont elle est la cheffe et la princesse, c’est ce que je ressens de plus évident, je ne comprends même plus comment je ne les ai pas vus entrer en groupe et s’installer les uns près des autres par affinités. Pourtant, à chaque gare, il s’en perd un seul : celui qui se lève, qui range son portable et qui attrape une serviette ou une valise dans le porte-bagages, celui qui nous salue d’un mot et d’un sourire, comme s’il n’y avait pas d’un côté sa famille de toujours et de l’autre une étrangère murée dans le silence.

Bien plus tard, nous sommes seules : la femme et moi, la mère et moi, que dire et moi. Je tiens devant mes yeux incapables de plus rien lire, un journal français. Il y est question d’El Chapo, des résultats du dernier référendum d’autodétermination en Nouvelle Calédonie, d’Etats-Unis (beaucoup) (jusqu’à l’usure il est question d’Etats-Unis) et de la désillusion d’un restaurateur iranien qui voit retomber l’engouement touristique aussi vite qu’il était monté. Ce journal trop grand pour mes bras, dans lequel je m’empêtre, dont je ne distingue même plus les lignes, la femme parvient j’ignore comment, à y récupérer mes yeux. Elle me capte d’un coup : tchak tchak ! Elle a ce geste familier de se tourner pour me faire face, de décroiser ses jambes et de les étirer – on croirait quelqu’un rentré chez soi qui, cessant de se surveiller, autorise ses traits à dire la fatigue et son corps à reprendre ses aises. Elle occupe l’espace d’une façon nouvelle. « Ich kann nicht mehr », marmonne-t-elle dans un soupir. Et elle me fixe pour planter sa phrase en moi.

En allemand, l’expression des visages et l’attitude des corps me servent de sous-titres. La lecture des corps complète ce qui échappe à mon oreille. Elle me révèle les contours flous des conversations, tandis que le détail, qui est l’œuvre des mots, se refuse à moi bien souvent : je me découvre avec l’Allemagne une myopie du sens qui contamine jusqu’au souvenir. Ce que nous nous dirons après ich-kann-nicht-mehr me reste en mémoire sous forme de taches colorées et approximatives. La femme s’appelle Marlis, prénom gris perle et vert anis. Elle me raconte la ville d’Hambourg : les nuances de ses bâtiments et de ses quartiers – le rampement de l’Elbe gris pareil à celui de notre train gris – puis la couleur des âges, la couleur des écoles, les couleurs d’un film (camaïeu de gris) et celles d’un paysage qu’elle a aimé d’Espagne (fauve doux, bleu franc tranché de blanc).

Le train enfile autour de lui des villes à moitié endormies : Baden Baden, Mannheim, Francfort, Kassel Wilhemschöne, Hanovre. Et toutes ces villes sont de la même couleur, un noir-novembre, foncé comme ne savent l’être que les noir-novembre. Derrière les quais à peine visibles tant sont évidents nos reflets dans les vitres du train, des villes entières patientent, grands corps de quartiers allongés parcourus de bagnoles, avec leurs lieux de mémoire, des villes aussi différentes que les membres d’une fratrie, et dans chacune, une rue identique à celle que l’on retrouve partout, mais également dans chacune un lieu tenu secret pour lequel on revient inlassablement là, et nulle part ailleurs. En dépit de toute l’Allemagne qui glisse à la fenêtre, dans chaque gare où nous faisons escale, il ne sera question entre l’amie et moi que d’Hambourg, que d’Espagne, que des Mascareignes. Nous ne parlerons que de mer. De ce que nous portons, nous n’échangerons que la lumière.