Compositeurs de promenades

« T’as vu comme elles sont belles à Metz les filles, Fred ? » fait la voix. Et les passants du mardi soir, quels grands flatteurs ce sont, songe Silencieuse en rendant un sourire furtif. Il est 20h00 et la Moselle a le cœur noir. Penser à marquer d’une croix cette première balade d’automne autour du temple neuf, dont les fenêtres orangées se découpent comme des yeux de chats. Le paysage de ce soir-là dit exactement ce qu’il faut. Pas un mot n’est à ajouter aux feuilles éparses devant le théâtre. Il y a comme un bloc d’air froid, une solidification de l’oxygène, partout le détail grignoté des architectures, des pavés, puis sur le trottoir la porte qui s’ouvre et ces deux personnages de tissu, de chapeaux, de voix. Une promenade exprime comme un livre. Combien de gens a-t-on connus qui n’écrivaient ni ne chantaient, mais qui se promenaient ? Ils étaient, ces gens-là, compositeurs de promenades.

14 nov. 2017

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18.3.18

Les instants précédant celui tant redouté durent indéfiniment. Dans le ciel quadrillé par les câbles électriques, il y avait un nuage crevé. De sa crevure dégoulinait un soleil blanc. C’est cette image que Silencieuse photographia pour l’envoyer, réponse muette, à celui qui avait écrit : comment vas-tu, où en es-tu ?

 

8.3.18

On voit le mont Saint-Clair par la fenêtre de ma chambre. On le voit aussi depuis la terrasse. Car j’ai une chambre, ici, deux chats sur les genoux, la petite fuyante et le grand bavard, et des paliers de vue jusqu’à la Méditerranée.

Ce soir, la croix du mont Saint-Clair brillera pour Vaillante, qui nous allumait des cierges dans toutes les églises où elle avait le bonheur de passer. On paie quelques euros, et la ville entière se souvient de quelqu’un qu’elle n’a pas connu. La croix peut briller toute la nuit. C’est une lueur discrète et fixe, presque une étoile, parfois atténuée par ce qu’ils nomment ici des « entrées maritimes ». On voit le souvenir comme on voit la lueur du phare – le souvenir spatial, point de lumière piqué sur la colline.

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27.02.2018

Inévitablement viendra le matin où l’on pensera : « c’est aujourd’hui » – il faudra se lever quand même. Il fera encore nuit sur le Campanile de Laxou. Tout sera différent de ce que l’on imagine, si ce n’est la sensation d’irréalité propre aux échéances fixées de longue date lorsqu’elles finissent par arriver. Tout est prévu, il ne manque à l’événement que sa concrétude, à la réservation d’hôtel il manque le visage d’un réceptionniste, il manque un numéro de chambre, une couleur de draps, un agencement de salle de bain et le poids d’une clé dans la main. Il manque à la veille de l’événement le déroulé du paysage à travers les vitres du bus numéro deux. Il y manque un vieux trac, bien sûr, et puis il manque la météo.

La Nancy du douze mars est de toutes les couleurs, de toutes les températures, de toutes les humeurs. Elle vous boude comme une femme, et tandis que l’on se retranche dans un bistrot en attendant que l’orage passe, éclate soudain de rire et revient, merveilleuse, avec ses créoles d’or plaqué dont les oscillations arrondissent le temps. La Nancy du douze mars, on ne peut pas trancher, sera belle et mauvaise.

C’est la Nancy du lendemain qui se dérobe. « C’est aujourd’hui » penserai-je, mais la ville ne se laisse pas faire et rue dans les brancards du temps. La Nancy du treize mars sera noire avant sept heures, parcourue de monstres qui se faufilent les uns le long des autres en chuchotant le nom d’Ambroise Paré. On lèvera la tête pour découvrir que la rue même que l’on emprunte porte ce nom. Alors, une vague d’enfance viendra tout emporter : la route qui fraie sa voie entre les cliniques et le vide, les voitures aux regards de LED, le bruit d’eau fraîche de la circulation sur l’autoroute au loin, tout emporter pour ne laisser qu’une seule image. Celle d’un ancien automne, la rue Ambroise Paré de Metz. Il y avait à l’époque une rangée d’arbres qui perdait ses feuilles, tranquillement comme on n’est plus tranquille en tant qu’arbre aujourd’hui – sans qu’on vous les souffle et sans balayeurs. Les feuilles nous arrivent aux mollets. On a huit ans ; elle, fille de médecins qui deviendra vétérinaire et ne me parle que de bêtes, lui son frère, un grand blond rieur. La maison dans laquelle ils m’invitent à dormir compte trois étages, une cour extérieure et un cabinet de consultation. Même sans luxe apparent, chez ces gens simples et aimables, à huit ans seulement la différence me prend la gorge ; je ne les inviterai jamais en retour. Ambroise Paré devient un synonyme d’aisance et de lumière, devient la vision du muret qui longe l’hôpital Bon Secours, devient une litière de feuilles mortes, devient l’unité de cette famille qui recueillit ma seule, ma minuscule fugue, et sut calmer ma mère.

Voilà ce qui se passera le treize mars avant sept heures. La vieille Metz de mon souvenir viendra nouer sa rue Ambroise Paré à celle de Nancy. J’aurai presque trente ans et presque neuf. Je longerai deux rues à la fois. Je traverserai les pelouses qui mènent à la clinique et je les aimerai tout autant, aussi déraisonnablement, que le jardinet d’arrière-cour où nous regardions courir la lapine, et je désirerai autant qu’elles m’appartiennent que j’ai pu désirer voler l’enfance de mes amis, m’installer entre leurs parents, vivre dans leur maison, et m’appeler comme eux.

Nancy – verte ou noire, dans ce désir-là, tu es capable d’écraser ma peur.

14.02.18

Nancy a ressorti son attirail de sondes, de seringues et de technétium 99m. Les jours là-bas ont finalement la forme d’un entonnoir. Glisser, glisser, faire coulisser l’un face à l’autre les deux trottoirs de la rue Henri Poincaré devenue ton jouet ; et l’emprunter au pas de course, y trébucher tant tu vas vite, te retenir à des façades qui fondent sous tes paumes comme du sable, la remonter semaine après semaine avec les rendez-vous qui se rapprochent, comme la rue du docteur Grandjean s’approche de la Place Thiers, en traversant le parc à toute allure sans même le regarder, dans ce trajet toujours le même, de la rue à la place, couru, à travers une foule de fantômes inarrêtables qui voudraient bien te faire tomber dans l’allée mais qui n’y arrivent pas.

Tu passes de salle d’attente en salle d’attente. Dans les cages d’escaliers ça sent la pisse et le moisi, le désinfectant et l’adrénaline dans les couloirs de la clinique, et lorsque tu apprends qu’il faudra retirer le bracelet colombien qui ne te quitte jamais, une grimace naît en toi que tu as peine à réprimer. Voilà le portrait de Nancy. Celui qu’après bien des années passées à tenter de lui pardonner, tu dresses avec dégoût. Rien n’est plus Nancy que le sang qui siffle dans tes veines et brusquement qui coagule en caillots de lave noire.

Ne sois pas si sévère avec cette ville, qui n’y peut rien, malgré ses doigts crochus et la poussière de mauvais jours qui lui plâtre les rues. Je ne peux plus voir la vie que tu menais ici, mais Nancy qui appuie sa neige à la fenêtre, oui – c’est là tout son visage, cette neige est son seul regard, la seule chose qu’il faille retenir. Avec ce regard, tout est bu, les joues sont vidées de leur sang et blanchissent instantanément. De petits animaux marchent au bord des gouttières. Réfugie-toi dans leur douceur. Une perruche fait lever les têtes vers un arbre du parc. Il y a des cabanes, des nids, des musiciens. Et toi tu passes. Tu cours. Nancy n’a pas bougé. Elle aura toujours ses faux cils et ses oiseaux dans les cheveux ; elle va t’attendre derrière la fenêtre de chaque salle d’attente où tu mettras les pieds, en te tirant la langue – mais t’attendre et, au fond, n’est-elle pas la seule à le faire ?