28 juillet 2021

Photo : novembre 2019

___________________

L’inaffrontable serait :
– que l’ennemi ne soit pas nommé
– parce qu’il n’y a pas d’ennemi

L’humanité a cherché un interlocuteur extra-humain à interposer entre elle et la nature mais ne l’a pas trouvé, hors son propre reflet.

Dieu aurait été le médiateur rêvé entre l’humain et le monde ; de celui-là, Il aurait endossé la responsabilité et nous aurions pu Le traduire en justice. Mais Il n’y est pas. Et son absence entraîne nos morts plus profondément dans la mort. Il faut admettre désormais que nos morts sont tout à fait morts, endurants dans leur mort, qu’il n’y a pas de fantômes, pas de retour en arrière, pas une once de magie, qu’il n’y en a jamais eu et que les époques auxquelles on y croyait rêvaient les yeux ouverts. Partout, c’est l’injustice. Rien ne saurait la réparer. Personne ne l’a causée. Personne à engueuler. L’être humain reste seul face à un ordre-des-choses brut, muet, sans intention, qui n’a d’ordre que celui qu’il nous donne de disparaître les uns pour les autres, de mourir en étant bien sûrs de s’être rencontrés avant pour que le mot mourir double de force et signifie abandon, déchirure, arrachage, défaite de la mémoire, démantèlement du temps, extinction générale des feux.

La mort naturelle est un assassin. La mort par cancer, un dieu sans le courage du Verbe ; il arrive en rampant comme un infiltré et installe en secret son petit programme. Il vous prend à la gorge en douce et à distance, par simple nouage de la gorge au moment. C’est un fait sans faire, une absence agissante, un bourreau tout entier constitué de vide, insensible à l’horreur d’un paysage de lacs et de montagnes le jour de la disparition du plus proche de vos proches – un dieu qu’on crèverait bien comme un vieux pneu, mais illocalisable – haï comme seul peut l’être ce qui engendre la souffrance sans la connaître, ce qui éviscère le vivant non en frère de matière mais en antagoniste pur. Aux heures sombres ce sale type nous le délirons par besoin de fixer une source à l’injustice parce qu’on ne peut ou ne veut concevoir de destruction sans décision. L’univers qui s’étire sans fin et se déforme autour de nous a l’air d’un monstre, il faut que ce soit un monstre – que la colère tape quelque part – et c’est donc à lui que nous nous attaquons (nos dents claquent dans le vide), monstre-dieu au regard d’abysse, animal d’invention larvé en nous qui n’a jamais frôlé ni ce monde, ni l’autre.

15 juillet 2021

Photo : juillet 2021

La fête était si triste, on n’aurait pas dit une vraie fête. Malgré les lumières, la musique, les feux d’artifices, les gens qui faisaient du forcing pour que ce soit joyeux, ce n’était pas joyeux. Le jour n’avait pas pris la peine de se lever. Il tombait une pluie à pleurer. Mais même la pluie aurait été joyeuse si l’avions été – la pluie qui nous avait toujours emboité le pas dans la joie – et qui cette fois tombait, avec en elle quelque chose de plus lourd qu’elle. Et ce poids tombait entre nous. Il s’abattait sur nos épaules. Il infiltrait la vieille cabane où circulent nos pensées, faisait gondoler notre vocabulaire, traversait avec notre sang le battement de nos organes et les attirait vers le sol. Et notre simulacre alors – notre simulacre de fête, lampions et mensonges musicaux à la gueule sinistre des jours, notre simulacre ne trompa personne. Sans nous en rendre compte, nous avions tiré sur la fête un lourd rideau de pluie. Ce fut une période rectiligne – ou disons : recluse.

13 juin 2021

Photo : janvier 2021

_______

l’idée fixe de Silencieuse blottie dans un coin de mur était de ne pas finir comme Emmanuel Kant – elle n’a su dire que ça, empêche-moi de finir comme Emmanuel Kant, après quoi tout est hurlé – mais tu ne peux être certain qu’elle s’adressât à toi, ni qu’elle fût bien là dans l’angle du mur, que ce fût elle et non l’une de ces crises de somnambulisme effrayantes où elle agissait comme la mort agit quand elle prend possession d’un corps – elle a répété plusieurs fois qu’elle ne veut pas marcher comme Emmanuel Kant, qu’elle ne veut plus parcourir ce trottoir, ce parc, ces heures – puis quelque chose l’a fait asseoir d’un bond comme au sortir d’un cauchemar, en pleine nuit, face aux étagères de livres qui renvoyaient une vague lueur, inexplicable venant d’un meuble – et quand elle demandait sans presque respirer avec panique froide quand elle demandait si la lumière y était pour de vrai ou s’était de force introduite en elle et injectée dans son cerveau, quand elle finissait par crier qu’elle aurait désormais sans trêve ce mur orange devant les yeux, quand elle poussait la nuit dans tous les sens en pleurant qu’elle était aveugle d’une drôle de lumière qui barrait son œil, tu ne savais que répondre, tu la regardais assise face à cette fenêtre comme devant un meuble allumé qui la rendrait folle et tu ne savais comment la récupérer – il aurait suffi qu’elle comprenne qu’elle n’était pas orientée dans le sens qu’elle croyait – et que tous les humains se sont perdus dans leurs chambres, les nuits sans lune, quand les volets pourtant serrés manquaient de force pour retenir la lumière venue de la rue et qu’alors ils filtraient une lueur faiblarde qui n’éclairait rien, un fantôme de lumière, vision à peine croyable – si elle avait su que c’était une fenêtre plutôt qu’un meuble, elle aurait rendu à la fenêtre cette lumière dont elle se sentait coupable – au lieu de quoi la lumière lui resta dans l’œil – et s’y enfonça, en fora le fond et s’en alla pelleter, piocher, retourner ses fonds de cerveau.

13 mai 2021 / Un extrait

Un jour, il vint en retard. Il avait dit qu’il appellerait à 9h30 et ne l’avait pas fait. A 10h il n’était pas là. A 11h non plus, il n’était pas là.
Que fait-on du silence de l’autre ? A-t-on de quoi remplir l’espace où l’on pourrait chuter ? C’était la même chambre que d’habitude : le lit, les couleurs enveloppantes, la même chambre rendue méchante. Mais sortir de la chambre ? Pour aller où ? A sa recherche ? Et s’il n’y était pas ? Si à sa recherche, on allait juste rencontrer le vent ? Et il aurait été le vent depuis toujours, sans qu’on le sache. On le découvrirait. Est-ce qu’on tomberait à la renverse ? Ou pire : pire, est-ce qu’on tiendrait le choc ?
Margaux avait toujours eu peur de ne pas être capable de se tuer. Elle répétait ça, je ne sais plus, on l’entendait le marmonner sur la fin, des années après, et je crois que c’est ce jour-là qu’elle se l’est formulé, le jour où Balaguère a été en retard : et si cette chambre dans laquelle je me défais d’inquiétude n’était, au fond, que la dernière barrière avant la vérité qui devrait me tuer mais à laquelle je me surprends à survivre ? Et si j’y survivais ? Mettons : si je survivais à ma propre mort ? Si en disparaissant, je me laissais au monde ? Si je n’avais plus de voix pour y crier ? Si je n’avais même plus de corps pour y circuler, pour y fuir, si je n’avais plus de corps à cacher ? Si simplement je m’étais vue atteindre et dépasser le point d’horreur qu’on ne peut pas connaître en restant humain ou même simplement vivant ? Si à cet instant, au lieu de rester avec moi, je m’étais quittée ? Qu’en dites-vous – si je m’étais lâchement désolidarisée de ce qui m’arrive et si j’étais entrée dans tout ce qui ne risque pas de m’arriver, le monde d’après ma mort, les anges après nos morts à tous, le silence sidérant des étoiles qui explosent dans le vide ?

*

Tu ne venais pas. Tu n’allais plus jamais revenir. Tous tes retards ont été des absences, tu m’as quittée définitivement des centaines de fois pour dix petites minutes de retard qui devenaient l’éternité et me faisaient vomir. J’étais dans la chambre d’hôtel, si douillette une heure plus tôt lorsque que tu étais certainement en chemin. Et puis tu n’as pas pu venir à temps. Et le téléphone de la chambre n’a pas sonné pour annoncer ton retard. C’est donc que tu ne viendrais plus. Tu serais mort en route ; je ne t’ai jamais cru assez cruel pour changer d’avis mais mourir, oui, tu l’aurais fait, tout concourait à ce que tu meures. Tu étais en peau, en organes, tu palpitais et tu avais deux yeux fragiles, précieux, tout juste le type d’yeux dont la mort se régale. Tu portais sur l’une des épaules la menace de ta disparition – et bien sûr en chacun de nous cette menace affleure – mais nous l’oublions assez facilement, il suffit d’un bon mot autour de la table et nous n’allons pour un instant jamais mourir. Ta mort à toi est différente. Elle enfonce ses griffes dans mes yeux. Elle débarbouille ton visage de l’instant présent pour te faire apparaître dans ta condition d’homme seul, qui se détournera un jour de ceux qu’il a aimés pour s’endormir profondément. Elle nous sépare d’avance, si bien que les dix premières minutes de retard t’ont déjà perdu. Après deux heures de retard, tu es blanc et j’ai allongé ton cadavre au bord de mon lit. Les peintures coulent lentement des murs et forment des flaques de couleur le long des plinthes. Et les cadres ont glissé, surtout le cadre pointe-à-pointe, qui a repris sa liberté en arrachant son clou du mur et regarde-le vaquer maintenant au bord de la fenêtre, d’un côté de la vitre ou de l’autre, regarde-le faire le cadre comme un débutant, ses allures de cadre sériel, acheté dans un bazar — était-il prêt à pendre en face d’un lit d’hôtel, est-ce qu’il avait le mental, est-ce qu’il était suffisamment aveugle, est-ce qu’on lui a forcé la main, est-ce qu’il avait besoin qu’on le regarde comme une œuvre ou qu’on se réfugie en lui comme un objet du quotidien ? Le cadre se barre de la chambre. Toi tu ne réponds pas au téléphone. Et la soufflerie dans la cour crois-moi s’il te plaît, la soufflerie suffoque.

*

Quand il est arrivé, Margaux, nous l’avons d’abord pris pour une bête blessée. Il ne portait pas la chemise habituelle. Le relâchement de ses traits s’étendait à tout son être : il avait perdu tonus et humour. Il est passé devant l’accueil. Il s’est hissé jusqu’à votre porte. Il a marché dans le coulis de couleurs. Il s’est effondré sur le lit. Vous étiez près de lui comme au chevet de votre propre mort, perdue, lui tenant la main, ayant à lui poser mille questions qui ne venaient pas car son regard intimait le silence.
Lorsque l’on s’aperçoit qu’un chat souffre, il est déjà trop tard : la douleur a remplacé le chat. On ne voit pas disparaître le chat au fur-et-à-mesure de l’avancée d’une maladie — c’est d’un coup comme un trou qui s’ouvre qu’éclate l’injure faite à ce chat. La chair le lâche. Il tire les rideaux sur ses yeux. Même ceux qui savaient le toucher n’atteignent plus le seuil de sa conscience. Son regard ne reconnaît plus ni ne questionne ce monde. Il ne lui reste qu’à reprendre sa motilité et il sera passé tout à fait de l’autre côté. On ne revient pas de l’autre côté des chats. Celui qui s’y enfonce abandonne sa famille, son nom, l’évidence des formes et des couleurs, il rejoint le royaume des choses.
Balaguère n’en était pas loin. Il murmurait dans sa fièvre, Margaux, les mots d’une langue que seuls entendent les morts. Or vous, vous l’entendiez. Et lui tenant la main serrée, vous répondiez dans cette même langue de poussière et d’envolées de sable. Il y avait beau temps que les murs étaient blancs et vides, mais ils se prirent alors à ployer jusqu’à former une rotonde que le secrétaire, le coffre en bois, le lit et les placards se courbèrent pour épouser. Les tringles à rideaux souriaient. Vous aviez peur de ce sourire sans gueule.
Vous vous êtes levée comme une folle. Vous avez nagé vers le téléphone. Tout avait lieu sous l’eau : les tonalités dans le combiné, le médecin qui ne répond pas, celui qui répond puis qui vient, le diagnostic dans une bulle sourde, enfin la rerigidification progressive de la chambre avec sa fenêtre à nouveau droite et l’angle des murs qui réapparaît, les meubles désélastifiés, le couperet tombé de la bouche du docteur.

Photo : Celui qui n’en sait rien – Déc. 2020

17 janvier 2021

La chienne s’appelle Jaya. Elle a des airs de bouledogue américain et galope le long des vignobles avec un bâton dans la gueule. Quand le soleil décline elle vient marcher contre ma jambe.

Elle me regarde avec plus d’affection que toute ma famille réunie, le front soucieux mais l’oeil indéchiffrable.

En fait, on ne sait jamais avec les chiens si leur regard est une question, une manifestation de gratitude ou une pure expression de foi. Quoi de plus aveugle que le regard d’un chien, qui boit la moindre indication tombée du visage de son maître ? Dans mes livres d’enfance, les hommes étaient les dieux des chiens qu’ils attelaient ou envoyaient se battre sur un ring. Entre Cherokee et Croc-Blanc si tu te souviens bien, le combat presqu’à mort ressemble à une guerre de religion : ordre du maître contre ordre du maître adverse.

Les êtres humains aiment à se croire au-dessus des chiens, mais en réalité leur foi vacille et en matière de spiritualité, nous jalousons nos chiens. Nous aimerions tenir à quelque chose comme les chiens tiennent à nous mais ça n’est plus possible ; il y a la philosophie, la mémoire et tous les jours un léger trébuchement pour nous en empêcher.

Et puis nous nous mentons les uns aux autres.
Les chiens, eux, n’ont pas le cœur de mentir.

Ceux qui pensent que les chiens leur mentent sont les mêmes que ceux qui ne croient qu’aux histoires vraies et sortent des théâtres en appelant fiction ce qu’ils ont vu. Leur figure de la vérité est plus rigide qu’une statue de bronze. Il leur faut la vérité nue posant pour eux, ou rien du tout. Ils mettent d’ailleurs une majuscule à Vérité. Leur Vérité ne saurait s’incarner que dans le cadre pur de la géométrie.

Aux autres, tout est vérité, surtout le regard du chien exempt de culpabilité dans la maison sens dessus-dessous – du chien innocemment ravi de nous retrouver après avoir déchiré notre lit.

*

Jaya n’aurait de toute façon rien déchiré. Elle a les mâchoires prises par un bâton, c’est toute sa vie. Elle explique à qui veut l’entendre combien ces bouts de bois sont précieux. Elle parcourt dix kilomètres alors que j’en fais cinq, en batifolant dans les herbes sèches, et toute la pierraille de l’arrière-pays vire du rose au doré à mesure que nous avançons. Bientôt, il fera tout à fait jour et il sera temps de rentrer.

Avant d’atteindre le portail, dans les derniers mètres, il se produit une drôle de dissonance entre le calme de notre balade, qui est un secret, et les bribes de voix montées du jardin, qui ramènent brutalement sur Terre.

Nous n’avons jamais quitté ce monde, et en même temps, nous en sommes loin depuis toujours. Pour réaliser cela, il faut cet instant de quelques secondes précédant le retour, quand les voix familières sont aussi les plus étrangères.

*

La joie de Jaya qui fond sur son bâton est inphotographiable ; pour la représenter, on devrait ajouter à la photo ce bondissement du cœur qu’aucune couleur ne saurait supporter sans trembler ou casser.

C’est une joie qui contraste avec le regard que la chienne sait rendre si triste à l’occasion. On a peine à croire qu’une croquette ou le simple geste de lui ouvrir la porte puissent consoler ce regard en chute libre dans un univers vide.

En trois jours, je m’attache à elle pour sa capacité d’allumer la lumière tout en sachant nous dire : tristesse, désespoir infini, croyance et déception.

*

Que restait-il à faire le dernier jour ?

Dans une dernière caresse, lui dire avant de m’en aller ce que l’on dit quand on est seul avec un chien qui nous accompagnait, matins et soirs, aux flancs de la Gardiole et que l’on va quitter pour, sans doute, toujours. Et la chienne a ce regard là – le regard dit : tristesse ! désespoir infini ! lumière !

Décembre 2020