7.10.18

Tu sais je suis vivante quelque part. J’ai un corps un visage une voix, des mains au bout des bras qui battent l’air et même l’air, qui n’est personne, réagit à leur contact. Je suis réelle dans une partie du monde, avec des gens qui me regardent et me répondent à des guichets. On s’adresse à moi de vive voix. On me dit les choses importantes en me collant des baffes ou en tenant ma main. Ça fait du bruit, ça met en colère, ça fait peur, mais je suis au moins intégrée dans la vie de la matière et j’éprouve pour tous ces gens de la reconnaissance. Tandis que toi, quand tu m’écris, j’ai l’impression d’être ton idée géniale. On ne se rencontre jamais. Tu es une adresse mail. Tu es une succession de lettres. Tu es tous les jours la même expression sur la même photo périmée. Je ne sais pas comment est ton manteau ni comment tu l’enfiles. Je connais ton adresse mais derrière la porte de l’immeuble, je ne sais pas comment sont les escaliers, les paillassons, les poignées de porte, la luminosité. Je ne sais pas l’ambiance que crée la succession de gestes qui fait entrer chez toi. Que vois-tu ? Tu penses dans quel ordre et de quelle couleur ? Quelle est la place que tu préfères à table ? As-tu comme moi la maladie de nettoyer pendant que tu cuisines, ou laisses-tu le désordre s’amonceler jusqu’après le repas ? Est-ce qu’il y a des tapis ? Et si tu te reposes : tourné vers quelle fenêtre ? Et pourrai-je un jour caresser le dos d’un livre que tu préfères, poser mes yeux sur les pages où les tiens ont vécu le temps d’une saison d’homme ? Le manque de cela creuse ma faim. Les atomes qui me constituent me quittent l’un après l’autre, me laissant à l’image que tu te fais de moi et qui semble suffire. Nous ne nous aimons pas, nous nous postulons. Depuis que l’on s’écrit, je deviens capable de traverser les murs. Si je veux saisir un objet, il reste en place et ma main le traverse. J’entre dans une pièce en lançant « bonjour ! » à la cantonade mais nul ne se retourne ni n’a senti le courant d’air qui a passé lorsque j’ai marché dans la table. Peut-être qu’après tout, tu n’aimerais pas ma voix. Le vêtement de chair qui me recouvre et me contient ne t’a jamais intéressé. Tu m’aimes avec chaleur, avec constance, avec une pointe de cruauté, le tranchant d’une lame apposé tendrement à la couture du corps.

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2.10.2018

Mon manteau couleur de feuille morte, court en serrant les dents. Il file sur les trottoirs luisants pour arriver à l’heure. Un vent joueur l’emporte avant l’aube et le secoue jusqu’à la nuit. Le manteau entre dans les galeries marchandes. Il est perdu dans la lumière crue. Il se fraie un chemin parmi la foule d’autres manteaux qui se fraient également un chemin. Il n’a qu’un seul ami manteau dans la petite ville qu’il habite. C’est donc un manteau libre d’aller et venir, de se perdre ou de disparaître. Il a deux crochets dans la vie : celui du couloir, où il dort, et celui du coin d’un bureau. Aucun ne le retient cependant. Il est là pour l’automne. Il est là le temps de la promenade. Il sera là tant que le vent joueur viendra le chercher à la porte pour le secouer dans les ciels. Il habite un courant d’air frais. Sa vie est une culbute, une roulade, une blague. Il n’a pas besoin de parler. Il est une élégance du vide. Un rouge à lèvres bordeaux sous lequel personne ne vit plus le complète, comme déguisement.

12.9.18

Je sais plus parler quand t’es dans la pièce, plus écrire non plus, je vivote. Impossible d’avaler ma salive et de bouger autre chose que les yeux et les lèvres. Mon corps est logé dans une boîte dont il ne doit en aucun cas sortir. Je te regarde sans tourner la tête, en l’inclinant légèrement sur le côté comme preuve de vie et d’intérêt pour toi. Parfois, tu m’arraches un sourire ou un battement de cœur. C’est tout. J’aimerais tendre la main vers toi, te l’offrir paume ouverte mais les os de mon épaule sont soudés l’un à l’autre. L’articulation ne bouge pas. Une loi intérieure m’enjoint de ne pas occuper l’espace, de prendre le moins de place possible. Une loi liée à ta présence, parce que si tu quittais la pièce je pourrais à nouveau rire sans avoir l’air con, remuer les bras sans donner l’impression de me découvrir un pouvoir mal maîtrisé, manger avec naturel, me lever de cette chaise, marcher sans me cogner aux meubles, prendre un livre, en lire un passage à voix haute et claquer la couverture en m’exclamant « putain ! », et tourner sur moi-même, et évoluer dans la pièce avec des sons, des gestes, des envies, une fluidité, sans y penser une seule seconde. Mais tu es là. Dans ton regard il y a un autre regard, despotique, que j’ai moi-même inventé, un regard dont tu n’as pas vent, qui se pose sur moi avec toutes les attentes imaginables et toutes les attentes inimaginables du monde, et qu’il ne faut pas décevoir. Tu l’ignores. C’est ton grand pouvoir. Tu me cloues à ma chaise. Tu cloues mes idées dans ma tête et elles se marchent dessus sans ordre. Tu cloues ma langue à mon palais. Tu cloues mon corps entier aux coordonnées spatiales qu’il occupe à l’instant t de ton regard. Tu me figes, me captures, tu me tortures puis tu me mets en croix, et dans le sang sans sang qui s’écoule à mes pieds, tu peins mon obsession.

8.9.18

Nous sommes assis dans le parc où il m’a poursuivie. « Parle », dit-il.  Il me commande des mots. C’est une violence qu’il m’inflige en réponse à une autre que je lui inflige : ma fortification de silence imprenable, ma trajectoire alambiquée en courant devant lui, la ville sillonnée, effacée. Quand nous échouons sur ce banc, l’eau de la Seille, je ne sais comment, m’envahit. Elle m’envoie des mots mourir dans la gorge. La Seille est bordée d’ombres d’arbres. En plein jour ce sont des saules blancs, mais les saules blancs sont noirs ce soir.

Il ne sait pas qu’en m’enfuyant cette nuit-là, en claquant la porte de la voiture, en courant de la ville au parc, c’est dans sa direction que me pousse l’habitude, et que mes pas conduisent chez lui, qu’il me faut retenir mon souffle pour ne pas appeler son nom, redoubler d’attention pour ne pas finir dans sa rue, veiller l’une après l’autre à l’extinction de mes pensées car en chacune un quelque chose revient vers lui. La situation est absurde. Il me court après lui courant après. Cela me donne envie de rire et de pleurer.

1.9.2018

Je veux croire que d’un bout à l’autre, cette année sera haute. Haute comme un sourire sans effort. Et si elle ne l’est pas, je nous la rehausserai de force, je la tordrai comme une barre de métal jusqu’à ce qu’elle rende son jus amer – je vais la suspendre aux balcons, l’émietter dans les rues de Metz, de Sète, de Florence, et tu verras ce que deviennent les sourires sombres quand on rabote un peu, tu verras comment ça se traverse, un corps, au seuil de l’été, quelles bêtes sauvages s’y croisent et quels nuages y passent et quels soleils y filtrent.