22 juin 2017

Je n’ai jamais relu ces pages dans lesquelles à 17 ans je me suis jetée à écrire pendant des jours. Ce dont je me souviens, c’est pour la première fois d’avoir eu le sentiment de ne balader personne – d’être d’une transparence totale, d’une transparence insupportable. Je revois également le support sur lequel j’écrivais : photocopies surnuméraires que ma mère apportait du SGAP dans un souci d’économie et qui me servaient de brouillons. Je les couvrais de mots, recto-verso, en contournant les textes officiels déjà imprimés, sans les lire ni même les voir. J’écrivais invariablement au crayon de papier. Il y aurait tant à dire à ce sujet : la prise d’assurance radicale qui s’emparait de mon tracé lorsque j’abandonnais la plume et les stylos. Sur mes pages d’adolescente, le crayon a laissé des lettres régulières, ce sont là les rares lignes d’écriture franche et fluide que j’aie données, sans changer à tout va de personnalité graphique. Ces lignes de confession, je n’en sais que deux choses. D’abord, le pouvoir d’apaisement énorme qu’elles eurent à l’époque de leur écriture ; leur prise sur des tristesses que je me fabriquais sans doute mais qu’il me fallait formuler pour prendre conscience de ma responsabilité à leur égard. A 17 ans, je me racontais des histoires et je les propageais autour de moi. Il est frappant que ma première expérience d’écriture totale (d’écriture partie du corps, passée par les mots, revenue au corps) n’ait précisément pas été un énième mensonge. Bien au contraire, elle a puisé dans le réel et la grisaille. La sensation physique de cette écriture fut proche de celle d’un cri ou d’une reprise de souffle après une longue apnée. J’éprouvai à l’époque un sentiment de légèreté proportionnel au poids qui était en train de m’être ôté. Or, et c’est le plus important : rien n’avait pourtant changé. Ces confessions pour moi-même, entre la lettre d’adieux et le message d’excuses, nul n’en pris connaissance. Voilà qui nous amène à ce que je sais d’autre au sujet de ce texte. Son caractère illisible, l’interdiction fondamentale qui en verrouille l’accès. Il n’a jamais été question pour moi de refaire face à son contenu, encore moins de le donner à lire. Je le savais trop nu, sans contournement salvateur. C’était un texte qui me regardait dans les yeux et qui m’accusait depuis la place la plus propice : « moi-même ». Et pourtant, arrivée au bout, au lieu de m’en débarrasser je l’ai rangé dans une pochette.

Quand je l’ai retrouvé il y a deux ans de cela, je suis partie à rire – sans avoir besoin de le lire, en le reconnaissant rien qu’à la forme des lettres, à la longueur des pages, au type de papier utilisé. De quel droit cette gamine de 17 ans revient-elle me donner des leçons ? ai-je songé avec mépris. Puis le rire s’est tari. Je suis restée toute bête avec mes feuillets dans les mains et c’est comme si de plus en plus ils m’avaient chauffé sous les doigts. Ensuite, comment cela se fait qu’ils soient tombés en miettes, dans quelles poubelles ils se sont dispersés, qui a bien pu les retrouver, les recoudre, en lire des passages, je ne saurais le dire. Tout ce qui me revient, c’est le regard d’enfant sans concession que j’ai croisé alors, un regard métallique et dur, comme la réalité, et qu’à ce regard-là je n’ai pas su répondre.

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27 mai

Le fond de l’air a quelque chose d’un rythme qui galope. Cet été fait l’effet d’un paysage ouvert, avec ses proportions de liberté, de solitude, de sérénité et d’angoisse. Même la mort a le visage gai. On en parlait encore l’autre jour, c’était dans l’odeur des grillades au pied de la cathédrale, je décrivais joyeusement à mon ami combien la mort, ces temps-ci, a bonne mine. « Elle a l’énergie pour être violente. » Il demandait : pourquoi la mort devrait-elle être violente ? Je répondais : c’est tout ce qui console les lâches.

Plus tard, j’ai regardé dans le soleil du soir ces gens tièdes et heureux, un verre de vin à la main, leurs lunettes reflétant la place du marché aux pavés luisants. Et je me suis sentie lointaine, montée dans la même barque qu’eux mais prête à passer dessus bord, je me suis sentie seule parmi tous devant un grand pays superbe. Ils étaient là, il n’y avait pourtant personne. Je ne les ai pas moins aimés, en cet instant, qu’une famille qu’on perd.

Mon ami parlait de marcher. Il est de ceux qui ne se trouvent qu’en se perdant dans la montagne, à condition que la montagne soit aride et inhospitalière. Plus que tout autre paysage, la montagne est un serrement de cœur. A l’inverse de lui, je l’aime verte ou glacée. Ni lui, ni moi n’avons choisi quelle montagne il nous fallait. Un paysage de cœur, c’est lui qui vous appelle. Il décide que ce sera vous. Il envoie quelque chose qui peut se lire comme de la joie et de la douleur mélangée. Ces montagnes sont nos portraits, nos levées de terre et de sang, nos vallées d’angoisse ombragées, l’à-pic délirant de nos perspectives, l’écho de notre solitude. Elles sont les pics aigus qui crient pour nous. Elles offrent des crêtes en fil de rasoir où danser, où se taire jusqu’au bourdonnement, où perdre le sens du commun. L’été, au-dessus d’elles, tend deux bras de ciel effrayants. On se croirait marcher dans un rêve quand on marche en soi, loin de soi.

/1/

Ils ont beau dire que tu vivras toujours, six mois après ta mort tout le monde a oublié de qui je parle avec ce regard-là, cette voix. Quand tu n’existes plus, tu n’as jamais été des nôtres. Le deuil n’est pas l’oubli de ce qui fut. C’est comme s’éveiller d’un délire, c’est un divorce avec les personnages de mon imaginaire profond. J’aimais l’idée que tu existes mais ton prénom ne renvoie plus qu’au vide ; c’est un terme sans référent, ton corps une licorne. Le deuil, c’est rectifier sa réalité intérieure afin qu’elle rejoigne le cours des choses. On prend le soin de verrouiller les portes qu’il ne faudra plus pousser : celle qui conduit entre tes bras ouverts, celle qui donne sur un souvenir commun dont on ne peut rire que tous les deux, celle que je pousse en composant ton numéro de téléphone. T’aimer en folle furieuse serait refuser à jamais de condamner ces portes. Errer dans le couloir qui les relie en murmurant ton nom. Toute la vie, ainsi. Et tu existerais. Tant que je marcherais de l’une à l’autre de ces portes, oui, tu existerais, dans le brouillard qui seul peut se présenter derrière elles, fluide et volatile, en dépit du bon sens, ah ça, comme tu existerais ! Et l’on m’enfermerait, mais quelle importance ça aurait ? Il y aurait toujours un couvert pour toi, toujours une heure pour toi, toujours un livre traversé ensemble, je te rendrais toujours visite dans le même chalet dont, si tu n’ouvres pas, j’enfoncerais la porte ; on pourrait bien me secouer, que veux-tu que ça change ? j’ai, physiquement, du toi en moi, qui ne s’en ira plus sans également m’en aller.

 

2 avril

Elle lui parle du lac en le lui attribuant presque. « Ton lac », dit-elle, « salue ton lac pour moi ».

Pour lui, Genève est toujours un peu une corvée. On n’atteint Genève qu’en redescendant la montagne. Il a ce mot exact, pour Genève : « redescendre ». Je descends à Genève veut dire : je serai fatigué, il fera toujours un peu gris.

Silencieuse observe cela depuis son amour pour Genève, qui est un promontoire érigé en faveur de la ville-maison. Elle fronce légèrement les sourcils. Que son amour et son amour ne s’entendent pas si bien lui fait quelque chose d’indéfinissable. Son cœur droit qui déclare la guerre à son cœur gauche, ça bat la chamade à l’envers.

Pour le lac, c’est tout autre chose. « Ton lac », dit-elle, et il répond : « le lac de personne, ce merveilleux lac ». Ainsi tout va mieux. Bleu s’accorde à bleu, se redouble.

11 mars

Il y aura d’autres jours de plein soleil avec l’odeur des fleurs mais plus jamais ce jour précis d’avril dans la même lumière dans la même odeur avec la poussière de pollen qui fait de l’air une soupe à respirer, plus jamais ce jour-là d’avril sur le chemin du collège et pourtant toujours dans une telle lumière dans une telle odeur, quelque allusion glissée, un battement de cœur qui dérape, un léger trébuchement du temps, ce vieux jour oublié comme une mélodie d’ambiance

Il y a un autre printemps dans celui-ci mais tout au fond, deux autres printemps dans celui-ci mais tout au fond, un collier entier de printemps amassés au cours de la vie, ce printemps-là est plus épais que tous les autres auparavant, a l’épaisseur de tous les précédents et la sienne propre en plus, est cependant d’une transparence inouïe, puisqu’on aperçoit depuis la fenêtre de ce printemps les étages inférieurs d’une tour de printemps

Imagine alors un centième printemps, l’irrespirabilité, la charge, le bourdonnement de voix et de chansons d’un centième printemps

Imagine, si tu peux, ce centième printemps par-dessus les autres, les contenant tous, la ville entière qu’un centième printemps forme en une personne

Et dans le corps de ce printemps, emballe chaque vieille lumière, la moindre miette d’avril ou d’odeur sucrée que tu trouveras, emballe ce que tu fredonnais enfant, des paroles exactes, les deux teintes de soleil différentes qui tapent sur son bras à la fenêtre de la voiture lorsque la vitre est à moitié baissée, emballe aussi combien les arbres ont pu verdir, verdir, verdir, sous ce foisonnement de feuilles ta mère qui est pressée et ne veut pas les regarder et lorsque tu insistes qui te traite d’enfant, puis les printemps suivants quand tu ne le dis plus, que tu regardes à t’en faire mal avec l’air adulte et le cœur d’une biche ahurie, et mets encore dans ce centième printemps la nuit claire qu’il y eut, ce que les nuits là-bas pouvaient être à la fois silencieuses et légères, tu attendais la nuit comme un joyau qui viendrait de son propre chef se poser sur ton front, et souviens-toi aussi de tes impressions de printemps, le printemps d’octobre en Espagne dont tout le monde rirait que tu l’appelles ainsi, et pourtant quel printemps ce fut, le seul printemps de plages et de catalan que tu aies connu, et la plage était froide, et l’on passait des heures à parcourir sa monotonie de plage morte

Ce que tu auras enfermé dans ton centième printemps, circule et se mélange
Tu ne dois plus rien reconnaître
Tu dois sentir la panse indéchirable du printemps se fissurer
Avec la sensation qu’il est sur le point d’éclater
Un printemps qui porte ses frères est toujours, quelque part, sur le point d’éclater
Lorsqu’il cède il en met partout
C’est un drame, un regret, mais c’est aussi un soulagement