27.02.2018

Inévitablement viendra le matin où l’on pensera : « c’est aujourd’hui » – il faudra se lever quand même. Il fera encore nuit sur le Campanile de Laxou. Tout sera différent de ce que l’on imagine, si ce n’est la sensation d’irréalité propre aux échéances fixées de longue date lorsqu’elles finissent par arriver. Tout est prévu, il ne manque à l’événement que sa concrétude, à la réservation d’hôtel il manque le visage d’un réceptionniste, il manque un numéro de chambre, une couleur de draps, un agencement de salle de bain et le poids d’une clé dans la main. Il manque à la veille de l’événement le déroulé du paysage à travers les vitres du bus numéro deux. Il y manque un vieux trac, bien sûr, et puis il manque la météo.

La Nancy du douze mars est de toutes les couleurs, de toutes les températures, de toutes les humeurs. Elle vous boude comme une femme, et tandis que l’on se retranche dans un bistrot en attendant que l’orage passe, éclate soudain de rire et revient, merveilleuse, avec ses créoles d’or plaqué dont les oscillations arrondissent le temps. La Nancy du douze mars, on ne peut pas trancher, sera belle et mauvaise.

C’est la Nancy du lendemain qui se dérobe. « C’est aujourd’hui » penserai-je, mais la ville ne se laisse pas faire et rue dans les brancards du temps. La Nancy du treize mars sera noire avant sept heures, parcourue de monstres qui se faufilent les uns le long des autres en chuchotant le nom d’Ambroise Paré. On lèvera la tête pour découvrir que la rue même que l’on emprunte porte ce nom. Alors, une vague d’enfance viendra tout emporter : la route qui fraie sa voie entre les cliniques et le vide, les voitures aux regards de LED, le bruit d’eau fraîche de la circulation sur l’autoroute au loin, tout emporter pour ne laisser qu’une seule image. Celle d’un ancien automne, la rue Ambroise Paré de Metz. Il y avait à l’époque une rangée d’arbres qui perdait ses feuilles, tranquillement comme on n’est plus tranquille en tant qu’arbre aujourd’hui – sans qu’on vous les souffle et sans balayeurs. Les feuilles nous arrivent aux mollets. On a huit ans ; elle, fille de médecins qui deviendra vétérinaire et ne me parle que de bêtes, lui son frère, un grand blond rieur. La maison dans laquelle ils m’invitent à dormir compte trois étages, une cour extérieure et un cabinet de consultation. Même sans luxe apparent, chez ces gens simples et aimables, à huit ans seulement la différence me prend la gorge ; je ne les inviterai jamais en retour. Ambroise Paré devient un synonyme d’aisance et de lumière, devient la vision du muret qui longe l’hôpital Bon Secours, devient une litière de feuilles mortes, devient l’unité de cette famille qui recueillit ma seule, ma minuscule fugue, et sut calmer ma mère.

Voilà ce qui se passera le treize mars avant sept heures. La vieille Metz de mon souvenir viendra nouer sa rue Ambroise Paré à celle de Nancy. J’aurai presque trente ans et presque neuf. Je longerai deux rues à la fois. Je traverserai les pelouses qui mènent à la clinique et je les aimerai tout autant, aussi déraisonnablement, que le jardinet d’arrière-cour où nous regardions courir la lapine, et je désirerai autant qu’elles m’appartiennent que j’ai pu désirer voler l’enfance de mes amis, m’installer entre leurs parents, vivre dans leur maison, et m’appeler comme eux.

Nancy – verte ou noire, dans ce désir-là, tu es capable d’écraser ma peur.

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14.02.18

Nancy a ressorti son attirail de sondes, de seringues et de technétium 99m. Les jours là-bas ont finalement la forme d’un entonnoir. Glisser, glisser, faire coulisser l’un face à l’autre les deux trottoirs de la rue Henri Poincaré devenue ton jouet ; et l’emprunter au pas de course, y trébucher tant tu vas vite, te retenir à des façades qui fondent sous tes paumes comme du sable, la remonter semaine après semaine avec les rendez-vous qui se rapprochent, comme la rue du docteur Grandjean s’approche de la Place Thiers, en traversant le parc à toute allure sans même le regarder, dans ce trajet toujours le même, de la rue à la place, couru, à travers une foule de fantômes inarrêtables qui voudraient bien te faire tomber dans l’allée mais qui n’y arrivent pas.

Tu passes de salle d’attente en salle d’attente. Dans les cages d’escaliers ça sent la pisse et le moisi, le désinfectant et l’adrénaline dans les couloirs de la clinique, et lorsque tu apprends qu’il faudra retirer le bracelet colombien qui ne te quitte jamais, une grimace naît en toi que tu as peine à réprimer. Voilà le portrait de Nancy. Celui qu’après bien des années passées à tenter de lui pardonner, tu dresses avec dégoût. Rien n’est plus Nancy que le sang qui siffle dans tes veines et brusquement qui coagule en caillots de lave noire.

Ne sois pas si sévère avec cette ville, qui n’y peut rien, malgré ses doigts crochus et la poussière de mauvais jours qui lui plâtre les rues. Je ne peux plus voir la vie que tu menais ici, mais Nancy qui appuie sa neige à la fenêtre, oui – c’est là tout son visage, cette neige est son seul regard, la seule chose qu’il faille retenir. Avec ce regard, tout est bu, les joues sont vidées de leur sang et blanchissent instantanément. De petits animaux marchent au bord des gouttières. Réfugie-toi dans leur douceur. Une perruche fait lever les têtes vers un arbre du parc. Il y a des cabanes, des nids, des musiciens. Et toi tu passes. Tu cours. Nancy n’a pas bougé. Elle aura toujours ses faux cils et ses oiseaux dans les cheveux ; elle va t’attendre derrière la fenêtre de chaque salle d’attente où tu mettras les pieds, en te tirant la langue – mais t’attendre et, au fond, n’est-elle pas la seule à le faire ?

2.2.2018

Le jeudi, je suis seule.
Seule pour manger : je me vautre sur les vieux poufs du coin revues de la bibliothèque.
Seule face au placard surpeuplé de classeurs.
Seule de l’étagère à l’ordinateur.
Seul espoir pour le téléphone d’obtenir une réponse.

Les autres jours, c’est différent.

Macha m’apporte du chocolat. Elle le sort de son sac comme un larcin dont elle est fière, elle jette autour d’elle un coup d’œil peureux, puis en déchirant l’emballage elle me dit : tiens, prends-en beaucoup.

Blanche vient s’asseoir sur une chaise à roulettes et me demande, complice, des nouvelles de la vie. Il arrive que son rire généreux emplisse le bureau et déborde dans la bibliothèque attenante. Plus tard, je fais tout le café possible – il n’est pas bon mais elle ne le dit pas – et nous grignotons des pâtisseries.

E. pose sur moi des regards dégueulasses et des regards d’enfant. On ne sait jamais trop. On passe en un clin d’œil d’un instant où il faudrait le rabrouer à un instant où il serait à recueillir. Il chante, il s’adresse à quelqu’un, derrière lui, d’invisible qu’il appelle Gérard. Il raconte la Yougoslavie et qu’en rentrant, pendant des mois, si une porte claquait il se jetait par terre. Il a toujours une bonne idée ou une mauvaise derrière la tête.

Notre vieil historien sent la poussière et la préhistoire. Il porte un manteau fade qu’il ne prend pas la peine de retirer en arrivant. Il me montre en parlant très fort des photos de gens disparus, qu’il nomme sans se tromper. Il cherche des noms dans des registres que personne ne consulte plus. Il photocopie des pages et des pages. Il me prend par la manche et je le guide dans la salle des archives jusqu’à la boîte F2-105. De temps en temps, il part trois semaines en vacances dans un pays lointain. Quand ses prothèses auditives sifflent, l’historien parle encore plus fort et répond à côté de la plaque.

P. aura bientôt quarante ans. Elle fournit un effort considérable pour être dans les clous. Chacune de ses attitudes, de ses intonations, de ses paroles est étudiée au millimètre. Il n’y a rien à redire à son brushing ni à son style vestimentaire. Elle fait montre d’un grand dévouement. Mais quand elle braque sur vous son regard bleu de mer, le voile de la normalité se troue. Si elle sourit, on ne peut rien en dire – on ne voit jamais que deux yeux, c’est magnétique, on s’y accoude et la fenêtre part avec le train. Un jour, le grand patron a dit « nous sommes tous noyés dans vos yeux ». Ce n’était ni faux, ni à dire.

 

29.1.18

Nous ne partons pas en voyage. Nous sillonnons inlassablement le même lambeau de campagne, entre la ferme de Montigny et ce qu’on appelle « le village ». Après l’inondation de la semaine dernière, la Seille se retire lentement. Certains chemins débouchent encore sur une étendue d’eau limoneuse au couvert des arbres, il reste des champs mangés d’eau et des sentiers noyés, mais les promeneurs sont de retour, fidèles ombres chinoises au pays sans lumière, et la pluie a cessé. Au loin, une grande chienne noire au profil effilé court si vite qu’elle découpe le vent.

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24.1.18

La vie continue, disait-elle. Et c’était vrai. La vie continuait. Seulement, la vie s’était réduite à la recherche d’une place de parking au centre commercial, à la dimension d’une paire de rideaux, aux bouteilles d’huile d’olive dont l’économie aurait pu permettre de payer la facture d’électricité. On prenait des mesures, on demandait l’heure, on remplissait des agendas, on définissait des budgets, on se laissait peser par les docteurs, on recherchait des références, on comptait les enfants, on augmentait les doses, on demandait l’heure à nouveau. La vie avait la gueule de ces enseignes qui clignotent. Le rideau arraché, elle vous montrait ses dents de chiffres. Elle avait un goût de néon grillé, une raideur de grillon mort. Les corps apparus çà et là se déchiraient aussi facilement qu’un napperon de papier crépon. « Tu me passes au travers », lançait Silencieuse à une ombre. Et invariablement l’ombre lui répondait : je sais, mais la vie continue.