Maison vide

La maison n’est pas belle, sans toi.  La lumière est ébouriffée, mal maquillée, elle a perdu sa chaussure gauche et ses collants sont tout filés. L’oxygène brûle comme de l’acide.

Et je me tiens debout dans ce tableau géant, encombrée de moi-même et de mes sensations.
Ce qui se passe ici ne veut être su que de toi.
Musique de rue, voyages promis, arrachement partiel de la paroi d’un corps, tout cela vient finir en moi comme dans un réservoir de transition. Je ne suis qu’un sentier vers toi. Je gonfle sous la pression des événements de vie qui transitent en pure perte en moi. Ils s’habillent de ma voix – ma voix intérieure. Toutes choses me traversent à l’encre de cette voix. C’est une voix que je peux choisir de forcer et d’entendre en articulant mentalement la sonorité de chaque mot, ou de diluer dans un vrac d’appréhensions informulées. Mais je ne sais pas la changer.

Je ne sais pas changer la voix de mes pensées. Je ne sais pas changer la tapisserie du couloir. Je ne sais pas coiffer la lumière. Je ne sais pas dormir longtemps. La léthargie me prend, me tient deux jours entiers. Deux jours entiers les yeux ouverts sur le plafond. Trois jours. Je me relève entre deux fièvres, je pleure je mange de l’eau je dors. Le temps est long. Usant. La chambre a perdu ses bijoux et je veux ta voix dans ma tête. 

(november rain)

C’est un air important. Il porte une époque morte saturée d’images mortes et qui pourtant me hantent.

D’abord il y a le front des nuits. La profondeur des rues les lampadaires muets. Ce qui bruisse et que l’on sent frais comme une odeur de petite pluie. La jolie maison, qui se dresse au coin de la rue, dont le portail grinçait toujours, mais qui m’était un lourd coton de silence et de solitude. La maison vénéneuse, je pense. Elle sonnait creux, parce que le cœur était ailleurs.

Je me souviens d’avoir su marcher. Mes pas d’alors m’échappent comme ceux d’une autre, on dirait que Nancy me porte, qu’elle me glisse dessous sans effort et c’était sans doute faux.
J’ai eu très froid, là-bas. J’étais trop libre d’un seul coup. Pour moi, la liberté manquée renverra toujours à Nancy. Une ville à visage pâle, très dur, aussi laide et enfarinée que ces vieilles dames coquettes jouant de leurs bijoux. L’architecture ne m’en jette pas. Nancy est triste, elle pleure tout le temps. Derrière la fontaine à dorures de la place Stanislas, elle s’enlarmoie même en verdure, devient parc, paons, fades promeneurs. Mais ses statues et les allées ont le goût du heurtoir contre une porte close, et des départs recommencés, et des absences définitives. Nancy a froid, l’hiver. La rue St Jean pleut de lumières, on se macaronne le cafard en montant vers la gare. Autour de nous, les cinémas et les commerces dessinent un grand mur criard tout en lumières fausses. Elle aime cela, briller, Nancy, mais viscéralement, elle frissonne. Elle n’a pas les trains dans la poche. Tout la quitte et ses nuits la mordent.
J’ai tant marché là-bas, que mon quota de pas permis s’y est dilapidé.

Je me souviens d’un soir, un quai, le vent de biais qui frayait même sous mon manteau. Et de la lumière glacée -peut-être des néons, qu’en sais-je, mais tout m’apparaissait verdâtre. Les gens de la scène que je décris ont perdu leur visage en route. Il transpiraient le morne. Je les vois immobiles. L’instant d’après, ils disparaissent.
Je m’étais alors adossée contre un puissant pilier, nous nous regardions sans rien dire. Nous élongions l’instant : il s’appelait silence, à l’heure de pointe, et en pleine gare.
Puis je suis restée dans tes bras noyée dans une odeur d’encens. Est-ce que j’aimais l’odeur ou la personne qui la portait ?
(Lorsque j’allumais de l’encens, seule chez moi pour t’y convoquer, il ne te ressemblait jamais. C’était un vêtement vide, du si présent dans tant d’absence. Des pluies creuses me cinglaient au ventre.)
Tu n’aurais pas dû me tenir. Ou le faire sans tendresse. Tu aurais dû garder distance, te taire avant de monter dans le train, « ne le regarde pas s’éloigner». Je me souviens qu’il est parti comme un cercueil qu’on charge dans un corbillard. Je ne suis pas tombée.
J’ai marché toute la nuit. Des larmes de semelles, des courses échevelées dans un novembre au sang battu. Nancy gardait de toi un souvenir aigu. Les lieux que je t’avais montrés me semblaient révolus tandis que j’y passais ; j’avais le sentiment d’avoir tout rêvé à l’instant : ton contact, une blague vaseuse au sujet du nom d’une enseigne, des échanges de regards complices, la chaleur de ta main, et que tu t’exclamais pour des bêtises et que, je te parlais comme on écrit.
Une balade à deux doublait mon errance solitaire.
Sais-tu, as-tu appris, depuis, l’hôtel de ville éclairé par-dessous ? et la petite magie de l’Arc Héré tout bleu ? Il me retranche du monde ; tous les baisers interdits planent dans son grand bocal de lumière, mais il cristallise de froideur, il est d’un matériau terrible où s’insinuent tous les hivers qui vous remordent par après.

Ton image se nécrose en moi lorsque j’en parle. Je me trouve un peu fraîche, un peu mal à propos. Qui suis-je pour parler des défunts ?
Nancy n’a de cesse de mourir et malgré moi, je la ranime dans ses dimensions personnelles. Elle n’a jamais rien eu d’une ville. C’est une chute en pierres, sons et lumières artificiels, un écrin aux dents acérées, la capitale de la pire perte, l’âme vide, le ventre ivre et l’enfer.

été 2011

Tension dedans, vallée, creux de vague, bout de souffle,
j’ai comme un élastique droit debout fond de ventre,
qu’une absence retend comme jamais
on dirait un enfant sur la pointe des pieds, qu’on étire qui s’allonge,
qu’il est sur le point de claquer,
on dirait quelque chose qui a perdu quelqu’un,
ça veut baiser la Lune sur son front de trouées
ça tombe à la renverse et ça revient debout, comme un élastique où la nuit aurait jeté sa poigne noire,
tout sent l’écrasement et ça respire à peine,
c’est tout entier tendu vers une image absente.

De l’absence

La maison, notre grande aire de vie où s’envolent tes rires au matin, toi qui dès levée sais bondir, poignets et chevilles en grelots.

Il pleut tout petit très dehors mais si loin.

Sur la cheminée, tambourin. Tu le soulèves, pour battre avec la pièce entière en un gros coeur de troubadour. Et en chantant, chantant comme je chantais à ton âge, sans savoir qu’il arrive un jour où même la musique devient une affaire sérieuse.

Alors, à la table du petit-déjeuner, le long d’une grande baie vitrée qui donne sur les champs, je m’assieds dos à la lumière. J’enfonce mon visage dans la salle à manger, vide, où je me vois soudain surgir, mais sous les traits d’une autre chère. Qui danse. En tambourin. C’est toi.

Tu sais je somnole de vieillesse
je m’ensable un peu plus, chaque heure,
malgré tes spectacles d’enfant.
Mais te reconnaître réchauffe,
t’être contemporain m’éclaire.
Je me blottis au fond de nous,
ce temps que l’on partage dans les bras du même été,
et la nuit ne veut plus rien dire.
Le temps ne décolle plus.

Puis comment cela vient nous rompre les continuités,
comment tout fuit, je n’en sais rien,
qu’est-ce que ça veut dire de vivoter dans la maison
où tu n’es plus
et de croire
pourtant
que tu ne la quitteras jamais
tant la texture des temps que l’on a partagés
m’existe.

Une promesse de neige

Tu me hantes comme une promesse de neige que le ciel retiendrait. Tu vas t’épandre loin d’ici, le paysage aura couleur de lait, il se sentira fort sous ton tapis d’amour et moi, je serai loin, à te crayonner cent visages que tu perdras tout aussi vite (aucun d’eux ne t’ira vraiment), à imiter ta voix en pensée pour t’entendre à nouveau en moi, à te construire des bras imaginaires en couvertures, que je nouerai à ma taille pour “faire plus proche” au plus profond de ton absence.
Je suis un vieux château, tu sais, un château qui souvent s’écroule mais un lieu vivant de fantômes, parcouru des mille toi rêvés, chantés, nommés, portés pendant tous ces siècles de vie, depuis que sans la voir je connais ta peau mieux que tout.
Depuis toi, j’ai l’impression de faire dix fois ma taille d’avant mais d’être encore bien trop petite, bien trop spontanément naïve, si bercée d’inculture et de fraîcheur gamine… J’ai beau être déjà bien vieille, je ne tiens pas ta route, demain déjà je rougirai de mes gestes et mots d’aujourd’hui, je me dirai : « petite ! petite ! petite ! » et me cacherai sous les draps.
Puisque tu es si bon, tu viendras me chercher, l’air amusé au coin des lèvres. Tu soulèveras le drap, diras des choses a priori légères, « ne sois pas bête », « tu boudes ou quoi ? », mais tout à fait le genre de mots souriants qui abattent la honte, et lorsque je serai revenue contre toi là où il fait si doux, je prendrai brutalement conscience du vide qui s’étend sous mon corps, de la nuit magicienne où je vois se mouvoir des formes que je fais tiennes mais dont tu ignores tout, du manque vengeur fiché en moi au plus poignant de l’éternité.
Cela ne durera pas, d’ailleurs. Tu réapparaitras la seconde d’après comme si de rien n’était. Et je me trouverai bien au chaud dans des bras qui rassurent, avec un doute lancinant quant à ta présence véritable.
Ma vie se débat dans un cadre lézardé de disparitions.
Ainsi me hantes-tu, sans fin, à la manière d’un ciel farceur. D’un ciel qu’on croit pouvoir frôler alors qu’il plane bien au-delà des bonds que l’on fait pour l’atteindre.