bout de course

A cette heure je laisse le soir éblouissant enjamber la chambre où je lis

à droite la porte est entrouverte, tout le couloir illuminé doré, doré qu’on s’y noierait

la lumière évite soigneusement ma chambre

elle contourne la pièce en suivant le dessin d’équerre du couloir

quand ça se brise à gauche, son flux casse en coude sec

tout ce courant frôle par l’extérieur la paroi de la chambre, et au bout, dans le mur, plonge par la fenêtre

on le retrouve ensuite en bout de course, écrasé sur l’immeuble à l’est

puis le déclin du soir

ce déclin je m’en rends d’abord compte par l’extinction de la façade

ou par progressivement cette température visuelle qui s’essouffle dans le couloir

ça n’a plus le courage d’être le bain doré

il y a comme un ternissement

un épuisement plénier

pourtant, je n’en viens que plus tard à nommer l’assombrissement, longtemps après avoir ressenti la première gêne à lire, alors même que les pages sont déjà inclinées vers la fenêtre et que je suis penchée dessus

l’éclairage électrique s’est allumé à mon insu

fraîcheur bruissante, bleue sombre

j’émerge de l’histoire avec cette lenteur d’enfant qu’on arrache au sommeil au plus fort de son rêve

et c’est l’ébahissement

la pénombre erre dans le quartier, sa robe noire et vide sans structure ni forme, les cheveux en désordre, des volants et feuillages partout
elle flotte comme un fantôme perdu

je suis un frisson stupéfait

Livres

La chambre est débordée. Dans tous les coins, des livres. La bibliothèque démissionne, le dessus de commode aussi ; des Everest sur le bureau et le clavier du synthétiseur. La lumière n’arrive plus, les piles se hisseront bientôt jusqu’au plafond, crèveront le plafond, feront de nouvelles cheminées. Ce jour-là, si mes ongles ne sont pas trop rongés, je grimperai là-haut, j’irai m’asseoir au grand sommet. Ca poussera jusqu’au ciel, salut ! – de toute façon on me reproche déjà d’être trop toujours dans la lune.

Visages des lieux

Silencieuse lorsqu’elle se trouvait seule, démontait mentalement la chambre meuble à meuble. Cela faisait des mois qu’elle déplaçait les étagères, les tables, le lit, le piano, rien que pour essayer autre chose – une fuite radicale en huis-clos.
Depuis toujours, les pièces avaient eu des visages, des expressions. Surtout la chambre et la cuisine. L’appartement entier, en fait. Son agencement ne changeait pas, pourtant par éclairs il devenait autre.

Un jour de grisaille, à demi-ensommeillée sur un tabouret de la cuisine, Silencieuse avait senti cela : une différence. Une différence difficile à nommer, qui rendait perceptible un degré rêvé de la pièce ; un ressenti modifié des choses : la cuisine avait cette allure triste qui n’était pas là la veille, et pourtant rien n’avait bougé. Elle semblait habitée par une musique que l’on devinait sans l’entendre. Il y avait besoin d’en consoler le fond d’atmosphère, d’y résoudre un insituable chagrin. La cuisine s’était toute transfigurée, on n’aurait pas su dire en quoi. Il y avait comme : un décalement du regard. Comme un cran qui aurait sauté. Et Silencieuse reconnaissait comme sienne cette cuisine venue de nulle part, aperçue quelque nuit, peut-être ; cette cuisine fuyante qu’elle re-rêverait, qu’elle inventait, qu’elle sentait glissante éphémère et fragile à l’instar d’un « pas sûr », d’un « vu-dissimulé », d’un « plus jamais sans doute » . Cette cuisine dépaysante en plein milieu de SON appartement.

Elle avait découvert ainsi toutes sortes de lieux dans les lieux. Des dizaines d’autres appartements repliés dans les coins du sien. Quelquefois elle cherchait un état précis de la cuisine et ne le trouvait pas, ne le rencontrerait plus jamais ; c’en était d’autres qui s’imposaient ; elle s’irritait alors.