dans les cafés

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c’était l’hiver, je me souviens de l’atmosphère dépeuplée d’alors
le quartier de Magny pris dans un glaçon gris
comme endormi dans un frigo entre la crème et les compotes
la mélasse de feuilles à mes pieds
un seul oiseau – et qui criait – ce seul oiseau qu’on ne pouvait pas voir

c’était l’hiver, je me souviens que l’on m’avait vanté les capacités de travail de A.  – qui n’avait pas de « clopes », A., contrairement à X ou Y, juste de quoi écrire

il tirait ce de-quoi-écrire
d’un de-quoi-le-porter
et partout
et c’était sa drogue
partout il écrivait

je me souviens, c’était l’hiver,
que j’attendais le bus
et de ce cri d’oiseau d’on ne sait où surgi
et
dans ce vide-là
pendant ce qui aurait pu être l’ennui
de m’être demandé pourquoi
certains
peuvent écrire dans les cafés
et pourquoi d’autres
quand il s’agit d’aller puiser en soi la force qui les rapprocherait d’une formulation, ont déjà perdu, par renoncement, parce qu’ils sont dans un café

pourquoi certains
le peuvent
même quand ils,
même là où,
même si,

et pourquoi d’autres, avec les va-et-vient autour, dans le jeu des lumières, en dehors de la chambre, sont à ce point exclus de la langue qu’ils, – pourquoi ?

pourquoi-je-ne-sais-pas-écrire-dans-les-cafés ?

je me souviens de la vigueur avec laquelle cette question exacte roulait dans l’hiver
de cet élan qui l’a poussée jusqu’à mes pieds
qu’elle s’y est échouée dans la mélasse de feuilles
sans aucun bruit
et de l’oiseau – mais où ? – l’oiseau toujours s’époumonant

(et une réponse pour Alésia, qui saura où la trouver)

Cette année-là, un grand désœuvrement faisait arriver l’écriture. Pour la première fois, il ne s’agissait plus d’un jeu de communication, d’un appel au secours ou d’un exercice imposé : l’écrit faisait réponse à du lu et du ressenti, mais sans autre but qu’un retour, disons, par l’extérieur, sur ce lu et ce ressenti. Je veux dire, c’était tordre un peu les choses. En transformer parfois des pans entiers. C’était couper les liens logiques, estomper les visages, brouiller les noms, ne garder des situations que le centre émotionnel. Pourtant, ce n’était pas mentir. Un décalque exact du monde tel qu’il m’arrivait par les sens, aurait été mensonge. Il aurait amorti l’intensité. Je rêvais au contraire d’un écrit réveillé. Je m’interdisais d’écrire le nom des objets (lampe, lit, chaise) parce que je ne me reconnaissais en rien de ce qui m’était ainsi familier. Je croyais au quotidien loufoque des inconnus. Ils auraient eu une façon de vivre et de parler en tous points opposés à la mienne. Une traînée d’inconcevable derrière eux ; sur ce point, toutes mes rencontres ou presque eurent quelque chose de décevant (les gens s’éclairaient à la lampe, ils dormaient dans des lits, on avait le même dentifrice…). Je ne voulais pas que l’écriture soit décevante comme ça. En écriture, on n’aurait jamais reconnu chez quelqu’un d’autre la même chaise qu’à la maison. On ne se serait trouvé aucun point commun dans le monde physique. On n’assisterait pas aux mêmes spectacles, on ne mangerait pas les mêmes plats, on parlerait la langue que l’on écrit, sans les cordialités d’usage – on se reconnaîtrait profondément, ou l’on se passerait à côté.

Diseur de souvenirs

Il faudrait un jour se pencher sur la honte que l’on ressent parfois à la lecture de souvenirs écrits selon un mouvement particulier, qui n’est pas de re-création mais d’angoisse ; ce mouvement que fait la peur de perdre lorsqu’elle rédige. Cela donne au souvenir écrit une tonalité aux antipodes de celle des images silencieuses qui sont son sang. Non pas que les phrases mentent ni que les mots soient inexacts. Le texte de journal ramène le souvenir. Il est bon pour cela. Il est précis. Parfois certains mots qu’il contient ont été vidés des images qui leurs correspondent, mais, plus souvent, le fait d’avoir rédigé l’idée la sauvegarde ; à la moindre lecture, elle est prête à se relever, et avec elle tout un cortège de sentiments et sensations fantômes.

Pourtant, le souvenir écrit n’est pas que cela. Son texte porte un calque du moment décrit, et un calque qui n’est pas neutre. C’est l’ordonnancement des phrases, c’est pour tel détail le choix de s’y attarder ou de le sacrifier à la fluidité de l’action – il y a, oui, ce dilemme de la précision et de la durée – je choisis l’ultime précision, le souvenir se met en pause, attend sa reconstruction linéaire dans une fixité surnaturelle et insolente – ou je choisis de dérouler mon souvenir selon le rythme de la vie, mais tout risque de fondre, déjà la couleur des barrières est laissée au choix du lecteur, et l’angoissé supporte-t-il cela ? Cette perte ?

Dans le racontar angoissé, il y a débordement de l’intime au-delà de toute maîtrise. Il n’est pas ici question d’expression des sentiments mais d’un sentiment de l’expression jusque dans les objets autrefois impersonnels, sans mouvement interprétatif. La mention faite de l’objet dans le souvenir l’arrache à son imperméabilité d’objet. L’auteur s’y est glissé. Aussi, où qu’il regarde, ce qu’il regarde c’est lui. Je dis « l’auteur », pourtant le mot est un peu gros – le « diseur » vaudrait mieux car dans le souvenir tout est dicté, aucun effort d’imagination n’est requis, il ne reste qu’à venir se rouler dans la coquille que l’on a déjà vue, à s’y caler. Le diseur de souvenirs voudrait d’une maison qui dure. Il aimerait qu’une odeur sentie soit piégée au filet des mots, et pouvoir, en ouvrant son cahier, la retrouver stockée, lui appartenant, lui sautant au nez, se recommençant du début (comme première impression) à la moindre injonction. Le diseur de souvenir se bâtit, pour ses confessions, une pièce d’archivage du temps – ou la promesse ou l’illusion d’un tel lieu. Ce qui devait nécessairement fuir y est fossilisé puis entassé dans des tiroirs, chaque instant surmonté d’une date et d’une heure. Cela rassure le diseur. Tout est re-convoquable, réhabitable, tout ce qui fut existe. Et il y a pourtant dans cela, dans le geste de dire puis, plus tard, dans l’action de lire tout en rejouant le souvenir, une question lancinante, un palper permanent pour s’assurer des choses – où est l’objet d’avant, celui auquel aucune idée ne se mêlait, le décor sot mais fourmillant, où sont les autours de l’instant ? – ce que rencontrent les doigts qui cherchent a la texture d’un songe.

Les parenthèses – juin 2010

Quand j’enfermais dans des bulles de ponctuation les petits bourgeons de sens qui me venaient, couraient, menaçaient de déplacer mon sujet, c’étaient, écloses d’ardeur, des dents lancées contre le fil que j’avais décidé de suivre. D’un éclat vif elles me brûlaient dedans, jaillissaient entre mes idées sous forme d’un dehors du sens. Il fallait les laisser venir, c’était plus fort que moi, mais je n’avais pas le droit de brouiller mes logiques, mes textes d’exposés. Vous savez monsieur, dans ce monde, on me demandait d’être claire. Alors à ces poussées qui me rendaient indéchiffrable, à ces morceaux surgis plus que tombés de moi, je leur traçais un champ dédié. Entre parenthèses, ils étaient. Jamais tout à fait dits, jamais non plus tout à fait tus : juste sous la surface. Je les laissais monter à l’extrême limite de la stagnance et du débordement. Et c’était là ma seule, ma lente façon de respirer.