décembre 2010

Je n’ai jamais vécu une telle permanence neigeuse. Ces semaines de blancheur m’ont décoloré le regard jusqu’au sang. Mes rires s’envoient en l’air, stalactitent puis se brisent sous les assauts du vent. Je suis transparente, virevolte sur les trottoirs où je culbute, aussi, avec mon minois de montagne fragile, en avalanches sur le verglas vengeur. Et je danse moins bien qu’un flocon mais quand je me relève en entrechats légers, je vole déjà, je danse encore, sans corps ; en moi l’hiver ne tombe pas, je tombe en lui, je suis l’hiver, j’ai la vie blanche comme un silence.
Ô, venez, flocons doux, m’emballer de morsures, m’étaler de morts sûres, venez en flaques dures fendiller mes murmures et mangez-moi entière, dévorez-moi les murs !

novembre 2010

Lorsque je gonfle mes poumons, l’oxygène prend son goût d’hiver : quelque chose de froid comme un lampadaire isolé, un goût de rayon fracassé contre le trottoir à paillettes, une histoire de ruelles désertes avec une main chaude sur laquelle refermer mes doigts, un vent qui porte en moi de longs lointains emballés dans des laines. J’entends aussi les bruits d’hier. Comme un secret d’ambiance, ils reviennent avec le ciel bas et la pluie torrentielle. Sur un square perdu en Moselle, des fantômes d’enfants chahutent. Ils jouent à s’échanger leurs gants, à être des oiseaux, à construire des échelles de rêves. Et la dame, là-bas, approche de son petit pas tendre pour les récupérer, parce qu’à la maison un chocolat chaud les attend… Sur un signe d’elle, ils s’en vont à sa suite.
A la maison…
C’est tout le temps la nuit, là-bas. Le corps du ciel va embrasser les toits lustrés, ils n’attendent plus que lui, son ventre qui descend, descend sans jamais atterrir. Et puis c’est tout le temps l’amour quand les chocolats chauds arrivent, que la pluie ploc, ride les flaques, pleure à la vitre : on n’en garde que la chanson. Elle accompagne le lait chaud pour irradier le corps d’une saveur de mercredi-d’hiver. Et depuis le fauteuil de l’autre côté de la table, une voix fluette s’enquiert : “Est-ce qu’il est assez chaud ?”. Elle a les inflexions de ton qu’ont ces gens de Lorraine du nord, une langue française culbutée de sursauts bitchois.
Le chocolat est assez chaud. L’enfant hoche la tête, les yeux fermés, l’air enchanté.
L’hiver a son goût d’oxygène.

Il faut se ménager, parfois, une plage d’en-nuit pour peindre les maisons qui dorment

Le froid. Le vent contre les portes et la maison qui tremble. Et la maison c’est moi. J’ai froid de tout ce vide. J’ai froid d’être en hiver et d’être privée d’âtre. Froid des absences de l’hôte qui s’ennuie dans mes murs, qui s’ébat loin de moi. Froid d’être ici toujours à traîner mon attente. Froid d’espérer, froid dans la cheminée silence qui ne crépite jamais de rien, froid sous mes plafonds qui s’effondrent, dans mon lit de poussière de gel et d’araignées. J’ai froid du crépuscule où l’on m’a verrouillée. Et depuis, mes saisons ont figé leur lent défilé. Je ne suis plus qu’hiver, hiver. Ma vie sonne un goût d’abandon. Mes bois craquent en rythmes humides, des cric, des crac, des tics, des tacs, c’est ma façon d’être une pendule, de vieillir, de courir le temps. De m’ennuyer. D’être une maison en salle d’attente.

octobre 2009

silence
la baraque
enveloppée

des écharpes
de vent
fondu
contre les murs
l’odeur
du bois
brûlé
voilà
qu’on se
frotte la main
contre la main
d’un autre
ou du
fantôme d’un autre
espéré
à qui
l’on parle
comme à son ventre vide

et l’autre jamais
n’apparait
jamais le fantôme
ne brille
et c’est simplement
le désert
sous les sourcils
à peine froncés
à peine
sourcils
où domine
un violent
non-cri
un si grand
feu sans flamme un
feu si froid
sans sa clameur
crépitée

à la fenêtre
prisonniers
il y a l’homme
et la buée

et le regard
de celui-ci
échoué
contre celle-là
embué lui aussi
fraîchi
plus silencieux
que la saison
qui mord
plus vain
plus vieux
plus figé
que la mort