miettes

jours passés à marcher, à rire, à dire le mot soleil

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on parle du soleil depuis huit mois, depuis qu’il nous a pris la main, depuis le jour où le beau temps n’a plus eu cette fragilité

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nous parlons des choses qui brillent, vives, nous racontons l’éclat du bleu,

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nous récitons l’été

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nous nous arrêtons sur les rochers plats qui descendent vers la mer et nous passons l’après-midi à l’écouter aller, venir, gronder, gicler

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le baiser du soleil est blanc
il vient dans une éclaboussure
un peu d’écume salée qui vole

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Qu’elle ait senti ce germe de fureur en moi, ces éclairs que les yeux retiennent quand ils veulent dire je vais te mordre, qu’elle en ait eu vent signifie qu’il a existé. J’ai beau m’en défendre, le scandale a eu lieu. Il n’est pas passé par les cris. Il est monté dans le désir du cri, dans l’alerte sur mon visage de ce désir du cri, le scandale de la parole douce quand tout le corps parle de baffes. C’est une injure à l’autre plus encore que dans l’explosion verbale un mot un peu trop haut. Cette insulte-là est totale, imprononcée mais toujours au seuil de l’être. Elle englobe l’autre entier jusque dans ses zones animales ; elle met en cause plus loin que ses propos ; même sa façon de respirer, la longueur de ses ongles, l’amplitude de son geste, il faut tout déchirer. Sans autre justification que ce silence énorme, pesant, faussement amical. Le sourire appuyé qui n’est plus un sourire. Cette fureur qui soudain domine, c’est échapper à vingt années de bonne éducation, c’est se sentir pousser des cornes là où l’on n’imaginait pas que corne advienne un jour, c’est perdre en cours de route un bout de soi vulgaire, rebelle, qui se dresse quand on a passé sa vie assise aux pieds des chaises, et quel raffut fait ce bout-là, et plus personne pour contrôler, et qui va essuyer les plâtres après son soulèvement ? Je me défends de la colère qui s’est vue jusque sur ma peau – mais chacun rit, on se donne du coude et ce sont sourires entendus.

Vieillir

Certains jouent tard dans le bac à sable, jusqu’à trente ans, quarante ; et lorsqu’ils lèvent la tête, leurs compagnons sont en-allés, c’en sont d’autres qui les remplacent sans qu’on soit capable de dire quand la substitution s’est faite

c’est pour cela qu’on voit souvent ces étranges silhouettes plantées là au milieu des rires
même en plein jour ce sont des silhouettes
il y a des gens, même en plein jour, pour eux le soir est arrivé

Si tant est qu’elle se justifie

La critique aimante ne doit pas se faire au détriment de la voix du livre. Elle ne doit venir écraser ni le timbre particulier des phrases de l’auteur, ni le ton qui vient naturellement pour les penser quand on les lit pour soi. Elle doit ouvrir la brèche, laisser monter l’envie du livre jusqu’à l’insupportable, agir comme un philtre d’amour.

Après le film

Le problème, ensuite, c’est qu’il faudra souvent revoir le film. Et le revoir maladivement, comme une cure qu’on ferait. Du refus de cela s’ensuivrait un effritement. On résisterait à l’idée de s’y arrêter : le film achevé, on se dirigerait vers tout autre chose, ce pourrait être une bibliothèque ce pourrait être une grande surface, ça n’a pas d’importance ; on ne parviendrait pas à y croire. On serait là quand on serait ailleurs.

On ne remonte pas si vite à la surface, il faut procéder par paliers. Emerger d’un film, comme d’un livre, comme d’un moment d’écriture ou de musique ou de sommeil, nécessite ce temps-là.

On se sent l’obligé d’une ritournelle intérieure qui tourne en ridicule ce qui la contrarie. Il y a un rythme à épouser sans quoi tout paraît sans saveur.

Peut-être est-ce : avoir abandonné l’envie d’être convenable pour le monde. On s’était efforcé d’y monter des décors cohérents, il fallait occuper l’espace ; lorsqu’on réussissait, le réel nous gratifiait d’une tape sur l’épaule et l’on sentait tout cela très en place, c’était là notre récompense.

Après le film, tout change. Les meubles trop fragiles ont été pulvérisés. La nuit tombe en désordre, elle n’est pas concentrée, il faut refaire vingt fois la scène en la réprimandant ; sa robe l’encombre, elle dit.

Il reste cette fadeur, cette lourdeur, qui sanctionnent sévèrement le sentiment de réalité. Et l’impérieuse nécessité d’aller à nouveau boire au film dont on est pourtant plein. Ce n’est plus la question de s’en nourrir ou non. Je croit que même empli à déborder, on a encore besoin d’éclater de ce film-là ; les estomacs, et les vessies, et les ballons le font. Tous les gens élastiques en sont capables.

Cela ne signifie pas que le film élargisse les vues. Plutôt, il semble les diriger vers le fond. Non qu’elles ne soient superficielles : d’une certaine façon, elles ne pénètrent toujours rien, se patinent les unes sur les autres ; mais ce sont des vues depuis un autre dedans, et débrouillées de leurs tensions habituelles. Décadrées, si l’on veut. Tout entières les esclaves du film.

On se tromperait, à penser celui-ci comme un réel plus fort ou plus évident que le monde. Il n’en n’est qu’un morceau arraché puis taillé à convenance. Une démarche du rêve des autres. On voudrait y entrer plus loin, on voudrait s’en vêtir la peau et s’en tapisser les muqueuses, que l’on nous reconnaisse le droit de mourir emboîté à sa voix, devenu indistinct d’elle. Mais c’est trop demander. Le quotidien nous charge. Il impose des esquives incompatibles avec « revoir le film ». Et cela pose problème, comme une existence impossible.