L’homme et la pierre

Un vieil homme. Son visage comme de quelqu’un qui a longtemps nagé. Les rides l’une après l’autre s’ouvrent et parlent. Chaque soir plus lourd que le précédent. Les nuits plus oublieuses au fil du temps.

Un caillou jeté au bord du chemin, son vieillissement le rattrapera toujours. Arrive un renard qui le flaire et, de son museau, le bouscule. Ou la pluie. Ou de tomber au fond du lac à la merci des vagues. Cela. D’autres mouvements encore. L’air et l’eau tout ensemble, pour conduire une pierre à sa mort.

Comment le vieillard marche son silence. Ce que sait de lui la montagne – et qu’elle taira – jusqu’après lui. Quand bien même d’autres auront creusé, ils n’auront trouvé que la terre pour faire festin à leur curiosité.

La montagne dit les pâtures, sa neige, la profonde respiration du renard endormi, la roche, surtout, qui la tient fière – la vie non-parcourue encore. Ses flots arrêtés s’échouent sans fatigue depuis des siècles. Il bat si lent, le cœur de la montagne. Il a la ridule prudente.

Fin de l’étrange été

Tu n’as rien manqué, cette année. Rien qui en vaille la peine ou que tu ne connaisses déjà.

Tu as manqué la fonte des neiges. Je n’ai pas pu te raconter. Je t’ai un peu parlé de Nancy blanche et crasse lorsqu’on venait te voir, mais le grand nettoyage tu l’as raté d’un jour ou deux. Et le soleil. Puis les grands froids vifs de janvier. Moins quinze sur la Moselle gelée.

Tu as manqué les angélus du vieux quartier qui fut ta vie, le long du chemin de fer.
La foire près de l’école du Graouilly. Les manèges énervants, leurs couleurs fausses. Les forains qui s’en vont en laissant la rue en poubelle.
Et des dizaines de mercredis matins avec leurs marchés et marchands, les mêmes qu’avant, mais moins que jamais de nature à te relever de ta nuit.

Tu as manqué les premières douceurs du printemps, et les gens qui s’étonnent qu’en mars on ait laissé tomber les laines.

Tu as manqué l’odeur métisse des fleurs des carburants du bois brûlé et de l’herbe coupée. Les pellicules de poussière se levant à la moindre brise. Tu n’étais même pas là, le matin, quand les boulangeries… ; tu n’étais même pas là.

Tu as manqué le jour où l’on a pu passer nos mains sur des murs enfin tièdes. Où les gens s’asseyaient dans les pelouses, sur des murets, où l’on s’interpellait en plein soleil en pleine rue à pleine voix. Dehors était redevenu touchable.

Tu as aussi manqué le chiffonné sonore des feuilles de marronniers
sur le square, dans les chemins déserts et le long du canal.
Tu n’as pas vu les hautes herbes denteler les champs de leur grâce.
Ni entendu les cris de joie
dans les parcs où les enfants jouent
à ma place,
depuis que leurs grands-mères ont volé nos âges et ton banc.

Tu as manqué des occasions de sillonner la ville,
de t’émerveiller des jardins dont certains prennent tant soin,
tu n’as même pas pesté à propos des échafaudages qu’on trouve un peu partout
tu ne sais pas que Metz est en travaux ; que mon bus a changé de route ; qu’à la gare tout est calmissime ; qu’ils ont enlevé les sapins et qu’ils ont mis en place un décor pour l’été.

Tu as manqué l’odeur de centaines de lessives ici. Je pense souvent à toi lorsque j’ai les mains au linge frais. Tu ne m’as jamais grondée que pour cela, je crois ; je passais sous ton linge tout propre, il sentait bon et je n’avais pas le droit. Je ne sais pas pourquoi il fallait que ce soit important. Que je ne traîne pas sous ce linge. Ni pourquoi je devais y aller tout de même.
Mes lessives d’aujourd’hui rejoignent ces insolences d’enfance. Tu as manqué mille occasions de me sermonner, j’ai accroché le linge et accroché le linge et accroché le linge et me suis assise dessous. Pour t’attendre. Tu allais venir me gronder, j’aurais eu six ans à nouveau. J’ai lu là des centaines de pages, j’y ai écrit ; j’ai déchiré, noués, croqués, fendus et tressés des brins d’herbes, j’ai quelquefois prié, pas beaucoup, sans aucune adresse mais très fort, comme je n’avais pas cru que l’on puisse prier le néant. Tu n’es jamais venue.

Tu as manqué l’été. J’ai gardé Lili à ta place. Elle est morte écrasée le lendemain de mon départ ; on a planté pour elle l’Immortelle de l’Himalaya. Près du prunier, tu vois ? L’Immortelle, ça fait des fleurs blanches.

Tu as aussi manqué Tom. Il est né puis mort en deux semaines. Tu l’aurais adoré. Tu l’aurais regretté.

Je t’aurais raconté l’avion, combien j’ai eu peur, t’aurais ri. “Et tes vacances, sinon ?”, tu m’aurais demandé.
Contre la vitre de ta bibliothèque tu aurais accroché ma carte postale et ma lettre.
Mais tu les as manquées aussi.

En fait, tu n’as rien manqué d’autre que la vie sans toi. Une vie de constantes et de répétitions, de départs, de retours, d’espoirs.
Depuis que tu n’es plus là je doute sans cesse de mon enfance : a-t-elle eu vraiment lieu ? En moi c’est neuf et lancinant, cette interrogation. Tu étais la seule invariable capable de me rattacher à moi.
Mais tu n’as plus mal, où tu es, c’est égoïste de te vouloir. Les jours ne sont même pas si vides. Ne plus avoir d’enfance, ça n’est même pas si grave. Et je ne suis même pas si seule.

Crappy Christmas – déc. 2010

J’ai les Nöels disloqués, les rêves d’enfance qui tombent en poudre, et quand ce n’est pas les gens qui se déchirent ou se désaiment, c’est simplement la vie qui craque, d’un coup, la vie brindille de ceux qu’on aime sans le leur avoir jamais dit, les qui-nous-tiennent à qui l’on tient, la vie sèche, sa fragilité, les coups de semelle qu’elle encaisse avant de voler en éclats.
D’un coup.
Brisée.
Brisée en deux secondes de voix téléphonée.
Je n’ai pas versé une larme, je tremble, c’est tout, j’ai la posture debout qui flanche en lisière d’évanouissement, je tremble dans la voix aussi, dans les mains, dans les mots sans doute, et dans le temps puisqu’il se fige tantôt ici dans ma mémoire ou tantôt là, indécis, aujourd’hui, sot d’un monde renversé, inculte d’un demain qu’il condamne parce qu’irrespirable ; le temps, oui, je tremble du temps, je tremble dans la mort liquide et de ces images d’yeux fixes, de corps abandonnés, je tremble sans pleurer ni trouver où crier dans la nuit qui s’allonge, irréelle et déserte, acide et délirante, invivable et maudite !