L’attraper

Silencieuse, les gens de sa sorte sont aisés à cueillir. On entre par la porte de tous les jours, on a très peu à faire. S’asseoir, la regarder fondre, prendre possession par petites touches du désert en elle – désert de paroles, désert de forces, même d’un aplomb du regard qu’elle avait à l’adolescence, frisant la colère. On l’a sans la chercher, presque par hasard, en ne la voulant pas. Il y faut quelques mots, lesquels souvent s’ignorent être les bons. On l’obtient ainsi comme un lot de foire.

« Titre »

Rien

Il dormait.

Il rêvait des barres de peur brute.

Il a ouvert les yeux.

Il s’est dressé sur son séant.

Il suffoquait alors il…

S’est levé.

Il craché des mots sans logique sur le plancher, juste à ses pieds, puis les a remués du bout des orteils jusqu’à les réduire en bouillie pour annuler le cauchemar.

Il est passé à la salle de bain.

Il a tendu la main vers le mot « froid » écrit de couleur bleue.

Il a tourné le « froid ».

Les mots « eaux » et « calcaire » ont coulé puis l’ont éclaboussé.

Son « visage » s’est paré du mot « dégoulinant ».

Alors il a saisi « serviette » afin de l’activer en un geste nommé « éponger » ; un geste de longue date, appris pour contrer ce « dégouliner ».

Ensuite, il s’est écrit « sourire » sur les « lèvres », sans oublier bien sûr de « gommer » les « valises » échouées sous ses « yeux ».

Il a mangé : « vitamines C, B1, B2, PP, B6, B9, B12 », « protéines », « glucides », « lipides », « fibres alimentaires », « sodium ».

« Traces d’arachide ».

Dans le mot « serrure », il a tourné la « clef », a piétiné, en la longeant, une mosaïque de lettres en pagaille plate au sol : T.R.O.T.T.O.I.R, G.O.U.T.T.I.E.R.E, P.A.S.S.A.G.E C.L.O.U.T. É, P.O.U.S.S.I.E.R.E D.E R.U.E

Arrivé à « voiture », il a entraperçu « reflet » dans le « rétroviseur ».

Il a passé la « main » sur sa « tête », pour remettre un peu d’ordre dans ses « cheuevx » et dans les « xveuehc » du « reflet ». Ce faisant, il savait pertinemment que les lois de la réfraction liaient le destin de ce « reflet » au sien. Qu’il était, « lui », la « cause » directe de l’aspect de l’ « image » que lui présentait le « miroir ». C’était un outilleur de mots, un homme bien informé ; un trafiquant du sens, animé par une sorte de passion dans l’articulation de tout ce qui « veut dire » – quoi que cela signifie.

Et plus la journée avançait, plus il s’enfonçait loin dans l’abstraction et dans son maniement : « retard », « hiérarchie », « rapport », « réunion », « pause », « concentration », « résultats », puis « travail » et en fin, « liberté » -cette dernière, nommée bien que vidée de toute contenu.

Nous disions donc de lui : « c’est un homme aux rênes de sa vie ». Et nous pensions, ayant tout « dit », avoir tout « fait », quand dire n’est encore qu’un préambule au mode le plus précieux du « vivre ».