La nuit au balcon

Au coin de la rue, devant l’enclos-gélinotte, il y a le Bon Coin, un café sans clients aux stores constamment clos. Quelques vieux jeunes s’y retrouvent l’été venu, on les entend
brailler sur le carrefour désert. Quand on était petites, avec Océane, les soirs où Mère était absente, on allait se poster au balcon pour chanter ou parler, longtemps, jusqu’à ce spectacle – toujours le même- du client qui sortait, qui récupérait son vélo et qui ne tenait pas dessus. Après quelques essais (quelques chutes et nous on riait), il repartait à pied. La rue était très longue et droite : une flèche vénéneuse de Metz dans le ventre de Montigny. Et l’homme la remontait en s’appuyant sur le guidon, il charriait son ombre avec peine, il était seul, il s’éloignait, il devenait un point, il devenait un souvenir et quand on se tournait à nouveau vers le café d’angle, les lumières en étaient éteintes.

(extrait d’un texte non publié)

bout de course

A cette heure je laisse le soir éblouissant enjamber la chambre où je lis

à droite la porte est entrouverte, tout le couloir illuminé doré, doré qu’on s’y noierait

la lumière évite soigneusement ma chambre

elle contourne la pièce en suivant le dessin d’équerre du couloir

quand ça se brise à gauche, son flux casse en coude sec

tout ce courant frôle par l’extérieur la paroi de la chambre, et au bout, dans le mur, plonge par la fenêtre

on le retrouve ensuite en bout de course, écrasé sur l’immeuble à l’est

puis le déclin du soir

ce déclin je m’en rends d’abord compte par l’extinction de la façade

ou par progressivement cette température visuelle qui s’essouffle dans le couloir

ça n’a plus le courage d’être le bain doré

il y a comme un ternissement

un épuisement plénier

pourtant, je n’en viens que plus tard à nommer l’assombrissement, longtemps après avoir ressenti la première gêne à lire, alors même que les pages sont déjà inclinées vers la fenêtre et que je suis penchée dessus

l’éclairage électrique s’est allumé à mon insu

fraîcheur bruissante, bleue sombre

j’émerge de l’histoire avec cette lenteur d’enfant qu’on arrache au sommeil au plus fort de son rêve

et c’est l’ébahissement

la pénombre erre dans le quartier, sa robe noire et vide sans structure ni forme, les cheveux en désordre, des volants et feuillages partout
elle flotte comme un fantôme perdu

je suis un frisson stupéfait