Pour un poème aimé

ce soir je te disais ce poème d’Aragon
que je contemplais tout en l’écrivant
que je prononçais langoureusement
je vidais tout exprès pour lui des dédales de veines en moi
j’étais blanche d’être irriguée par la poésie de cet autre

il a passé du temps et tu t’es endormi
les vers derniers contre ta joue
blottis en nuage amoureux

depuis circulent en moi
des images non résolues
plus vastes que mon corps et qui devraient le déborder
mais restent à lui battre au dedans
comme autant fouets et de fièvres

je suis à genoux d’elles
otage de mes propres couleurs
et la proie de ma propre voix
et plus défigurée qu’un monde ou qu’un délire ou qu’un tourment
je cherche à résoudre un poème
aussitôt mon coeur se renverse
des machines aimantes me cognent au dedans
cliquettent et s’écarquillent comme un grand coquillage
ont des bras, font des sauts, chantent et s’étripent en choeur

il n’y a de vrai que marcher
pour répondre à ces poussées-là
et de fort que l’espace
arpenté qui se plie
aux ruades du coeur

Canicule en vers

Un temps de fièvre. Ton sourire craquèle, vieux désert,
Tu fumes d’un vent qui se brouille. Je vois à terre
Un corps brûlé, au coeur de cavales démonté.
Il tremble bas. Dans sa lutte à souffle volé
C’est comme un incendie de chair qui transe, crépite
Et je l’entends gémir… Sous le plomb d’or du jour
Dans ton artère sonnée de ville qui palpite
Et meurt, ma paume pleut d’un frais secours
Sur son front turbulent de soif. L’homme murmure
Des mots à lui, seul dans son délire estival.
Ton ciel de lèvres sèches éclate au pied du mur
Près du pauvre écrasé, détruit, de chaleur sale.
Alors sa gorge gonfle. Rêche et fichue. Il chuinte.
Ville épaissie d’été, as-tu senti ses plaintes ?