L’attraper

Silencieuse, les gens de sa sorte sont aisés à cueillir. On entre par la porte de tous les jours, on a très peu à faire. S’asseoir, la regarder fondre, prendre possession par petites touches du désert en elle – désert de paroles, désert de forces, même d’un aplomb du regard qu’elle avait à l’adolescence, frisant la colère. On l’a sans la chercher, presque par hasard, en ne la voulant pas. Il y faut quelques mots, lesquels souvent s’ignorent être les bons. On l’obtient ainsi comme un lot de foire.

Visages des lieux

Silencieuse lorsqu’elle se trouvait seule, démontait mentalement la chambre meuble à meuble. Cela faisait des mois qu’elle déplaçait les étagères, les tables, le lit, le piano, rien que pour essayer autre chose – une fuite radicale en huis-clos.
Depuis toujours, les pièces avaient eu des visages, des expressions. Surtout la chambre et la cuisine. L’appartement entier, en fait. Son agencement ne changeait pas, pourtant par éclairs il devenait autre.

Un jour de grisaille, à demi-ensommeillée sur un tabouret de la cuisine, Silencieuse avait senti cela : une différence. Une différence difficile à nommer, qui rendait perceptible un degré rêvé de la pièce ; un ressenti modifié des choses : la cuisine avait cette allure triste qui n’était pas là la veille, et pourtant rien n’avait bougé. Elle semblait habitée par une musique que l’on devinait sans l’entendre. Il y avait besoin d’en consoler le fond d’atmosphère, d’y résoudre un insituable chagrin. La cuisine s’était toute transfigurée, on n’aurait pas su dire en quoi. Il y avait comme : un décalement du regard. Comme un cran qui aurait sauté. Et Silencieuse reconnaissait comme sienne cette cuisine venue de nulle part, aperçue quelque nuit, peut-être ; cette cuisine fuyante qu’elle re-rêverait, qu’elle inventait, qu’elle sentait glissante éphémère et fragile à l’instar d’un « pas sûr », d’un « vu-dissimulé », d’un « plus jamais sans doute » . Cette cuisine dépaysante en plein milieu de SON appartement.

Elle avait découvert ainsi toutes sortes de lieux dans les lieux. Des dizaines d’autres appartements repliés dans les coins du sien. Quelquefois elle cherchait un état précis de la cuisine et ne le trouvait pas, ne le rencontrerait plus jamais ; c’en était d’autres qui s’imposaient ; elle s’irritait alors.

silencieuse

Tous les après-midis, la même petite fille se présentait sous ma fenêtre, silencieuse. Elle s’adossait au mur, y appuyait sa tête en la relevant légèrement de manière à pouvoir embrasser le ciel du regard, et puis elle cessait de bouger. Sa respiration se faisait très lente, presque trop paisible pour mériter encore ce nom de respiration. Elle aurait pu se statufier sur place, de tant d’immobilité observée. Elle en aurait gelé, l’hiver, fondu l’été, elle serait morte trois cent soixante-cinq fois d’affilée suite à plusieurs petites agonies très différentes, très vivantes ; elle aurait disparu.
Rien de tout cela n’est arrivé. Elle a vécu longtemps dans sa marmoréenne fixité. Tous les jours elle revenait et elle restait là, offrant son corps à tous les vents parisiens, comme écartelée d’émerveillement, chancelante de béatitude gratuite. A la nuit tombée, elle clignait doucement des paupières, semblant revenir au monde, en retrouver la poussière et la fadeur. Elle avait l’air étonné de se trouver là, et c’est les prunelles bourrées d’interrogations qu’elle se redressait lentement. Ses départs aussi, relevaient du spectacle. Elle y mettait une attention particulière emprunte de douceur et d’application. Dix fois peut-être, elle tournait sur elle même, avec une lenteur précautionneuse. Elle vérifiait, encore, cherchant probablement un indice pour l’aider à comprendre ce qu’elle faisait là. Puis ses pas se perdaient, incertains, dans la nuit, me laissant derrière ma vitre d’enfant plus gâtée que parisienne.
Un jour je n’ai plus regardé. J’ai cessé de guetter ses allées et venues, de me laisser fasciner par ses cheveux défaits d’enfant feu follet. Il devait alors y avoir d’autres jeux autrement moins ennuyeux pour occuper mon temps. Et quand j’ai voulu la revoir, c’est à son absence que je me suis heurtée. Elle n’a pas disparu comme elle l’aurait dû, non, elle a simplement omis d’apparaître. Son oubli me fit l’effet d’un parjure et je restai ventousée à la vitre, sans trop y croire, le visage décomposé, ahuri, cherchant des yeux la coupable qui refusait d’exister.