miettes

jours passés à marcher, à rire, à dire le mot soleil

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on parle du soleil depuis huit mois, depuis qu’il nous a pris la main, depuis le jour où le beau temps n’a plus eu cette fragilité

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nous parlons des choses qui brillent, vives, nous racontons l’éclat du bleu,

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nous récitons l’été

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nous nous arrêtons sur les rochers plats qui descendent vers la mer et nous passons l’après-midi à l’écouter aller, venir, gronder, gicler

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le baiser du soleil est blanc
il vient dans une éclaboussure
un peu d’écume salée qui vole

bout de course

A cette heure je laisse le soir éblouissant enjamber la chambre où je lis

à droite la porte est entrouverte, tout le couloir illuminé doré, doré qu’on s’y noierait

la lumière évite soigneusement ma chambre

elle contourne la pièce en suivant le dessin d’équerre du couloir

quand ça se brise à gauche, son flux casse en coude sec

tout ce courant frôle par l’extérieur la paroi de la chambre, et au bout, dans le mur, plonge par la fenêtre

on le retrouve ensuite en bout de course, écrasé sur l’immeuble à l’est

puis le déclin du soir

ce déclin je m’en rends d’abord compte par l’extinction de la façade

ou par progressivement cette température visuelle qui s’essouffle dans le couloir

ça n’a plus le courage d’être le bain doré

il y a comme un ternissement

un épuisement plénier

pourtant, je n’en viens que plus tard à nommer l’assombrissement, longtemps après avoir ressenti la première gêne à lire, alors même que les pages sont déjà inclinées vers la fenêtre et que je suis penchée dessus

l’éclairage électrique s’est allumé à mon insu

fraîcheur bruissante, bleue sombre

j’émerge de l’histoire avec cette lenteur d’enfant qu’on arrache au sommeil au plus fort de son rêve

et c’est l’ébahissement

la pénombre erre dans le quartier, sa robe noire et vide sans structure ni forme, les cheveux en désordre, des volants et feuillages partout
elle flotte comme un fantôme perdu

je suis un frisson stupéfait