La nuit au balcon

Au coin de la rue, devant l’enclos-gélinotte, il y a le Bon Coin, un café sans clients aux stores constamment clos. Quelques vieux jeunes s’y retrouvent l’été venu, on les entend
brailler sur le carrefour désert. Quand on était petites, avec Océane, les soirs où Mère était absente, on allait se poster au balcon pour chanter ou parler, longtemps, jusqu’à ce spectacle – toujours le même- du client qui sortait, qui récupérait son vélo et qui ne tenait pas dessus. Après quelques essais (quelques chutes et nous on riait), il repartait à pied. La rue était très longue et droite : une flèche vénéneuse de Metz dans le ventre de Montigny. Et l’homme la remontait en s’appuyant sur le guidon, il charriait son ombre avec peine, il était seul, il s’éloignait, il devenait un point, il devenait un souvenir et quand on se tournait à nouveau vers le café d’angle, les lumières en étaient éteintes.

(extrait d’un texte non publié)

Fragment

J’ouvre la porte d’entrée, ce soir, la lumière brille dans le couloir. J’ai entendu ses talons hauts claquer contre les marches. Elle sortait s’envoler, descendait l’escalier, j’ai vu la traîne de son long foulard par l’oeil de boeuf et j’ai tourné les clefs.

J’ouvre la porte d’entrée, le palier me quadrille les yeux de sa géométrie parfaite. La nuit de mes rétines se fait buvard, avale, gloutonne, les pâleurs chirurgicales de reliefs tout de froid sculptés. Le vide d’elle me saute aux yeux mais pourtant tout perdure, tout dure. La porte d’en bas vient de claquer, c’est encore un son d’elle qui se jongle en échos contre les murs d’armure, les rampes argentées, les marches qu’elle ne dévale plus.

Dans ma main, les clefs restent froides. Elles semblent plus glaçons que moi, comme harmonisées au Pôle Nord où mon paillasson fredonne sec. Chanteur de pas fantômes. J’ai le palier qui prend ma gorge et la retourne et la chamboule, je ne regarde qu’au plafond, à travers mes paupières, des couleurs de lumière filtrée. Il y a son odeur qui reste. Qui ne s’en ira pas. Que je n’oublierai pas. La mémoire des odeurs vous tue. Je ne m’attends jamais à la trouver sur mon chemin, quand soudain elle surgit, de nulle part, sans que je sache d’où elle sort, sans que j’aie pu prévoir. J’ai chassé tout mon amour d’elle, j’ai remballé mes obsessions tu sais, je n’y pense plus ; ce sont les odeurs, les fautives. Elles me traquent. Me surprennent au fond de la poudre que je me lance aux yeux, et je ne peux plus faire semblant lorsqu’elles me pénètrent, s’invitent au plus profond de moi pour me rappeler qui je suis. Alors tout se ravive à moi et je tombe dans l’escalier. Tu sais, dix ans après, quinze ans après, ça ne change rien. Les odeurs gagneront toujours sur ces scénarios que j’érige pour garder l’équilibre. Ca tient à ça, la vie, et lorsque je me ressaisis, que j’atterris, que brutalement je rentre et que la porte claque, d’une certaine façon j’ai quand même perdu. Il ne faut pas ouvrir aux brises de mélancolie -quelquefois, c’est ce que je pense. Et puis d’autres fois, non. D’autres fois cela m’est égal et je me précipite, en bas, à sa poursuite, alors qu’elle est partie depuis… longtemps déjà. Que je l’ai inventée, peut-être. Qu’elle n’a jamais eu de vrai corps.

Et moi je n’ai jamais été jusqu’à rêver de corps. C’est une erreur, de la poursuivre. Une chimère que de l’avoir aimée sans aucune preuve d’elle, de sa réalité. A vous rendre fou d’infini, à se sentir malade de tout, fraîche à la vie, bloquée dans une inspiration qui jamais n’aurait dû cesser.