L’homme et la pierre

Un vieil homme. Son visage comme de quelqu’un qui a longtemps nagé. Les rides l’une après l’autre s’ouvrent et parlent. Chaque soir plus lourd que le précédent. Les nuits plus oublieuses au fil du temps.

Un caillou jeté au bord du chemin, son vieillissement le rattrapera toujours. Arrive un renard qui le flaire et, de son museau, le bouscule. Ou la pluie. Ou de tomber au fond du lac à la merci des vagues. Cela. D’autres mouvements encore. L’air et l’eau tout ensemble, pour conduire une pierre à sa mort.

Comment le vieillard marche son silence. Ce que sait de lui la montagne – et qu’elle taira – jusqu’après lui. Quand bien même d’autres auront creusé, ils n’auront trouvé que la terre pour faire festin à leur curiosité.

La montagne dit les pâtures, sa neige, la profonde respiration du renard endormi, la roche, surtout, qui la tient fière – la vie non-parcourue encore. Ses flots arrêtés s’échouent sans fatigue depuis des siècles. Il bat si lent, le cœur de la montagne. Il a la ridule prudente.

Automne et temps

L’autre après-midi, dans mon jardin, j’assistais au tomber d’automne, à l’une de ces fins sans remèdes qui étranglent nos longs étés.
Je pensais aux insectes, aux coccinelles, à tous ceux qui se sentaient vieux, ces milliards de petites vies animales pour lesquelles un été, c’est TOUT ; et je me suis trouvée chanceuse d’être de ces autres pour qui la mélancolie automnale a une réalité, un sens.
Chaque année vers le mois d’octobre, la frise du temps s’enroule autour de la saison. Alors, je sens faner les restes de l’été, j’anticipe déjà sur les tons de l’hiver, et les feuilles qui tombent ne se résument jamais à elles-mêmes. Il y a dans l’automne ce qui ne se dit pas et qui laisse le langage à terre ; des moments qui nécessiteraient, pour qu’on en exprime la substance, un décloisonnement temporel, une chute des conjugaisons, quelque méli-mélo confinant à l’inintelligible. L’automne est une violence faite aux temps bien classés que l’on respecte dans la langue. Un absurde concentré d’âme, de chant, d’hier et de demain, de lumière, de déclin, de vie, de mort, de poésie, d’angoisse et de vent qui se lève.
Mais les insectes ne savent pas cela. Les insectes ont une vie à la dimension de l’été. Pleine. Gorgée de lumière bleue azur. L’hiver n’existe pas, chez eux, l’automne ne promène en lui que le désir des derniers fruits tombés, mûris, et des sensations de fraîcheur, et puis, un jour, la fin du monde. Si les insectes l’ont peuplé, ce monde, et l’ont croqué à leur façon, c’est peut-être qu’alors, vivre un été ou quatre-vingt dix ans ne revêt pas la moindre importance. La seule chose qui devrait compter ne se laisse pas chronométrer. Elle gît là, au fond d’une seconde, elle est éternité, déchirure du temps, d’un instant ; elle traverse un flash d’évidence, perce ce coeur porté par un courant sans nom, et ce “maintenant” sans durée, ce bout d’ici trempé d’ailleurs, c’est lui que j’appelle vivre.