extrait du cahier rouge

En voilà un autre, de prisonnier, qui formule universellement le problème du temps – perdu, qui passe ou ne passe pas, dont on se souvient ou non. Koestler a ô combien raison de souligner la contraction, dans la mémoire, du temps passé à tourner comme un ours en cage.

Je me souviens de ces « la vie est longue » qui me venaient en litanie sur le tapis rose où des mois ont passé ; d’une interminable période qui ne fait aujourd’hui plus retour que par bribes.

Comment le temps aurait-il pu passer avenue du Général Leclerc, dans ces alentours de la mort ? la mort sans temps ! Comment, dans ce quartier, une seconde aurait-elle pu faire un seul pas sans qu’aussitôt un sort ne la rigidifie ? La statue de cette seule seconde osant ce seul pas se tient en moi doublée d’un mutisme glaçant. Cette statue s’appelle Nancy. Il lui faut un pompier ou deux en permanence à son chevet.

Nancy serait une fille bourgeoise et seule, qui croyant tout connaître, s’autoriserait à prendre voix sur des chapitres politiques, amoureux, végétaux, que sais-je ? Elle dormirait en réalité dans la boue.

La montre de Nancy s’est arrêtée, n’en finit plus de s’arrêter.

Toutes ces années, la particule Nancy est restée en suspens dans l’air – on la respire avec le monoxyde des villes ou l’amiante des chantiers, on ne croit pas plutôt y échapper qu’elle brandit méchamment un miroir de vous-même ; ce que l’on tente alors de sauver dans l’urgence lui appartient déjà – la grimace appelée sourire, le point du jour toujours possible.

Nancy la folle se mord les yeux.

Il y passe de jeunes hommes plus avenants les uns que les autres – la plupart ayant beaucoup bu – qui par amusement, poignardent ; je veux dire, littéralement, que Nancy est l’enfant à terre dans la nuit où nul ne la cherche, un cri en direction de la fenêtre ouverte par où les vents déposent leurs cargaisons de mauvais soirs. Que Nancy danse, que Nancy se débat, qu’elle apprendra par cœur, en quelques minutes bien senties, la texture d’une moquette imbibée d’alcool et de sueurs.

Nancy est cette enfant qui se prenait pour un désastre.

On la voit griffer non sans cruauté les murs de son appartement. Que sait-elle de la gravité ? Ce qu’on lui en a dit, intitulé « Troisième loi de Kepler », et qui n’était pas suffisant. Lorsqu’elle se laisser glisser contre le plus fidèle des murs, c’est lui qui bat à ses oreilles à la place du cœur qu’elle n’a plus.

Nancy, tu pleures toujours dans la même direction, tes grands yeux blancs sauvages encore tournés vers dieu sait quoi. Tu ne quittes plus l’adolescence ; tu t’en nourris à devenir violette ; combien d’années te faudra-t-il pour finir ta maudite assiette ?

On t’attrape à la taille, Nancy. C’est un jour qu’il fait grand soleil. On t’arrache à Nancy, qui n’est de ta mémoire que la portion noire parcourue de riffs, et l’on te conduit à l’air libre. Mais tu fus ingrate et dix ans plus tard, tu le sais ; c’est pourquoi tu n’oses plus te représenter au portail que le rouge aux joues, sous un nom d’emprunt.

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