4,5,6,7,8 août 2020

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A 36 heures du départ pour Berlin, j’ai trop de caféine dans le sang. La caféine cause une décharge de fausse énergie en moi, ou un redoublement du besoin de bouger sans redoublement des forces nécessaires. Je me retrouve à pirouetter sur les chemins à la pause de midi, à contourner le petit lac en marchant de toutes mes forces. Le tour du lac a beau être épuisant pour l’énergie que j’ai, il n’entame en rien la nervosité. Je me rassois dans mon bureau, aussi électrique qu’avant la promenade.

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Faire le tour du lac toute seule à midi, cela se travaille : les premières fois je faisais un quart du tour avant de revenir sur mes pas. Mais revenir sur ses pas devant tout le monde, tous les jours, quand on vous reconnaît et qu’on vous voit faire ce demi-tour, est une double défaite – d’abord une défaite sur soi, ensuite une défaite à travers la question qu’on vous posera plus tard, « pourquoi tu fais toujours brutalement demi-tour ? » A cette question je ne peux pas répondre. Il faudrait dire : le bureau me tire en arrière. Ou plus précisément : j’ai gardé une attache au point zéro, et si je m’éloigne davantage, ça claque.

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A 13h du départ pour Berlin, cette question : pourquoi faut-il toujours que ce soit la crise, les veilles de départs ? Je m’en vais serrer des proches dans mes bras. On a prévu de parler, rire, lire, se promener, boire, manger, pédaler, je me déplacerai en trains et en bateaux, tout ce que j’aime au fond, et pourtant… La crise. C’est qu’il y a un obscur chemin en moi qui ne conduit qu’à la maison. Je suis toujours tombée plus ou moins malade dès que je m’en éloignais. Et j’ai toujours guéri miraculeusement au retour, sitôt passé le seuil. Quelque chose veut que je sois seule dans un appartement et que j’y reste comme un bibelot. Il me faut donc mener un bras de fer permanent contre cette force contraire qui a parfois, de plus en plus rarement certes, mais parfois encore, le dessus.

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Cette année-là, le ciel aux vitres de la voiture suffisait à me fatiguer. Je regardais défiler les arbres allemands comme si je n’avais jamais vu d’arbres du tout. Quand nous arrivions à l’hôtel, quelle que soit la ville, je me jetais sur le premier lit venu pour tout oublier. Dans les rues, je ne marchais pas : je déambulais en dormant, les yeux souvent fermés, la tête pesante comme si deux mains appuyaient dessus, le cou prêt à se rompre, traînant après le groupe. De ce petit voyage à travers l’Allemagne (Düsseldorf-Brême-Munich-Berlin-Francfort) il ne me reste que des flashes. Je peux encore voir à Brême un pont sur la Weser, d’où j’avais lancé des pièces en faisant un vœu. C’était un pont banal sur un cours d’eau banal mais je voulais croire à n’importe quoi de délivrant. Un Mot Unique résonnait alors dans ma tête et il aurait fallu, pour l’éliminer, écarter à mains nues les barreaux d’une cage qui se trouvait être ma propre pensée. C’était perdu d’avance. A Brême, pourtant, j’ai essayé. J’ai essayé de m’intéresser au magicien de rue et d’aimer la formation de cuivres qui jouait sur la place de l’Hôtel de Ville. Et même la ville, depuis mon fond de crâne vaseux j’ai voulu la trouver jolie. Mais tout ce que je tentais d’aimer, en rencontrant le Mot Unique qui tournait en moi, me quittait. J’ai encore essayé à Munich devant un type qui dessinait par terre. On ne voit plus grand monde dessiner par terre. Et je me suis assise comme à côté de lui mais à Berlin, déjà, plus fatiguée le matin que le soir, des mouches violettes et noires devant les yeux, et quand je me suis enfoncée dans la mélasse et l’évanouissement nous étions à Francfort.

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L’Allemagne en 2020, présente un tout autre visage. D’abord, je me suis débarrassée du mot unique. Ensuite, j’ai appris un peu d’allemand et alors le pays prend une autre tournure. Berlin devient une ville parlante, avec ses phrases un peu bateau peintes et taguées partout ; à Kreuzberg, ce mur qui me dit par exemple „Leben, egal wie gestern war“. Si je m’assois par terre cette année, c’est parce que nous sommes installés dans un parc chaque soir différent, au milieu des vélos et des gens qui marchent sur les mains. La fatigue, la si longue fatigue d’avoir porté le mot trop lourd, s’est estompée. Je peux garder les yeux ouverts jusqu’au milieu de la nuit et repartir en pédalant. Et lorsqu’il y a des musiciens je les aime sans effort ; et les bateaux qui avancent sur la Spree, et les grands cafés glacés du matin, et les soirées à boire du vin dans des gobelets en carton, il leur suffit d’avoir été pour me saisir. Cette fois, Berlin ne me glisse plus dessus. Elle m’enveloppe dans ses grands appartements ; j’y marche vivante et je vais voir un film dans un grand parc du nord, une comédie dont il faut bien sûr m’expliquer les blagues ; enfin il y a M., tout à coup, avec sa caméra, un jour j’entre dans le salon et il est là, il pose la caméra, il s’assied près de moi, on parle. Bien après, dans le train qui m’emportera vers la Suisse, je me remémorerai ce qui a circulé ce jour-là sous les mots comme supplément de sens, un supplément auquel je suis sensible et qui ne peut vouloir dire qu’une chose : le mot unique a définitivement rendu gorge.

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27 juillet 2020

Ce soir est aussi doux que possible. N. m’a invitée avec plusieurs autres collègues et a fait les merveilles qu’elle sait faire en cuisine. On a regardé Montigny passer du doré à l’orange depuis le cinquième étage. Le vin blanc allumait nos verres sur la table et quand on les soulevait, des reflets jouaient sur les murs. C’était une soirée du plus bel été. On a parlé de fleurs sauvages, d’enfance en Méditerranée, de ces gens qui ont des bateaux – les journées qu’ils passent sur la mer.

Finalement, mon verre s’est éteint. Il a cessé de faire trente degrés à l’ombre. Avec la brise qui s’est levée dans l’appartement traversant, on s’est rappelé le temps qui passe. « Déjà !», a dit quelqu’un. « Il commence à faire bon ». Les linguistes nomment fonction phatique ce moment où, polis, on est déjà partis sans l’avoir encore annoncé. Un long rituel de cet ordre se déroule aussi sur le seuil, tant qu’on part sans partir.

Plus tard, je suis pieds nus sur mon balcon – un perchoir de sept mètres un peu navire un peu vaisseau. Je l’arrose pour le rafraîchir. La nuit vient comme un long baiser. Dans ce baiser-là je suis un peu triste, sans savoir de quoi. D’être debout peut-être dans un tel attendrissement d’air ; ou de la pointe aiguë qui malgré tout subsiste au fond du vent si tiède et si fondant.

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Metz – Juillet 2020

24 juillet 2020

« Tu as perdu aux dominos. »

C’est une phrase entre nous, héritée d’heures de lecture communes sur des textes parfois difficiles. A chaque fois que je bute sur un paragraphe, Brume sait le déconstruire puis reconduire le raisonnement par d’autres voies, avec les mots du quotidien. Brume est un passeur né. Si les livres étaient des châteaux, il passerait de pièce en pièce pour y allumer la lumière et l’on vivrait avec facilité dans ces châteaux.

L’image des dominos, je l’ai risquée un jour en conclusion d’une discussion sur le signifiant chez Lacan. Brume a juste incliné la tête. Il n’a pas dit que c’était faux ; il n’a pas dit que c’était ça. Il sait qu’il me faut des images.

Aujourd’hui, c’est lui qui reprend la métaphore des dominos en réponse à ma détresse. On avait un jeu qui tenait la route. On y avait casé tous les dominos de la boîte mais soudain, l’un d’eux change de sens. C’est ce qui s’est produit le dix-neuf juillet dernier. L’expression « perdre aux dominos » est presque douce, ici, pour exprimer ce qui arrive quand l’aiguille du Nord pointe au Sud, avec ce que cela engendre de nuits blanches et d’appels nocturnes. Il y a quelque chose de profondément déréglé qui emporte la raison simple.

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Non ! c’est la peur gratuite qui rampe entre mes jambes à 3h du matin. Je ne sais plus comment s’y prennent les organismes pour dormir. J’attends le sommeil avec une violence à peine contenue. La nuit est aussi blanche que ma colère, aussi coupante, un coup de crocs et la voilà vidée.

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Il y a maintenant cinq jours que j’ai appris que X. s’appelle Y.
Et puis ?
Je ne lui pardonne pas d’avoir signé mensongèrement ses lettres durant deux ans.
Je ne lui pardonne pas non plus de n’avoir menti sur rien d’autre.
Je ne lui pardonne pas notre complicité, je ne lui pardonne pas sa sincérité, je ne lui pardonne pas l’amitié qu’il/elle avait pour moi, et comme je ne pardonne au fond rien à personne, tout ça se transforme en lézard à 3h du matin, m’escalade en lézards, la peau couverte de lézards qui montent – que faire ? Je ne sais plus lire ma propre histoire. Je ne sais pas si tu es mort ou si tu n’es qu’une conne ou si tu es Dada. La troisième version est ma préférée mais je crois qu’elles vont toutes ensemble : tu es d’abord Dada (tu l’as toujours été) puis tu as été conne et tu en es mort, et peut-être que plus tard, tu es morte également. Je ris aux éclats dans la nuit. En même temps, je tremble de peur. Tu as disparu de nos vies depuis 13 ans mais la révélation te ramène brutalement et fend le jour en deux. Mes propres souvenirs me sont indéchiffrables.

1er juillet

 

1erjuillet2020

A quoi tu penches ?
A droite, réponds la ville.
Premiers pas dans cette ville au lendemain des élections, et bien sûr ça n’a pas changé la texture du sol mais les passants ont des yeux moins jolis qu’avant.

Je vais jusqu’au saule, qui est devenu mon ami, à la longue. Les pensées courent à sa rencontre et se mêlent au feuillage, ce qui me rend bruissante à l’intérieur, où des coups de vent entrecoupent la phrase. Par phrase, j’entends : ce qui arrive à la pensée lorsqu’on ne fait rien ou qu’on se promène seul. Il n’y a pas forcément de mots mais un état de conscience toujours susceptible de les faire advenir. A ces moments, je suis en fait assise au bord d’une phrase articulée ; ou à l’amorce d’un geste qui pourrait devenir cette phrase. De toute façon, quelque chose en moi se produit dans les feuilles du saule. Ça fait bien le bruit que ça veut.

Paradoxalement, s’il y a un endroit policé sur cette terre, c’est le lieu du choix de mes mots. On flique à l’entrée comme à la sortie. On bâillonne les plus connotés, on arrête ceux qui marchent de travers, on casse la gueule aux mots les plus simples du quotidien quand ils ont eu l’outrecuidance de l’équivoque. Quelque chose, quelque part, a une dent contre l’expression. On capture les mots revendicateurs, on les endort, on leur vide la tête et quand on les rend à la vie sauvage ils sont déjà morts, ils se prennent pour des animaux qui oublient de revenir, et nous on est là, on appelle avec la voix vide, on parle tout blanc, on crache de la neige.

Heureusement qu’il y a la promenade. La promenade agit comme un alcool ou une heure d’écriture : elle déborde les forces de l’ordre (parce que je marche peut-être en état de somnambulisme) et certains mots parmi les plus traqués passent alors la frontière et sortent du buisson à ma rencontre. Parce qu’ils viennent de loin et tiennent à le montrer, ils surgissent de partout : du feuillage, cette fois-ci, mais d’autres jours ils rient depuis la table d’à côté comme s’ils en venaient et ils se prennent au jeu de ce qui n’est pas eux tandis que je les découvre plus miens que jamais. Or plus je les découvre, plus ils se recouvrent à la hâte et la promenade s’achevant, les forces armées reprennent la zone. Tout se passe comme si ces mots-là n’avaient jamais été ne serait-ce que pensés. Je me tiens devant tous les gens, tous les amis en me mordant la langue dans un silence de sang. Sans toutefois pouvoir oublier qu’il y a eu des promenades, des alcools, des heures d’écriture.

2 juin 2020

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Chère Silencieuse,

Tu m’as paru joyeuse, ces derniers temps. Je t’ai vue étonnée aussi du tour que prend parfois ta joie.

D’abord une joie démoniaque qui t’a toi-même impressionnée parce qu’elle t’emportait comme sa chose. Tu te trouvais sur des rapides et forcée d’y aller. « Pantin de moi-même », prétends-tu. Ta propre enfant, disons, pour compléter. Car tu ne cessais de te lâcher la main tant tu courais vite et tu te sentais, à tes propres trousses, te talonner toi-même, te rappeler en vain à la mesure et aux horaires, à la sobriété. Ce fut un temps d’enthousiasme, bien qu’il sonnât faux – cet enthousiasme, le même qui te saisissait quand il t’arrivait des tristesses et qu’au milieu des pleurs tu te sentais étrangement gaie. La joie brute entrait dans ta chambre. Il se faisait une lumière surnaturelle, sans ombres. Toi tu levais les yeux. Tu levais ta fatigue. Et une énergie traversante s’emparait de ton corps au mépris de tes états d’âmes, tu devenais une femme d’électricité, tu fonctionnais à la décharge en émettant des éclairs bleus.

Quelques jours après : une joie plus tranquille où la lumière du soir avait sa part. Tu t’adossais au tronc d’un cerisier qui te rendait dorée. Tu allais te percher sur une pierre puis sur une deuxième, et pour finir, de pierre en pierre tu passais la rivière. Tu te revoyais, à une autre époque, clouer des planches sur le bord d’un chemin où l’on réparait la barrière. Il y avait alors les mêmes champs, les mêmes épis de blé mais dans un temps où c’était les premiers, des épis strictement épis, sans l’émotion d’années passées accumulée en eux. C’était les épis de l’enfance. Ceux d’aujourd’hui se balancent avec amitié pour te dire qu’ils te reconnaissent. Ils répètent chaque année qu’ils t’ont toujours connue. Ils se multiplient à perte de vue dans une rousseur de fin du jour, mais cela te donne le vertige. Le soir est bien trop doux pour toi. Ta joie ressemble à une chimère. C’est une joie de conte à laquelle tu ne crois que quelques heures, une illusion née du soleil venu rougir, de biais, le crépi extérieur. Ton bonheur porte une lézarde. Tous les paysages sont trop grands. La montagne a trop d’infini. Tu te dissous rien qu’à la voir. Tu vas perdre tes feuilles et tes années dans cette joie ; te diffracter comme un rayon perdu.

La joie pure, tu le sais, ne reviendra jamais. Il y aura toujours un dépôt de regret au fond. Ou tu seras rendue furieuse de joie, incapable de t’arrêter pour y goûter, brûlante et dissociée. Voilà l’impossibilité avec quoi vivre désormais. Mais voilà également tes possibilités de joie, et tu aurais tort de cracher dessus.