12.9.18

Je sais plus parler quand t’es dans la pièce, plus écrire non plus, je vivote. Impossible d’avaler ma salive et de bouger autre chose que les yeux et les lèvres. Mon corps est logé dans une boîte dont il ne doit en aucun cas sortir. Je te regarde sans tourner la tête, en l’inclinant légèrement sur le côté comme preuve de vie et d’intérêt pour toi. Parfois, tu m’arraches un sourire ou un battement de cœur. C’est tout. J’aimerais tendre la main vers toi, te l’offrir paume ouverte mais les os de mon épaule sont soudés l’un à l’autre. L’articulation ne bouge pas. Une loi intérieure m’enjoint de ne pas occuper l’espace, de prendre le moins de place possible. Une loi liée à ta présence, parce que si tu quittais la pièce je pourrais à nouveau rire sans avoir l’air con, remuer les bras sans donner l’impression de me découvrir un pouvoir mal maîtrisé, manger avec naturel, me lever de cette chaise, marcher sans me cogner aux meubles, prendre un livre, en lire un passage à voix haute et claquer la couverture en m’exclamant « putain ! », et tourner sur moi-même, et évoluer dans la pièce avec des sons, des gestes, des envies, une fluidité, sans y penser une seule seconde. Mais tu es là. Dans ton regard il y a un autre regard, despotique, que j’ai moi-même inventé, un regard dont tu n’as pas vent, qui se pose sur moi avec toutes les attentes imaginables et toutes les attentes inimaginables du monde, et qu’il ne faut pas décevoir. Tu l’ignores. C’est ton grand pouvoir. Tu me cloues à ma chaise. Tu cloues mes idées dans ma tête et elles se marchent dessus sans ordre. Tu cloues ma langue à mon palais. Tu cloues mon corps entier aux coordonnées spatiales qu’il occupe à l’instant t de ton regard. Tu me figes, me captures, tu me tortures puis tu me mets en croix, et dans le sang sans sang qui s’écoule à mes pieds, tu peins mon obsession.

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8.9.18

Nous sommes assis dans le parc où il m’a poursuivie. « Parle », dit-il.  Il me commande des mots. C’est une violence qu’il m’inflige en réponse à une autre que je lui inflige : ma fortification de silence imprenable, ma trajectoire alambiquée en courant devant lui, la ville sillonnée, effacée. Quand nous échouons sur ce banc, l’eau de la Seille, je ne sais comment, m’envahit. Elle m’envoie des mots mourir dans la gorge. La Seille est bordée d’ombres d’arbres. En plein jour ce sont des saules blancs, mais les saules blancs sont noirs ce soir.

Il ne sait pas qu’en m’enfuyant cette nuit-là, en claquant la porte de la voiture, en courant de la ville au parc, c’est dans sa direction que me pousse l’habitude, et que mes pas conduisent chez lui, qu’il me faut retenir mon souffle pour ne pas appeler son nom, redoubler d’attention pour ne pas finir dans sa rue, veiller l’une après l’autre à l’extinction de mes pensées car en chacune un quelque chose revient vers lui. La situation est absurde. Il me court après lui courant après. Cela me donne envie de rire et de pleurer.

1.9.2018

Je veux croire que d’un bout à l’autre, cette année sera haute. Haute comme un sourire sans effort. Et si elle ne l’est pas, je nous la rehausserai de force, je la tordrai comme une barre de métal jusqu’à ce qu’elle rende son jus amer – je vais la suspendre aux balcons, l’émietter dans les rues de Metz, de Sète, de Florence, et tu verras ce que deviennent les sourires sombres quand on rabote un peu, tu verras comment ça se traverse, un corps, au seuil de l’été, quelles bêtes sauvages s’y croisent et quels nuages y passent et quels soleils y filtrent.

12.8.18

L’odeur de pisse a survécu. Je l’ai surprise planer au coin de l’imposante bâtisse qui a longtemps servi de Poste. Beau coin pour une odeur de pisse. Je me souviendrai toujours de sa première apparition officielle dans un lieu public. En banlieue parisienne, elle rôdait dans la cage d’escaliers mal éclairée du docteur A. On était passées vite, avec maman, mais l’odeur nous avait suivies. Je l’avais rapportée à la maison : partout, ça sentait ça, mais il n’y avait que moi pour le sentir. Maman disait : l’odeur est restée dans ton nez. Après cet épisode, je développai une légère appréhension des odeurs de pisse. Lorsque je quittais des lieux qui puaient, elles m’enveloppaient la tête et me suivaient. Je détenais l’exclusivité de cette suite maudite. D’abord, je m’en plaignis, puis je grandis et j’en parlai de moins en moins – je ne me levais plus des bancs en geignant « on s’en va, ces fleurs puent la pisse », j’entrais chez les gens calmement avec le fantôme de l’odeur et je gardais mes réflexions pour moi, sachant désormais de mieux en mieux distinguer les odeurs réelles de leurs longs sillages dans mon être.

L’odeur de pisse on n’y tient guère. Pourtant c’est elle qui traverse les âges. Regarde, j’ai trente ans et elle n’a pas une ride. Elle se prélasse à l’ombre sur la plus jolie place du quartier Impérial. Elle parfume les pierres d’angle, l’ombre de la gare, l’infusion détox qu’on sirote au Fox… Non, vraiment, je n’y tenais pas mais elle est là, elle est presque la seule à rester si longtemps. Le soleil a changé, et la voix de ma mère, et la couleur des phares jadis jaune, hier blanche, aujourd’hui quelquefois violette. Et que ne perd-on pas que l’on préfère à cette odeur de pisse ?

Pour qu’elle me suive ainsi, je me demande parfois si je ne suis pas un peu son ombre, son maître ou son reflet.

16.6.18

Haplopore du frêne, ustiline brûlée : le hêtre pourpre du parc de la Pépinière est malade depuis vingt-deux ans. A cause des troncs qui se séparent, il peut tomber à n’importe quel instant. La fissure évolue. Il n’y a rien à faire. Un périmètre de sécurité a été mis en place par la municipalité, et depuis, chaque passage devant l’arbre debout signe un lambeau de temps arraché de haute lutte à la fatalité.

Malgré le printemps qui démarre, le hêtre pourpre portait tout à l’heure son costume d’hiver. On eût dit un vieillard aux longs cheveux, penché sur la pelouse de son dernier lit. Il ne contemple rien, ne pense à rien, se tait, et si à notre échelle de vitesse animale il paraît immobile, au-dedans la mort à vives doses achève son travail de sape.

*

Vous étiez élégant, aujourd’hui, Monsieur Thiers. Permettez-moi de vous nommer ainsi, puisque c’est le nom de la place où vous recevez vos patients – et avec quel mystère, quelle nonchalante intelligence. Vous portiez du noir et du blanc. Je vous trouvais, je ne sais pas, photographiable. On dirait que le vent vous chiffonne la figure, vous décoiffe ou vous étourdit.

Vous avez tant frayé avec l’angoisse des autres que je perçois une tentative de m’apaiser par anticipation. Puis vous prononcez mon prénom, et ce prénom qui d’ordinaire me brûle devient un instant supportable. Il devient également, au moment même où il franchit la barrière de vos lèvres, le prénom d’une autre que moi. Une belle autre. Une autre pas malade. Une autre en qui le sens et le sang ne coagulent pas.

*

Vous me dites que je suis la seule à porter ce prénom – quand il me semble être la seule à si peu le porter.

*

A la hache de ce prénom, vous me fendez en deux.

*

Vous me tendez plus tard une photo d’elle, dont vous avez suivi le tracé des veines aux feutres noir et rouge. C’est une fille que vous avez ouverte et découpée, mais poliment, avec mesure. Si vous croyez la rencontrer, qui vous contredira ? Elle a tous mes papiers sur elle, mis ses yeux dans l’axe des miens, et si vous appelez mon nom c’est elle qui se retourne.

Elle vous pose une question, je ne vous la pose pas : qu’advient-il d’un tissu mort quand c’est dans le corps qu’il est mort ? Vous répondez avec un humour ravageur. Ravageur signifie que l’arbre s’incline dans le vent, et que les femmes de tissus morts s’extraient d’elles-mêmes et rient pour l’arbre.

*

Contre les murs des salles d’attente, je réfléchis à qui vous êtes tous deux : Monsieur Thiers et Madame Fourier, qui entretenez cette relation d’amitié hermétique dont on devine la puissance sans en élucider le fondement. Par où que je vous cherche, aussi bien l’un que l’autre, vous m’échappez. Vos mots ont l’accent d’une autre planète, vos gestes sont de loin. Il y a ce que vous dites sans dire. Et le bizarre – que vous soyez bizarres en même temps que brillants. On n’a pas l’expérience de vous. La place entre vous se dissipe dès que l’on s’en approche.

*

– Qui êtes-vous ?
– Je suis là !

*

Vous rencontrer, j’ai l’impression d’un vol à l’étalage. Ne plus jamais vous rencontrer : qu’on a claqué la porte comme on claque les portes sur moi – qu’on a claqué la porte au nez de quelque chose sur le point de danser.

*

Madame Fourier vous adresse des lettres terribles en ce qu’elles ne sont : ni langoureuses, ni personnelles, mais professionnelles et s’achèvent en une déferlante de chaleur.

*

Madame Fourier vous téléphone. J’assiste à ça. Des souvenirs qui ne m’appartiennent pas conditionnent chaque mot prononcé et rôdent entre nous dans la pièce, littéralement, ils cryptent à leur façon votre échange et ils vous protègent. Celui qui vous écoute croit tout entendre. Mais vous vous dites entre les mots bien davantage. On reste irrémédiablement dehors.