19.7.17

il a, dans ces cas-là, les yeux qui rapetissent – deux fentes rouges tournées vers le bas – un regard de chien qu’on engueule – une façon extrême de courber l’échine

on pourrait croire que c’est la culpabilité qui le change à ce point – il n’en n’est rien – il est allergique à la mer ou seulement, veut-il croire, « aux lumières de mer » – dès qu’apparaît le port, quand la première ligne de mâts se dresse dans le ciel vide, il se plaint de réverbérations et des larmes roulent sur ses joues – malgré tout, il nous accompagne vers le quai, les paupières de plus en plus papillotantes à mesure que la mer approche – et il y arrive comme en se hissant, dans un effort qui paraît surhumain, sans un regard jamais pour la mer accablante qui l’a pourtant attiré là, dans un état d’éblouissement sans pareil

près de l’eau, il reste immobile – son regard fuyant semble un compromis entre le désir et l’esquive – c’est un regard qui dit : « il est insoutenable d’être là mais il m’est nécessaire d’y revenir sans cesse »

sur le port de Marseille, celui de Sète, sur tous les ports de notre vie cet homme avait un tel regard – inoubliables, ces yeux trop tendres qui pleuraient en saignant de ne pas supporter la mer – inoubliable ce chagrin, le refus têtu de sa maladie par une promenade qui chaque après-midi le ramenait au bord des quais – inoubliable ce bonhomme rougeaud maté par son propre corps, engagé dans une chamaillerie sans espoir contre les lois de la physiologie – et ces yeux minuscules, deux fentes écarlates que la mer écorche

22 juin 2017

Je n’ai jamais relu ces pages dans lesquelles à 17 ans je me suis jetée à écrire pendant des jours. Ce dont je me souviens, c’est pour la première fois d’avoir eu le sentiment de ne balader personne – d’être d’une transparence totale, d’une transparence insupportable. Je revois également le support sur lequel j’écrivais : photocopies surnuméraires que ma mère apportait du SGAP dans un souci d’économie et qui me servaient de brouillons. Je les couvrais de mots, recto-verso, en contournant les textes officiels déjà imprimés, sans les lire ni même les voir. J’écrivais invariablement au crayon de papier. Il y aurait tant à dire à ce sujet : la prise d’assurance radicale qui s’emparait de mon tracé lorsque j’abandonnais la plume et les stylos. Sur mes pages d’adolescente, le crayon a laissé des lettres régulières, ce sont là les rares lignes d’écriture franche et fluide que j’aie données, sans changer à tout va de personnalité graphique. Ces lignes de confession, je n’en sais que deux choses. D’abord, le pouvoir d’apaisement énorme qu’elles eurent à l’époque de leur écriture ; leur prise sur des tristesses que je me fabriquais sans doute mais qu’il me fallait formuler pour prendre conscience de ma responsabilité à leur égard. A 17 ans, je me racontais des histoires et je les propageais autour de moi. Il est frappant que ma première expérience d’écriture totale (d’écriture partie du corps, passée par les mots, revenue au corps) n’ait précisément pas été un énième mensonge. Bien au contraire, elle a puisé dans le réel et la grisaille. La sensation physique de cette écriture fut proche de celle d’un cri ou d’une reprise de souffle après une longue apnée. J’éprouvai à l’époque un sentiment de légèreté proportionnel au poids qui était en train de m’être ôté. Or, et c’est le plus important : rien n’avait pourtant changé. Ces confessions pour moi-même, entre la lettre d’adieux et le message d’excuses, nul n’en pris connaissance. Voilà qui nous amène à ce que je sais d’autre au sujet de ce texte. Son caractère illisible, l’interdiction fondamentale qui en verrouille l’accès. Il n’a jamais été question pour moi de refaire face à son contenu, encore moins de le donner à lire. Je le savais trop nu, sans contournement salvateur. C’était un texte qui me regardait dans les yeux et qui m’accusait depuis la place la plus propice : « moi-même ». Et pourtant, arrivée au bout, au lieu de m’en débarrasser je l’ai rangé dans une pochette.

Quand je l’ai retrouvé il y a deux ans de cela, je suis partie à rire – sans avoir besoin de le lire, en le reconnaissant rien qu’à la forme des lettres, à la longueur des pages, au type de papier utilisé. De quel droit cette gamine de 17 ans revient-elle me donner des leçons ? ai-je songé avec mépris. Puis le rire s’est tari. Je suis restée toute bête avec mes feuillets dans les mains et c’est comme si de plus en plus ils m’avaient chauffé sous les doigts. Ensuite, comment cela se fait qu’ils soient tombés en miettes, dans quelles poubelles ils se sont dispersés, qui a bien pu les retrouver, les recoudre, en lire des passages, je ne saurais le dire. Tout ce qui me revient, c’est le regard d’enfant sans concession que j’ai croisé alors, un regard métallique et dur, comme la réalité, et qu’à ce regard-là je n’ai pas su répondre.

27 mai

Le fond de l’air a quelque chose d’un rythme qui galope. Cet été fait l’effet d’un paysage ouvert, avec ses proportions de liberté, de solitude, de sérénité et d’angoisse. Même la mort a le visage gai. On en parlait encore l’autre jour, c’était dans l’odeur des grillades au pied de la cathédrale, je décrivais joyeusement à mon ami combien la mort, ces temps-ci, a bonne mine. « Elle a l’énergie pour être violente. » Il demandait : pourquoi la mort devrait-elle être violente ? Je répondais : c’est tout ce qui console les lâches.

Plus tard, j’ai regardé dans le soleil du soir ces gens tièdes et heureux, un verre de vin à la main, leurs lunettes reflétant la place du marché aux pavés luisants. Et je me suis sentie lointaine, montée dans la même barque qu’eux mais prête à passer dessus bord, je me suis sentie seule parmi tous devant un grand pays superbe. Ils étaient là, il n’y avait pourtant personne. Je ne les ai pas moins aimés, en cet instant, qu’une famille qu’on perd.

Mon ami parlait de marcher. Il est de ceux qui ne se trouvent qu’en se perdant dans la montagne, à condition que la montagne soit aride et inhospitalière. Plus que tout autre paysage, la montagne est un serrement de cœur. A l’inverse de lui, je l’aime verte ou glacée. Ni lui, ni moi n’avons choisi quelle montagne il nous fallait. Un paysage de cœur, c’est lui qui vous appelle. Il décide que ce sera vous. Il envoie quelque chose qui peut se lire comme de la joie et de la douleur mélangée. Ces montagnes sont nos portraits, nos levées de terre et de sang, nos vallées d’angoisse ombragées, l’à-pic délirant de nos perspectives, l’écho de notre solitude. Elles sont les pics aigus qui crient pour nous. Elles offrent des crêtes en fil de rasoir où danser, où se taire jusqu’au bourdonnement, où perdre le sens du commun. L’été, au-dessus d’elles, tend deux bras de ciel effrayants. On se croirait marcher dans un rêve quand on marche en soi, loin de soi.

/1/

Ils ont beau dire que tu vivras toujours, six mois après ta mort tout le monde a oublié de qui je parle avec ce regard-là, cette voix. Quand tu n’existes plus, tu n’as jamais été des nôtres. Le deuil n’est pas l’oubli de ce qui fut. C’est comme s’éveiller d’un délire, c’est un divorce avec les personnages de mon imaginaire profond. J’aimais l’idée que tu existes mais ton prénom ne renvoie plus qu’au vide ; c’est un terme sans référent, ton corps une licorne. Le deuil, c’est rectifier sa réalité intérieure afin qu’elle rejoigne le cours des choses. On prend le soin de verrouiller les portes qu’il ne faudra plus pousser : celle qui conduit entre tes bras ouverts, celle qui donne sur un souvenir commun dont on ne peut rire que tous les deux, celle que je pousse en composant ton numéro de téléphone. T’aimer en folle furieuse serait refuser à jamais de condamner ces portes. Errer dans le couloir qui les relie en murmurant ton nom. Toute la vie, ainsi. Et tu existerais. Tant que je marcherais de l’une à l’autre de ces portes, oui, tu existerais, dans le brouillard qui seul peut se présenter derrière elles, fluide et volatile, en dépit du bon sens, ah ça, comme tu existerais ! Et l’on m’enfermerait, mais quelle importance ça aurait ? Il y aurait toujours un couvert pour toi, toujours une heure pour toi, toujours un livre traversé ensemble, je te rendrais toujours visite dans le même chalet dont, si tu n’ouvres pas, j’enfoncerais la porte ; on pourrait bien me secouer, que veux-tu que ça change ? j’ai, physiquement, du toi en moi, qui ne s’en ira plus sans également m’en aller.

 

2 avril

Elle lui parle du lac en le lui attribuant presque. « Ton lac », dit-elle, « salue ton lac pour moi ».

Pour lui, Genève est toujours un peu une corvée. On n’atteint Genève qu’en redescendant la montagne. Il a ce mot exact, pour Genève : « redescendre ». Je descends à Genève veut dire : je serai fatigué, il fera toujours un peu gris.

Silencieuse observe cela depuis son amour pour Genève, qui est un promontoire érigé en faveur de la ville-maison. Elle fronce légèrement les sourcils. Que son amour et son amour ne s’entendent pas si bien lui fait quelque chose d’indéfinissable. Son cœur droit qui déclare la guerre à son cœur gauche, ça bat la chamade à l’envers.

Pour le lac, c’est tout autre chose. « Ton lac », dit-elle, et il répond : « le lac de personne, ce merveilleux lac ». Ainsi tout va mieux. Bleu s’accorde à bleu, se redouble.