1.5.18

Nous traversons une crise du temps. Ce n’est pas nous qui crisons : c’est lui. Ce n’est pas nous qui nous étranglons, qui nous froissons, qui n’en finissons plus. Il suffit de le voir tourner comme un bouffon le cadran de sa montre autour de son poignet. Une telle crise du temps renverse la bibliothèque avec ordre de cesser de lire.

De cette bibliothèque à terre, s’il fallait ne sauver qu’un livre je sauverais To the lighthouse mais je les aime tous et je ramasse Gaëtan Picon et je ramasse Jacques Lacan et je ramasse Tod in Venedig et je ramasse Les Démons et parce qu’il me reste un brin de jugeotte et de prévoyance, je ramasse même les Finances Publiques. Le temps reçoit tout sur les bras ; ce gros paquet de considérations si diverses dans leurs approches. L’iris décoloré de la finance. La folie dévorante échappée de Russie. Une lueur particulière née de la prose allemande, avec sa façon bien à elle de construire l’écriture, d’élaborer la mort. Dans les mots de Lacan, le geste vital d’une main qui bat les vieux tapis pour en décoller la poussière. Avec Picon, une déclaration d’amour à la littérature, à la respiration, avec Picon les mots jamais osés qui éclatent au grand jour. Et dans la promenade du phare ? Le reste. Et qu’est-ce à dire ? Une réplique continue extraite du seul dialogue auquel je puisse véritablement me mêler. To the lighthouse, où the lighthouse éclaire la voix qui voudrait se lever.

*

C’est un matin de mai. Je me trouve dans la chambre, captive de six livres, un bloc-notes sur les genoux couvert de listes qui recensent les poissons rares entrevus chez Lacan. Platon est à côté, lui qui pensait se reposer… Lacan tire de force Platon de son Antiquité. Le Banquet sort des brumes avec ses personnages fantasques : son Aristophane mort de rire, son Alcibiade jaloux et ce cher silène de Socrate. Avec Lacan pour leur souffler dessus, toutes ces figures retrouvent du volume et de la clarté, du mouvement, une intériorité.

L’instant d’après, Virginia Woolf a vidé sur le lit un plein carton d’images. Ce sont des peintures fouettées par le vent, la maison des Ramsay comme point de mire entêtant, et à perte de vue, après le phare, la mer. Virginia Woolf a balancé sans hésiter des litres de mer dans le lit. Elle y a balancé encore l’armée d’un poème d’Alfred Tennyson qui vous déchiquète l’oreiller parce que « someone had blundered ». Eblouissants ravages de ces phrases élancées comme une montée de vague. Ce livre a trois lumières. Il est de trois époques. Il a trois regards : celui de James, celui du phare et celui de Lily Briscoe.

Parce qu’il y a six livres à la fois, on trébuche vers Dostoïevski. Le personnage qui vous rattrape a la gueule de travers, mais lorsqu’il se décale en laissant apparaître un second visage derrière lui, le désespoir et la folie repoussent leurs limites de toujours. On attend comme un bon dessert, depuis mille et neuf pages, le suicide du brave Kirillov – et ce sera le nom qui restera en périphérie de l’histoire, comme totem de fascination, ce sera la pierre souvenir que je percherai sur l’étagère à mon retour de Démonie.

Enfin, bien sûr, qu’on ne pourrait pas vivre sans des gens comme Gaëtan Picon, avec leurs longues déclarations d’amour aux œuvres littéraires. Il faudrait sans cesse à mon chevet, Monsieur, vos impressions d’éblouissement. Recommencez toujours ! Qu’on me raconte en quelle façon Paul Valéry « marie au monument l’éclair ». Lire à travers vos yeux, se laisser mener sans boussole dans des prairies imaginaires aux dimensions de votre cœur, c’est beaucoup plus que lire. On se trouve propulsé chez vous, autour de la table où vous agitez fiévreusement les mains pour indiquer spatialement ce qu’il y a de grand, plus grand que les mots. Je vous vois faire sans vous connaître, à travers l’électricité qui saisit vos phrases amoureuses. Vous bondissez vers la lumière sans jamais atterrir, parce qu’au moment de redescendre vous vous élancez à nouveau par-dessus le bond précédent. S’il me manque souvent la ressource pour dire les secousses d’une page d’Elena Ferrante ou d’un poème de Georges Perros, c’est vers vous que je tends l’oreille – vous qui n’en parlez pas, dont pourtant j’attends tout – et d’autres alors accourent, qui vous ressemblent un peu. Je leur raconte les trois panneaux de paysage que peint pour moi Virginia Woolf dans les salles d’attente où je passe. Je leur conte certains soirs de mars, quand Elena Ferrante me guidait par la main dans le Naples d’une autre époque ; je rapporte également sa fascination contagieuse pour le personnage de Lila, qui rejoint désormais Micol Finzi Contini, Lola Valerie Stein et Lyra Parle d’Or au rang de mes ensorceleuses. Tous ces auteurs impriment en moi des silhouettes. Ce qui était vide, ils le peuplent ; du silence de l’esplanade quand on la traverse en pleurant, ils font un monde bruissant d’appels et de lumières contraires ; et l’expérience terrible d’être seule dans le temps, brique après brique ils la réorganisent en quelque chose comme une montagne, et contre la montagne le cri qui se répercute, c’est moi qui viens de le pousser, et cela seul, faire crier la montagne morte, cela seul fait sens à mes yeux.

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30.3.18

Sera-t-il un jour possible de s’installer en soi, blotti comme au fond d’un panier entre les draps de ses paupières
Ou de se voir tiré de soi par une main magique – sorti des salles en feu de soi, évacué des immeubles en chute libre de soi, repêché dans les flots de soi, amputé des nécroses de soi
Quand pourra-t-on se dire : mais la nuit est finie
Finie
La nuit est traversée, ce couloir vide, les ponts qui vous enjambent, tous les ponts et toutes les nuits, chaque seconde un pont de nuit

Tu marches et qui le sait ?
Tu franchis des lignes, qui le voit ?
La rue que tu remontes est tout entière à ces questions
C’est d’embrasser d’un seul coup d’œil le temple neuf et la cathédrale éclairés – et d’avancer si jeune entre les pierres qui t’enregistrent et te restitueront plus tard, sous forme d’atmosphère muette, à d’autres jeunes, de nuit, le cœur en bandoulière, quand ton époque et toi ne serez même plus un souvenir

Dans une lumière d’autrefois ta ville est un crève-cœur

Tu ne sais pas ce que veulent dire les rires qu’à tout bout de champs tu égrènes
Tu as le rire vide, nécessaire, mécanique, extérieur, poli, ça y est tu deviens de la pierre qui bouge et qui avance, ou l’une de ces poupées imbibées d’alcool sur les ponts, comme auparavant tu pus être une poupée de peur, sa fuite, une poupée pour le silence – on t’a cousue pour imiter l’humain, sans articulations, poupée, chiffon, caillou vulgaire d’être à la fois si nu et maquillé

Tu joues de la musique mais ça refuse d’être de la musique, ça se fout de ta gueule, quel bruit ! jusqu’à ton chant qui crisse et qui déraille vers les notes que la maladie de l’hiver dernier t’a fait perdre
Le tissu de la voix s’est troué pour toujours
Il fait illusion auprès des inconnus et des amis peu attentifs, mais d’autres te demandent : où est passé ton si bémol ?
Ca t’a glissé de la bouche ; le si bémol ça s’est barré, sauvage, c’est tombé dans le caniveau pour n’en plus remonter, on organise tous les matins et tous les soirs des battues pour ton si bémol, mais il ne reviendra jamais le si bémol perdu, et perdu pour toujours (toujours !), ça donne l’impression de tomber

Un printemps arrive sur ces entrefaites
Sa lenteur de train las à l’approche des grandes gares
Un printemps rigolard qui s’essuie les pieds sur le paillasson, qui cogne le cœur, qui fait demi-tour, qui revient – un printemps, oui, comme ça, plus affligeant qu’une porte à double battant quand elle s’ouvre en grinçant, dans une lenteur douloureuse d’être à ce point lente, lente et lente
Un printemps que l’on tue, c’était le poignard en pleine gorge mais il n’a rien senti d’être tué – et les joyeusetés qui le parcourent savent la musique, elles, et portent la lumière, et pour ces raisons vous sont une blessure qui retourne sur vous la mort et vous la jette en confettis

Tu as vieilli

Tu t’es assise en plein milieu – de quoi ? – quelle importance !
C’est autour, c’est dedans, c’est loin.
Les trains jouent à te contenir et à te déposer, la nuit te digère ou te crache – on devine une valse dans les rues qui tiédissent, trois temps, toujours, éperdument trois temps : autour, dedans, et loin.

Compositeurs de promenades

« T’as vu comme elles sont belles à Metz les filles, Fred ? » fait la voix. Et les passants du mardi soir, quels grands flatteurs ce sont, songe Silencieuse en rendant un sourire furtif. Il est 20h00 et la Moselle a le cœur noir. Penser à marquer d’une croix cette première balade d’automne autour du temple neuf, dont les fenêtres orangées se découpent comme des yeux de chats. Le paysage de ce soir-là dit exactement ce qu’il faut. Pas un mot n’est à ajouter aux feuilles éparses devant le théâtre. Il y a comme un bloc d’air froid, une solidification de l’oxygène, partout le détail grignoté des architectures, des pavés, puis sur le trottoir la porte qui s’ouvre et ces deux personnages de tissu, de chapeaux, de voix. Une promenade exprime comme un livre. Combien de gens a-t-on connus qui n’écrivaient ni ne chantaient, mais qui se promenaient ? Ils étaient, ces gens-là, compositeurs de promenades.

14 nov. 2017

18.3.18

Les instants précédant celui tant redouté durent indéfiniment. Dans le ciel quadrillé par les câbles électriques, il y avait un nuage crevé. De sa crevure dégoulinait un soleil blanc. C’est cette image que Silencieuse photographia pour l’envoyer, réponse muette, à celui qui avait écrit : comment vas-tu, où en es-tu ?