10 oct. 2021

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Tu disais que j’étais malade et tu m’envoyais consulter des médecins qui répondaient non madame, vous n’êtes pas malade vous êtes vivante
– et je rentrais

Tu trouvais toujours que j’étais malade

Une nuit je me levai j’envoyai les casseroles dans l’escalier mais dès le lendemain le docteur souriait : des casseroles dans les escaliers ? c’est la vie ça madame, pas la maladie, c’est la vie – une ligne de clous dans la gorge ? des poignées de portes arrachées ? vous vous griffez la gorge à la fourchette ? pas malade, vivante !

Et je rentrais et tu disais : vas te faire soigner
En secouant lentement la tête
Tu le répétais avec les yeux
Tu le répétais à la crête d’un petit soupir
Tu le répétais par ma propre bouche
Tout autour du cadran, des tours et des tours tu le répétais
En secouant de plus en plus lentement
une tête de plus en plus lourde
qui allait s’allongeant en visage de ptéranodon

Photo : août 2021

3 octobre 2021

Photo : 3 octobre 2021

Puis il y a eu ce coucher de soleil et j’ai su qu’il y avait des lions derrière.
C’était tout à l’heure, sur la route ; devant les petites loupiotes rouges de la voiture qui me précédait, d’autres petites loupiotes brillaient – les voitures fascinées ne clignaient pas des yeux – elles rampaient en guirlande – elles avalaient la route en grondant, en tremblant, elles mangeaient la distance, cela aurait pu durer jusqu’à demain mais une colline s’est lentement décalée et derrière, il y avait cette couronne de feu. En quelques minutes, la campagne est devenue rose, impossible, surnaturelle. On roulait sur une route qui n’avait plus de réalité, dans des voitures qui n’avaient plus de réalité. Il fallait porter ses mains au visage pour vérifier qu’il existait encore et la plupart du temps, les mains disparaissaient en route. On ne savait plus si l’on voyait ce qu’on voyait, si un pied ne s’était pas pris dans un jeu vidéo, une roue qui aurait emporté le décor ; alors je me suis arrêtée au bord d’un champ derrière des voitures comme la mienne ; on sortait de nos voitures, on faisait quelques pas sur Mars, on se regardait mais qu’y avait-il ?
Il y a des lions derrière, c’est un lion qui a tout construit.
Les autres étaient d’accord. Ils l’avaient tous dit avant moi.

26 septembre 2021

Photo : août 2021

Chère Silencieuse,

Tu voudrais changer de prénom.
La loi l’autorise, mais d’une manière qui ne prend pas en compte le fond de la démarche. Dans la plupart des cas, il s’agit d’un acte qui touche à l’être – les gens disent « à l’identité », mais quelque chose dans l’identité forcée vient dégrader l’être.

Changer de prénom est un geste d’existence qui suppose une série de questions : à quoi puis-je répondre ? par quoi je me sens concerné(e) ? quels mots me disent, me portent, me portraitisent, me miment ou me nuancent et lesquels me menacent ? Devant quels mots vais-je m’évanouir ? lesquels s’évanouissent en moi ? Quels mots font un bruit de cymbales plus fort que les bruits de la rue ? Comment doit-être le mot qui m’appelle pour que je te regarde sans colère quand tu le prononces ? Et pour que j’y réponde ? Et pour que dans le regard que je te rends, il y ait la place pour autre chose que la blessure d’avoir été appelée comme si je n’existais pas du tout, d’être imposée à moi ? quel mot ne me chiffonne pas dans un coin ? lequel ne me perd pas en route ? dans quel mot puis-je me supporter ?

Si tu pouvais changer de prénom, tu opterais pour : pas de prénom.

Mais la loi ne l’autorise pas. La loi ne plaisante pas avec la dénomination. Que tu sois malade dans ton prénom, c’est ton affaire, tu peux bien te tordre dedans, passer au travers, la loi ne tient pas compte de cet aspect des choses. Tu peux en vouloir à tes parents mais s’ils n’avaient pas été là, l’institution aurait pris le relais et tu aurais été nommée. C’est le rôle du tissu social pour intégrer les éléments qui feront maille en lui.

Il est obligatoire d’avoir un prénom, voilà tout.

Tu atterris sur Terre avec.

Sans nom, tu perds ta carte pour passer parmi les humains. C’est la première chose, le nom, qu’on demande partout. Et si tu n’en as pas, tu n’es même pas un animal parce qu’on les nomme aussi, même pas une plante, même pas une pierre.

7 septembre

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C’est ce silence que je voudrais fixer : celui des nuits de septembre dans le quartier, en pleine semaine, quand on peut entendre le sommeil des gens. On l’entend en creux par vidage soudain des avenues – entre le fracas d’hier et le fracas de demain – on entend sa petite musique – sa larme noire – son absence au seuil d’être là. C’est un espace vide entre deux vacarmes, entre deux lumières, entre deux tableaux de ville brouillée. On niche dans l’intervalle. On est dans la virgule,

Les gens d’hier – 17/8/21

Je n’avais jamais vu cette ville vide. A quatre heures du matin, ses trottinettes et ses vélos sont endormis comme après une longue fête. On les a oubliés partout : contre les murs, au milieu des trottoirs et le long des grillages. Ils dorment du sommeil des hommes, pétrifiés debout dans le sommeil des hommes en attendant que la nuit prenne fin. Ils se souviennent qu’on avalait des rues en pédalant, qu’on passait des carrefours aux voies entrecroisées comme les griffes d’un grand fauve, qu’on les laissait tomber dans l’herbe – souvenir hallucinatoire qui les raidit et l’on dirait qu’ils sont sur le point de repartir mais que les humains manquent et avec les humains, une puissance ou un déclencheur. Tous les vélos tirent sur leurs chaînes en rêve. Cette nuit le parc est silencieux, les feux de la Yorkstraße changent de couleur pour rien, ça leur donne un air de vieux fous multicolores qui parlent au vent – et au son des roulettes de ma valise répercuté de rue en rue, une traînée de vélos jaloux fixe sur moi ses catadioptres.

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Plus loin, à Mehringdamm, la lumière sent la viande grillée. Mais ceux qui attendent leurs kebabs ne sont pas vraiment là, ce sont des gens d’hier aux gestes fiévreux, mus par la fatigue et l’agitation, une gaîté déroutée pour porter leurs voix. Quand on se croise, ils ne peuvent pas me voir : pour eux, je suis celle de demain et comme cela n’a aucun sens, on se passe au travers, ils traversent même ma valise.

*

Dans la rame de métro nous ne sommes que deux, chacun à un bout, face à face et il y a cette bouteille de vin qui fait en roulant des allers-retours. J’ignore combien de temps nous passons à la regarder. Parfois, la bouteille cogne contre une barre métallique. Et l’autre passager posté à la sortie d’hier, et moi au seuil du jour suivant, nous entendons le même tintement, et je ne sais si nos yeux se croisent ou si nos regards ne se lèvent pas plutôt vers des sièges vides, chacun scrutant à travers l’autre, mais il me semble pourtant apercevoir quelqu’un.

C’est curieux ; il arrive qu’un fantôme comme ce type éméché apparaisse une fraction de seconde, le temps d’un tintement de bouteille vide contre une barre métallique ; puis l’image saute et c’est déjà trop tard, on l’a vu sans le voir, on ne saurait pas dire comment il était ni de quelle époque il venait. Seule certitude, il y a eu quelqu’un. Il y a eu l’éclair d’une présence immédiatement suivi du gouffre d’une question : et si cette absence monstrueuse n’était que le sillage de la présence, il y a longtemps, d’une chose – peut-être presque rien mais qui a clignoté une fois, une seconde et cette seule seconde aurait suffi à faire d’une vie entière le souvenir déchirant d’un bref point de lumière qui ne se rallumera pas ?

Photo : août 2020