27.10.19

la défense 11 septembre 2019

Paris – Septembre 2019

Débarrassée de l’ossature que lui fournissait votre profession, que reste-t-il de votre vie aujourd’hui ? La nouveauté se palpe et circule mais n’atteint pas encore les couches profondes, identitaires.

On vous guide à travers des couloirs, on vous indique des noms, des portes et des étages mais vous revenez sans cesse sur vos pas, vous vous perdez, vous déchiffrez hystériquement les étiquettes des portes de bureaux sans trouver la personne souhaitée. Le temps de cligner des yeux, vous êtes en tram, en TGV, en RER, en métro, en bus, sur le pont d’une péniche et au vingt-cinquième étage de la tour d’un quartier sans vie. Le soleil coule sur des moquettes. On vous colle à un mur pour vous prendre en photo. On vous demande si c’est vous la nouvelle (et c’est vous la nouvelle). Mais la nouveauté n’atteint pas encore les couches profondes, identitaires.

Alors on s’installe sous un parasol pour goûter au premier café du mois de septembre. Il fait un temps de plein été, les guêpes montent à l’assaut. On retrouve la littérature des étiquettes de portes et l’agencement des couloirs identique d’un étage à l’autre. On diagnostique au fin fond du deuxième étage un puissant désir d’être le premier. L’étage vous tourne autour jusqu’à l’étourdissement.

Vous arrivez tôt le matin, vous montez avec le soleil et vous faiblissez avec lui. On ne comprend pas que vous buviez un jour du thé blanc et le lendemain du café. La littérature des étiquettes de portes vous ensevelit peu à peu. Vous finissez par faire produire votre propre étiquette, que vous apposez fièrement dans l’encart du bureau numéro 222. Cette fierté passagère vous porte à rire, une heure après, de votre vie nue comme au premier jour. Vous traversez sans guide l’éparpillement des gens, entre les toux et les mains grasses, entre les voix qui blaguent. Vous riez de près comme de loin. Il vous arrive de rire sans rire. Plus tard, au moment de gravir le marchepied d’un train qui vous emporte pour un mois, vous constatez une fois de plus que vous ne manquerez à personne. Cela fait s’envoler la valise vers le fond du train. Quand vous arrivez à destination, il vous semble être née du train et n’avoir de réel passé que dans la gare de l’Est, en haut de la volée de marches réservée au personnel – des milliers de pas et de voix dans ce passé résonnent, et cela seul atteint avec intensité les couches profondes, identitaires.

25.9.19

Vous êtes loin comme une île. Cela dure des années, seize ans, loin comme les Mascareignes. Pour vous rejoindre il faut affronter l’espace et la durée. Vous êtes le mariage dans l’église blanche et bleue de Notre-Dame des Neiges. Vous êtes les rythmes du séga lorsqu’ils font voler vos longues robes, le pique-nique au pied des cryptomérias, les bonbons piments, les jurons créoles, la canne à sucre suçotée, la route du littoral plein vent et les chansons du père dans la voiture. Bien d’autres choses encore. Mais loin, loin comme une île.

Tout à coup, vous devenez proches. Incroyablement proches. Comme la cathédrale Saint-Etienne verte et or dans ses jupes de nuit, proches comme l’orage qui tonne, proches comme ce petit restaurant qui fait l’angle rue du Faisan. Vous êtes notre insomnie commune et ce que l’on a à se raconter. Vous me parlez du père, de la mère, et à travers le père, la mère, vous me parlez de vous. Plus proches encore, vous êtes un petit déjeuner au balcon du quatrième, celles qui me quittent en une étreinte avant de reprendre la route pour des villes étrangères.

Vous laissez après vous de légères inflexions créoles, l’équivalent d’une eau de brume dans la dimension du langage ou d’un saut de chat dans un ballet. Quand vous reviendrez nous serons des autres, nous aurons rêvé cet instant.

7 août 2019

Le bouquet s’était renversé – 7 août 2019

21.8.19

Les promenades n’en finissaient plus. Louna s’éternisait dans le parc à la tombée de la nuit, alors qu’il devenait à chaque heure plus bruissant. Les animaux nocturnes essuyaient leurs antennes ou gonflaient leurs gorges, certains grignotaient dans le dédale des herbes, mais tous faisaient silence à la moindre vibration du sol. Alors Louna, pour qu’ils oublient, s’agenouillait au bord du chemin. Elle écoutait la pluie picoter l’étendue du parc et la petite société des bêtes après la pluie, qui s’ébattait. Quand l’humeur s’y prêtait, il lui suffisait de se tourner pour distinguer au loin les sentinelles de réverbères le long de la route. D’autres soirs : la nuit absolue – une masse de pensées noires comme des rideaux tirés sous son front, et la mer qui monte à l’assaut. Louna se perd dans la vision du bain de mer et de la vigueur avec laquelle il faudrait frotter, jusqu’à l’arracher, sa peau et le parc autour de sa peau. Car ce parc qui sentait bon, qui remuait avec amitié, se met à exhaler l’odeur qu’elle portait serrée en elle-même comme un bagage de mémoire sale. Elle est cette mémoire assise dans le noir. Le souvenir de l’odeur lui remonte à travers le corps. Il passe du derme à l’épiderme comme l’encre d’un mauvais tatouage. L’odeur lui marche sur la peau et prend son visage jusqu’aux yeux. Elle voit l’odeur, elle peut entendre la voix de l’odeur qui est également une voix d’animal. Puis la pénombre de l’odeur remplace la nuit du parc, et lentement, surgies de cette pénombre les deux mains de l’odeur dans les draps de l’odeur. De quoi sont faites les mains qui vous plongent dans des bains d’odeurs ? les mains qui vous enfoncent la tête dans l’odeur que vous refusez ? Louna pense : de contradictions. Violence accompagnée d’une douceur qui prête à vomir. Les mains de bêtes, attachées à leur corps de bête, attaquent et caressent à la fois. L’odeur des animaux enveloppe la tête de Louna, aigre et sucrée, intime et écœurante, se glisse dans sa trachée, vient se loger dans ses poumons et tire sa toile entre les veinules et les fibres des muscles, épouse la trajectoire des nerfs de sorte que chaque mouvement futur, chaque syllabe, chaque pensée ne puisse s’accomplir sans, l’enveloppant, cette odeur de sexe altérée par la dépossession totale. Et l’odeur monte dans le plein jour, descend les escaliers, grimpe après vous dans la voiture, se cramponne à vos cheveux en dépit des shampoings, mène votre vie et vous frôle sitôt qu’on vous frôle ; le regard d’un homme qui s’est approché a eu cette odeur dans l’été ; les bêtes quand elles se tiennent par la peau du cou dans les bois doivent aussi la porter.

La promenade s’éternisait. Le parc grouillait d’animaux. Louna rêvait d’un nettoyage qui soit un décapage ou une amputation interne.

Le Parc – été 2019

25.7.2019 / notes

L’air est plus épais que d’habitude, d’un velouté qu’il faut se forcer pour aspirer et qui vous arrive aux poumons comme un début de noyade dans un bol de potage.

 

Il n’y a plus de gentillesse, rien que la soupe brûlante de la chaleur qui s’écoule dans la gorge – des épées de lumière blanche en travers de l’œil et sur la peau un film de sueur tiédasse.

 

La seconde peau de robe que vous portez, brûle, glace et colle comme du plastique fondu.

 

Les livres de bibliothèque se sont littéralement soudés les uns aux autres.