1er juillet

 

1erjuillet2020

A quoi tu penches ?
A droite, réponds la ville.
Premiers pas dans cette ville au lendemain des élections, et bien sûr ça n’a pas changé la texture du sol mais les passants ont des yeux moins jolis qu’avant.

Je vais jusqu’au saule, qui est devenu mon ami, à la longue. Les pensées courent à sa rencontre et se mêlent au feuillage, ce qui me rend bruissante à l’intérieur, où des coups de vent entrecoupent la phrase. Par phrase, j’entends : ce qui arrive à la pensée lorsqu’on ne fait rien ou qu’on se promène seul. Il n’y a pas forcément de mots mais un état de conscience toujours susceptible de les faire advenir. A ces moments, je suis en fait assise au bord d’une phrase articulée ; ou à l’amorce d’un geste qui pourrait devenir cette phrase. De toute façon, quelque chose en moi se produit dans les feuilles du saule. Ça fait bien le bruit que ça veut.

Paradoxalement, s’il y a un endroit policé sur cette terre, c’est le lieu du choix de mes mots. On flique à l’entrée comme à la sortie. On bâillonne les plus connotés, on arrête ceux qui marchent de travers, on casse la gueule aux mots les plus simples du quotidien quand ils ont eu l’outrecuidance de l’équivoque. Quelque chose, quelque part, a une dent contre l’expression. On capture les mots revendicateurs, on les endort, on leur vide la tête et quand on les rend à la vie sauvage ils sont déjà morts, ils se prennent pour des animaux qui oublient de revenir, et nous on est là, on appelle avec la voix vide, on parle tout blanc, on crache de la neige.

Heureusement qu’il y a la promenade. La promenade agit comme un alcool ou une heure d’écriture : elle déborde les forces de l’ordre (parce que je marche peut-être en état de somnambulisme) et certains mots parmi les plus traqués passent alors la frontière et sortent du buisson à ma rencontre. Parce qu’ils viennent de loin et tiennent à le montrer, ils surgissent de partout : du feuillage, cette fois-ci, mais d’autres jours ils rient depuis la table d’à côté comme s’ils en venaient et ils se prennent au jeu de ce qui n’est pas eux tandis que je les découvre plus miens que jamais. Or plus je les découvre, plus ils se recouvrent à la hâte et la promenade s’achevant, les forces armées reprennent la zone. Tout se passe comme si ces mots-là n’avaient jamais été ne serait-ce que pensés. Je me tiens devant tous les gens, tous les amis en me mordant la langue dans un silence de sang. Sans toutefois pouvoir oublier qu’il y a eu des promenades, des alcools, des heures d’écriture.

2 juin 2020

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Chère Silencieuse,

Tu m’as paru joyeuse, ces derniers temps. Je t’ai vue étonnée aussi du tour que prend parfois ta joie.

D’abord une joie démoniaque qui t’a toi-même impressionnée parce qu’elle t’emportait comme sa chose. Tu te trouvais sur des rapides et forcée d’y aller. « Pantin de moi-même », prétends-tu. Ta propre enfant, disons, pour compléter. Car tu ne cessais de te lâcher la main tant tu courais vite et tu te sentais, à tes propres trousses, te talonner toi-même, te rappeler en vain à la mesure et aux horaires, à la sobriété. Ce fut un temps d’enthousiasme, bien qu’il sonnât faux – cet enthousiasme, le même qui te saisissait quand il t’arrivait des tristesses et qu’au milieu des pleurs tu te sentais étrangement gaie. La joie brute entrait dans ta chambre. Il se faisait une lumière surnaturelle, sans ombres. Toi tu levais les yeux. Tu levais ta fatigue. Et une énergie traversante s’emparait de ton corps au mépris de tes états d’âmes, tu devenais une femme d’électricité, tu fonctionnais à la décharge en émettant des éclairs bleus.

Quelques jours après : une joie plus tranquille où la lumière du soir avait sa part. Tu t’adossais au tronc d’un cerisier qui te rendait dorée. Tu allais te percher sur une pierre puis sur une deuxième, et pour finir, de pierre en pierre tu passais la rivière. Tu te revoyais, à une autre époque, clouer des planches sur le bord d’un chemin où l’on réparait la barrière. Il y avait alors les mêmes champs, les mêmes épis de blé mais dans un temps où c’était les premiers, des épis strictement épis, sans l’émotion d’années passées accumulée en eux. C’était les épis de l’enfance. Ceux d’aujourd’hui se balancent avec amitié pour te dire qu’ils te reconnaissent. Ils répètent chaque année qu’ils t’ont toujours connue. Ils se multiplient à perte de vue dans une rousseur de fin du jour, mais cela te donne le vertige. Le soir est bien trop doux pour toi. Ta joie ressemble à une chimère. C’est une joie de conte à laquelle tu ne crois que quelques heures, une illusion née du soleil venu rougir, de biais, le crépi extérieur. Ton bonheur porte une lézarde. Tous les paysages sont trop grands. La montagne a trop d’infini. Tu te dissous rien qu’à la voir. Tu vas perdre tes feuilles et tes années dans cette joie ; te diffracter comme un rayon perdu.

La joie pure, tu le sais, ne reviendra jamais. Il y aura toujours un dépôt de regret au fond. Ou tu seras rendue furieuse de joie, incapable de t’arrêter pour y goûter, brûlante et dissociée. Voilà l’impossibilité avec quoi vivre désormais. Mais voilà également tes possibilités de joie, et tu aurais tort de cracher dessus.

7 mai 2020

Les livres sont des compagnons exigeants ; ils rendent à proportion qu’on les écoute. Il faut les déchiffrer de toutes ses forces pour leur arracher toutes les leurs. Une fois vidés, ils en sont encore pleins.

Surtout, ils nous dénoncent, leur alignement sur l’étagère met au grand jour nos contradictions.

Nietzsche dit : « elle a eu 17 ans et une énergie à se foutre en l’air ».
Siri Hustvedt : « je veux bien être ta mélancolie, mais fais-en quelque chose ».
Agota Kristof / Hyvernaud : « la réalité se taille au couteau ».
Aragon : « quelque chose flambait ».
Gustave Roud : « la campagne est lente ».

Livres habités ou simplement traversés, qui vous brossent le portrait d’un lac ou sculptent un bloc de peur, livres qui s’en vont en Afrique et vous y appellent à grands cris, livres partis à pieds, livres ayant rompu les amarres, livres dans un français qui se tortille, ou qui fait vieux, un français à bascule avec les vieilles bagues de famille et l’accent d’il y a deux cent ans – toutes sortes de fragments qui ont été le monde de quelqu’un et qui, s’avançant dans le vôtre, le modifient par touches. Ta solitude n’est pas une solitude de prisonnière tant qu’il reste un livre à ouvrir. Ta solitude a des destinations. Elle s’arrache de la chambre et de la bonne vieille plaie qui nous servait de ville, elle est pour s’abstraire. Le long rire du livre te traverse – sans secousse ni éclat, c’est un rire profond, monté du texte, triste et soyeux, mourant et survivant, un rire depuis l’autre côté des choses, capable d’attaquer en retour ce qui t’a cassé les deux jambes – ce rire n’est pas ta fuite mais ta riposte sans pitié.

Et Rimbaud précise : « elle voit des couleurs »
Et René Girard : « elle aurait aimé connaître un motif »
Et Lacan : « mais si un motif suffisait, elle se serait tuée » 

 

10 avril 2020

On trouvait que c’était un événement, d’acheter l’appartement. On y avait jeté nos forces et dépensé des émotions parce qu’il avait d’abord fallu répondre à l’appel de l’agent immobilier et s’asseoir dans le hall, ruminer la nouvelle ; l’appartement était à vendre, on allait devoir s’en aller ou le payer ; il avait fallu en passer par le parquet bien ciré du cabinet de notaire et par le sourire des banquiers – les sourires de banquiers sont des retroussements de babines – mais plus encore, il avait fallu rencontrer le type avec sa coupe à la de Villepin et son outrecuidance, ses manières quelque part de vous passer la langue entre les cuisses quand vous n’en voulez pas. Et puis les livres nous étaient tombés des mains, je ne sais pas, on était obsédés par cette histoire de remise à la terre, on se réunissait pour parler carrelage et amiante, la bière avait presque chopé le goût de la colle et du béton armé. Ça nous passait le temps. Ça m’empêchait, moi, de penser à Lacan et de me torturer sur le chapitre six (j’en avais soupé du chapitre six !). On fréquentait quand même les textes, hein, mais plus froids, des textes d’aiguillage : on entrait vous voyez sur le rail légal, bien bordé, loi relative à ceci, article numéro tant, on se vérifiait ligne après ligne, on s’en envoyait des morceaux, cela devait acter l’importance de l’événement et puis c’était raccord avec l’attente peut-être des parents, des gens installés qui vous aiment.

Mais voilà que l’événement se couche devant l’Evénement.

Un jour, vous avez les yeux fixés sur votre verre quand tout se met à bourdonner autour. Que se passe-t-il ? Les gens qui ont toujours été des animaux retombent à quatre pattes, l’angoisse commence à les emplir et tout ce qu’ils arrachent du mur – poussière, minéraux – tout vous manque. La mort prend la parole dans une société qui l’avait reléguée en marge, et dans les premiers jours nous assistons, au ralenti, à la crise d’angoisse la plus partagée depuis le début du siècle. C’est une crise d’apparence immobile : si vous ouvrez votre fenêtre, la nouvelle voix de la ville entre chez vous, vous entendez selon le vent les annonces de la gare précédées de leur « pom-pom-pom » ou les aérations du magasin de surgelés, mais dans une rue où ne résonne que le trottinement d’un chien triste. Cela n’a rien à voir avec le silence. C’est le bruit d’une tension. Il suffira de décrocher le téléphone ou d’allumer n’importe quel écran pour attraper le fond de la rumeur.

Les mauvaises nouvelles s’accumulent ; d’abord autour des autres, la sphère lointaine, les mauvaises nouvelles qui ont la consistance de la vieille ficelle de cuisine et le comportement de l’algue, à vous grimper finalement le long des jambes ; puis ce qui a démarré au loin s’enroule à votre cou et vient bouffer vos yeux, voilà. Il se tisse un filet de la mauvaise nouvelle. Ça tient vos têtes, ça vous quadrille le ciel – un ciel bleu comme on en avait les années de printemps – un ciel qui n’en a rien à foutre. Et vous avez des gens par terre avec leurs animaux qui passent en échangeant des regards d’une drôle de couleur. Ce qui avait de l’importance hier est tombé en sommeil. Acheter un appartement, ça paraît si loin depuis que vous vous tordez dans cette atmosphère – avec vos bras maigres pendus par un clou aux épaules et vos pieds, progressivement, qui se détachent – qui s’envolent à travers la pièce – jambes tordues à l’envers – et votre main noire et votre main blanche – et le rire de Lacan à travers la fumée du voisin quand il fume – et il fume, ce qu’il peut fumer ! il fume comme la lumière, il fume une matière de mort dans sa cuisine de mort, ayant assemblé d’un côté en petit tas les morts passées et de l’autre, la mort actuelle. Il devient Minuit Général. Il se répand comme si de rien n’était, porté par la fumée qui se faufile sous votre porte mal foutue – mais n’a-t-il pas toujours avancé ainsi ? dans l’ombre, et aérien, progressif et aigu, poussant la flèche avant de la tirer – son sifflotement dans vos têtes tandis qu’il annonçait la nuit ?

10 mars 2020

Cher Minuit,

Comment te répondre ? Tu n’envoies qu’un cri bref, si bref qu’on croit l’avoir rêvé. Tu renverses les jours autour de ton axe et tout passe.

Nous oublions nos morts.
Nous oublions nos morts inoubliables.

Le sol du cimetière s’est affaissé sous les caveaux des riches, dont tempête après tempête les portes battent, les vitraux se brisent, les fleurs s’éparpillent. Les gens qui fleurissaient s’en sont allés. Il n’est bientôt plus venu personne et seul chuchote le vent dans les allées désertes.

Nous mourrons tous à notre tour, de nos morts vulgaires, la solitude pendue au cou, dans cet univers d’illusions qui prend l’eau de toutes parts.

Mais d’ici là, nous aurons eu de la poésie plein la tête et besoin comme une soif d’en entendre davantage, nous aurons récité des morceaux de voyage, des morceaux de prière et des morceaux de corps. Le mot d’espérance aura eu cours dans toutes les langues et nous l’aurons appris dans quelques-unes. Nous aurons répété, le soir, des pages agencées pour tenir debout n’importe quelle poupée de chiffon – des poèmes, des phrases, des soupirs. Ils nous auront appris à croire. Nous aurons cru, Minuit, et qu’est-il au cœur de l’effondrement de plus tragique et inutile mais de plus humain que cela.

Nous oublions nos morts de deux façons :
En oubliant ceux dont l’absence devrait nous empêcher de vivre
En nous décarcassant pour oublier, par les jeux et par les tracas, toute espèce de métaphysique.

Toi, tu assistes à cela, à la croyance et à l’oubli, et tu vois tour à tour nos yeux s’ouvrir et se sceller, tu emportes les feuilles, les flocons, les amis, tu te fais l’encre irrespirable montée des pages pour nous tailler en pièces, et c’est quand tu nous berces le plus tendrement que nous détruis le plus fort.

Minuit si tu tombes ne te relève pas – tu nous renverrais au décor de la disparition soudaine.

Tu sais le plomb qui a coulé tout à coup pour emplir mon corps, un plomb liquide, gelé, né de l’horreur et du refus. Tu sais que cela peut se reproduire pour peu que tu te lèves et que tu me regardes. Il te suffit d’un geste, Minuit, d’un geste et tu me prends.

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Débord de Seille – Mars 2020