4.12.2018

« Qu’attendre de l’Etat aujourd’hui ? ». C’est la phrase que nous jette – vite, mal – le professeur au tableau. Bien au chaud dans notre université de province, nous avons deux heures pour assembler avec logique des bribes choisies du droit qu’on nous enseigne. Il s’agit d’un jeu de puzzle. Aussitôt pourtant, l’atmosphère devient électrique. Comme nous travaillons en groupes, je constate ceci : les Très-éduqués ont souvent un vocabulaire trop fourni pour leur expérience, ce qui les conduit à employer des termes bien placés, mais « placés » justement, comme on dit d’un cheval de manège qu’il est « en place » ; termes joués, vides et livides, incomblés par ceux qui les risquent, éléments d’une langue dite de bois. Ceux-là parlent comme leurs pères, comme leurs grands-pères et les amis de leurs grands-pères qui passent aux micros des médias. Par le seul usage de la parole, ils marchent sur les autres, qui abandonnent sans trop combattre des points de vue plus concrets, souvent plus bruts et cependant mieux ancrés dans la réalité d’une oppression sociale qui échappe aux premiers. La discussion est inégale. Elle oppose ceux qui ont compris que ce sujet se veut uniquement déclencheur d’un discours contenu dans certaines formes, et les autres, au débord de ces formes-là, répondant au sujet comme ils répondraient à quelqu’un qui les interrogerait vraiment, et sur leur vie par-dessus le marché. Ce malentendu patent au sein de notre groupe, divise la société elle-même en deux familles d’univers que tout oppose. Il y a totale mécompréhension entre ceux qui parlent de Sim City et ceux qui sont contraints d’y vivre.

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19.11.2018

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Hambourg sans voir Hambourg, Paris sans voir Paris.

Hambourg de nuit et Paris souterrain, paysages de gares et d’aéroports.

Une employée des chemins de fer entre dans le compartiment pour nous vendre un café. Nous sommes six : cinq à l’accueillir comme une vieille connaissance, et moi, la muette en retrait. J’écoute leur allemand fuser dans l’air. Je les observe avec faim et soif de comprendre ce qui les fait tant rire. Ils ont rapidement lié connaissance. Graduellement, ils ont levé la voix jusqu’à ce qu’elle devienne pareille aux rumeurs de fêtes espagnoles qui ont fait mon enfance : la même joie, la même netteté, la même sérénité vivante, la même famille d’effervescence. J’assiste du dehors à leur complicité. Si je rends les sourires qu’ils m’adressent, c’est moins par envie de lier connaissance que par besoin vital de m’intégrer dans cette famille allemande qui fête le Nouvel An quand ce n’est ni le temps, ni le lieu de le faire, autour d’un gobelet de café, sous les valises qui vibrent à chaque halte du train. Peut-être le perçoivent-ils, toujours est-il que l’on m’adresse des mimiques dont la chaleur ne peut être destinée qu’à la sixième sœur d’une heureuse fratrie.

Parmi ces compagnons de voyage, une femme. C’est elle qui marque le trait fort du groupe. D’abord par sa permanence : chaque arrêt voit se lever l’un de nos compagnons qu’un nouveau venu aussitôt remplace, mais pas elle, jamais elle. Elle reste. Elle est assise contre la vitre. Elle semble plus petite que moi, pourtant elle est assise plus haut. Tout, dans son attitude, la désigne comme mère : le regard tendre, l’action de nous couver, le mouvement de se porter en première à la rencontre de qui nous rejoint. Elle est mère des cinq autres dont les visages changent au gré des gares, et peut-être ma mère aussi. C’est elle qui deviendra bientôt – je l’ignore encore – mon amie. Les voyageurs qui nous rejoignent dans le wagon s’assoient naturellement près d’elle, comme des proches attendus de longue date, et chez ceux qui la quittent on devine que c’est à regret. Si j’étais un peu folle, je me dirais que quiconque franchit la porte de ce train intègre une nouvelle famille organisée autour de cette figure. Il émane d’elle une chaleur, un nous-nous-sommes-toujours-connus que je n’ai vu à l’œuvre dans les trains français qu’en cas d’immobilisations forcées ou de périples rocambolesques ; alors oui, nous nous rapprochions, oui les visages s’ouvraient et les liens se nouaient, mais il ne s’agissait que de sympathies de circonstances. Cette fois, nous suivons germaniquement l’horaire, et cependant notre wagon s’est mué en salon mobile dans lequel se succèdent, auprès de La-Mère-La-Figure, les visites de tous les habitants du Bade-Wurtemberg à la Niedersachsen. Elle les reçoit avec mansuétude ; autant d’inconnus, autant d’amis pourtant. Parce qu’ils parlent tous la même langue, ils repartiront forcément ensemble vers un foyer qu’ils ont en commun quelque part et dont elle est la cheffe et la princesse, c’est ce que je ressens de plus évident, je ne comprends même plus comment je ne les ai pas vus entrer en groupe et s’installer les uns près des autres par affinités. Pourtant, à chaque gare, il s’en perd un seul : celui qui se lève, qui range son portable et qui attrape une serviette ou une valise dans le porte-bagages, celui qui nous salue d’un mot et d’un sourire, comme s’il n’y avait pas d’un côté sa famille de toujours et de l’autre une étrangère murée dans le silence.

Bien plus tard, nous sommes seules : la femme et moi, la mère et moi, que dire et moi. Je tiens devant mes yeux incapables de plus rien lire, un journal français. Il y est question d’El Chapo, des résultats du dernier référendum d’autodétermination en Nouvelle Calédonie, d’Etats-Unis (beaucoup) (jusqu’à l’usure il est question d’Etats-Unis) et de la désillusion d’un restaurateur iranien qui voit retomber l’engouement touristique aussi vite qu’il était monté. Ce journal trop grand pour mes bras, dans lequel je m’empêtre, dont je ne distingue même plus les lignes, la femme parvient j’ignore comment, à y récupérer mes yeux. Elle me capte d’un coup : tchak tchak ! Elle a ce geste familier de se tourner pour me faire face, de décroiser ses jambes et de les étirer – on croirait quelqu’un rentré chez soi qui, cessant de se surveiller, autorise ses traits à dire la fatigue et son corps à reprendre ses aises. Elle occupe l’espace d’une façon nouvelle. « Ich kann nicht mehr », marmonne-t-elle dans un soupir. Et elle me fixe pour planter sa phrase en moi.

En allemand, l’expression des visages et l’attitude des corps me servent de sous-titres. La lecture des corps complète ce qui échappe à mon oreille. Elle me révèle les contours flous des conversations, tandis que le détail, qui est l’œuvre des mots, se refuse à moi bien souvent : je me découvre avec l’Allemagne une myopie du sens qui contamine jusqu’au souvenir. Ce que nous nous dirons après ich-kann-nicht-mehr me reste en mémoire sous forme de taches colorées et approximatives. La femme s’appelle Marlis, prénom gris perle et vert anis. Elle me raconte la ville d’Hambourg : les nuances de ses bâtiments et de ses quartiers – le rampement de l’Elbe gris pareil à celui de notre train gris – puis la couleur des âges, la couleur des écoles, les couleurs d’un film (camaïeu de gris) et celles d’un paysage qu’elle a aimé d’Espagne (fauve doux, bleu franc tranché de blanc).

Le train enfile autour de lui des villes à moitié endormies : Baden Baden, Mannheim, Francfort, Kassel Wilhemschöne, Hanovre. Et toutes ces villes sont de la même couleur, un noir-novembre, foncé comme ne savent l’être que les noir-novembre. Derrière les quais à peine visibles tant sont évidents nos reflets dans les vitres du train, des villes entières patientent, grands corps de quartiers allongés parcourus de bagnoles, avec leurs lieux de mémoire, des villes aussi différentes que les membres d’une fratrie, et dans chacune, une rue identique à celle que l’on retrouve partout, mais également dans chacune un lieu tenu secret pour lequel on revient inlassablement là, et nulle part ailleurs. En dépit de toute l’Allemagne qui glisse à la fenêtre, dans chaque gare où nous faisons escale, il ne sera question entre l’amie et moi que d’Hambourg, que d’Espagne, que des Mascareignes. Nous ne parlerons que de mer. De ce que nous portons, nous n’échangerons que la lumière.

24.10.2018

– dimanche !

– il était sept heures du matin

– je ne dormais plus, j’ai quitté l’immeuble

– pour chercher quoi ?

– l’automne

– qu’avez-vous fait ?

– j’ai dit à quelqu’un au hasard « on me vole l’accès à l’automne »

– et qu’a-t-il répondu ?

– il a passé son chemin

– il n’a pas dû comprendre

– il ne connaissait pas l’automne

– comment le savez-vous ?

– il allait quelque part

– quand on va quelque part, il faut bien traverser l’automne…

– mais c’est une semi-traversée, la pensée n’est pas à l’automne, elle ressasse la journée en cours

– comment pourrait-il en être autrement ?

– avec de la lenteur

– que voulez-vous dire ?

être là où l’on est, nulle part ailleurs, même en pensée

– je ne vous suis pas

– passer devant un arbre en pensant à l’arbre, rien qu’à l’arbre – rien d’autre, jamais, personne, s’arrêter comme on veut, arriver en retard à tous ses rendez-vous, en oublier qu’il y a des rendez-vous sur terre

– cet accès perdu à l’automne est la pire chose qui vous soit arrivée ?

– de l’ordre d’une amputation

– pourquoi ?

– pour l’expression d’automne qui s’attachait à ces moments

– de quoi parlez-vous ?

– d’une capacité soudaine à me dire

– elle venait donc avec l’automne ?

– je crois que l’automne, en m’envahissant, se trouvait chez lui

– vous êtes un logement pour l’automne

– tout ce que je dis de l’automne, je pourrais le dire de moi-même

– et les feuilles que vous ramassez ?

– la mine que je présente

– et la brume ?

– un chagrin que j’ai

– les couleurs ?

– un portrait de ma mère

– la balance des blancs qui se refroidit ?

– une époque à n’en plus finir d’avoir seize ans et deux amies qui rient

– et ce matin, l’automne, l’avez-vous retrouvé ?

– il se prélassait au bord de la Seille, il m’a entendue approcher avec mon appareil photo et comme cadeau, en s’échappant, il m’a fait signe – je n’ai jamais compris ce signe – ce signe incompris me rend folle

– l’ayant reçu, vous ne savez qu’en faire

– je le garderai toute ma vie comme un jouet cassé

– vos mains tremblent en le retournant

– et j’aurai les mains, toute ma vie, à ce tremblement-là

18.10.2018

L’automne est malade cette année. Il a la fièvre, il rit dans son délire, il se dresse dans son lit, repousse les couvertures et insiste pour traverser le couloir sans aide. A sa manière de jouer les gaillards, on devine qu’il va mal. Tout le monde s’en trouve un peu gêné : beau-temps-n’est-ce-pas-? s’accompagne d’une moue d’inquiétude. A Metz, l’automne passe sur ses lèvres craquelées une langue gonflée par la soif. Sur la côte sétoise, il assène des baffes d’eau salée à la route de la corniche, des baffes hautes de six mètres, massives comme des immeubles. Nous constatons ébahis cette sortie de rail, nous qui avons connu l’enfance de l’automne routinier, bien portant, toujours un peu taiseux, errant en ciré dans les brumes. Il en va de l’automne comme du chat : un matin, le changement d’habitudes témoigne d’une douleur informulable. Le chat ne gémit pas, ne pleure pas, ne criera jamais. Le chat, par excellence, détruit avant la lettre les missives de sa faiblesse. On apprend à lire un automne comme on apprend à lire un chat, entre des lignes qui n’existent pas, attentif aux soleils brûlants et à la permanence suspecte de ses ronronnements. A ceci près que l’automne est une bête sauvage. Les vétérinaires qui l’auscultent en sont réduits à l’expression de leur épouvante. Les entrailles de l’automne pendent à travers l’entaille qui lui barre le ventre. Les vétérinaires hurlent et hurlent. Impossible disent-ils, de rien guérir sans le concours d’un propriétaire de l’automne, fantasmé par facilité, qui lui administrerait à heures fixes un traitement miraculeux. Il n’y a pas de propriétaire tout comme il n’est pas de miracles. La terre agonise à nos pieds dans une crise de lumière. C’est un automne absurde comme ce pourrait être un orage ; une torsion des saisons, un ciel défiguré. La chute au ralenti d’une masse de fourrures et de feuilles, de lithosphère et de magma, de six insoulevables kilos élevés à la puissance vingt-quatre – et qui pour y porter remède ?

*

Tout aussi grave est la souffrance de celui qui, mis à l’épreuve, menace de s’effondrer mais dont les constantes vitales demeurent au beau fixe, que de celui qui a déjà cédé. Comment vas-tu, l’automne, dans notre dos à tous ? Quelle âme de toi s’est défenestrée en cachette ou s’apprête à le faire ? Quelle petite balle bleue et terre tombe dans l’univers à travers une ligne de vitres qui éclatent à son passage ?