7 mai 2020

Les livres sont des compagnons exigeants ; ils rendent à proportion qu’on les écoute. Il faut les déchiffrer de toutes ses forces pour leur arracher toutes les leurs. Une fois vidés, ils en sont encore pleins.

Surtout, ils nous dénoncent, leur alignement sur l’étagère met au grand jour nos contradictions.

Nietzsche dit : « elle a eu 17 ans et une énergie à se foutre en l’air ».
Siri Hustvedt : « je veux bien être ta mélancolie, mais fais-en quelque chose ».
Agota Kristof / Hyvernaud : « la réalité se taille au couteau ».
Aragon : « quelque chose flambait ».
Gustave Roud : « la campagne est lente ».

Livres habités ou simplement traversés, qui vous brossent le portrait d’un lac ou sculptent un bloc de peur, livres qui s’en vont en Afrique et vous y appellent à grands cris, livres partis à pieds, livres ayant rompu les amarres, livres dans un français qui se tortille, ou qui fait vieux, un français à bascule avec les vieilles bagues de famille et l’accent d’il y a deux cent ans – toutes sortes de fragments qui ont été le monde de quelqu’un et qui, s’avançant dans le vôtre, le modifient par touches. Ta solitude n’est pas une solitude de prisonnière tant qu’il reste un livre à ouvrir. Ta solitude a des destinations. Elle s’arrache de la chambre et de la bonne vieille plaie qui nous servait de ville, elle est pour s’abstraire. Le long rire du livre te traverse – sans secousse ni éclat, c’est un rire profond, monté du texte, triste et soyeux, mourant et survivant, un rire depuis l’autre côté des choses, capable d’attaquer en retour ce qui t’a cassé les deux jambes – ce rire n’est pas ta fuite mais ta riposte sans pitié.

Et Rimbaud précise : « elle voit des couleurs »
Et René Girard : « elle aurait aimé connaître un motif »
Et Lacan : « mais si un motif suffisait, elle se serait tuée » 

 

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