19.11.2018

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Hambourg sans voir Hambourg, Paris sans voir Paris.

Hambourg de nuit et Paris souterrain, paysages de gares et d’aéroports.

Une employée des chemins de fer entre dans le compartiment pour nous vendre un café. Nous sommes six : cinq à l’accueillir comme une vieille connaissance, et moi, la muette en retrait. J’écoute leur allemand fuser dans l’air. Je les observe avec faim et soif de comprendre ce qui les fait tant rire. Ils ont rapidement lié connaissance. Graduellement, ils ont levé la voix jusqu’à ce qu’elle devienne pareille aux rumeurs de fêtes espagnoles qui ont fait mon enfance : la même joie, la même netteté, la même sérénité vivante, la même famille d’effervescence. J’assiste du dehors à leur complicité. Si je rends les sourires qu’ils m’adressent, c’est moins par envie de lier connaissance que par besoin vital de m’intégrer dans cette famille allemande qui fête le Nouvel An quand ce n’est ni le temps, ni le lieu de le faire, autour d’un gobelet de café, sous les valises qui vibrent à chaque halte du train. Peut-être le perçoivent-ils, toujours est-il que l’on m’adresse des mimiques dont la chaleur ne peut être destinée qu’à la sixième sœur d’une heureuse fratrie.

Parmi ces compagnons de voyage, une femme. C’est elle qui marque le trait fort du groupe. D’abord par sa permanence : chaque arrêt voit se lever l’un de nos compagnons qu’un nouveau venu aussitôt remplace, mais pas elle, jamais elle. Elle reste. Elle est assise contre la vitre. Elle semble plus petite que moi, pourtant elle est assise plus haut. Tout, dans son attitude, la désigne comme mère : le regard tendre, l’action de nous couver, le mouvement de se porter en première à la rencontre de qui nous rejoint. Elle est mère des cinq autres dont les visages changent au gré des gares, et peut-être ma mère aussi. C’est elle qui deviendra bientôt – je l’ignore encore – mon amie. Les voyageurs qui nous rejoignent dans le wagon s’assoient naturellement près d’elle, comme des proches attendus de longue date, et chez ceux qui la quittent on devine que c’est à regret. Si j’étais un peu folle, je me dirais que quiconque franchit la porte de ce train intègre une nouvelle famille organisée autour de cette figure. Il émane d’elle une chaleur, un nous-nous-sommes-toujours-connus que je n’ai vu à l’œuvre dans les trains français qu’en cas d’immobilisations forcées ou de périples rocambolesques ; alors oui, nous nous rapprochions, oui les visages s’ouvraient et les liens se nouaient, mais il ne s’agissait que de sympathies de circonstances. Cette fois, nous suivons germaniquement l’horaire, et cependant notre wagon s’est mué en salon mobile dans lequel se succèdent, auprès de La-Mère-La-Figure, les visites de tous les habitants du Bade-Wurtemberg à la Niedersachsen. Elle les reçoit avec mansuétude ; autant d’inconnus, autant d’amis pourtant. Parce qu’ils parlent tous la même langue, ils repartiront forcément ensemble vers un foyer qu’ils ont en commun quelque part et dont elle est la cheffe et la princesse, c’est ce que je ressens de plus évident, je ne comprends même plus comment je ne les ai pas vus entrer en groupe et s’installer les uns près des autres par affinités. Pourtant, à chaque gare, il s’en perd un seul : celui qui se lève, qui range son portable et qui attrape une serviette ou une valise dans le porte-bagages, celui qui nous salue d’un mot et d’un sourire, comme s’il n’y avait pas d’un côté sa famille de toujours et de l’autre une étrangère murée dans le silence.

Bien plus tard, nous sommes seules : la femme et moi, la mère et moi, que dire et moi. Je tiens devant mes yeux incapables de plus rien lire, un journal français. Il y est question d’El Chapo, des résultats du dernier référendum d’autodétermination en Nouvelle Calédonie, d’Etats-Unis (beaucoup) (jusqu’à l’usure il est question d’Etats-Unis) et de la désillusion d’un restaurateur iranien qui voit retomber l’engouement touristique aussi vite qu’il était monté. Ce journal trop grand pour mes bras, dans lequel je m’empêtre, dont je ne distingue même plus les lignes, la femme parvient j’ignore comment, à y récupérer mes yeux. Elle me capte d’un coup : tchak tchak ! Elle a ce geste familier de se tourner pour me faire face, de décroiser ses jambes et de les étirer – on croirait quelqu’un rentré chez soi qui, cessant de se surveiller, autorise ses traits à dire la fatigue et son corps à reprendre ses aises. Elle occupe l’espace d’une façon nouvelle. « Ich kann nicht mehr », marmonne-t-elle dans un soupir. Et elle me fixe pour planter sa phrase en moi.

En allemand, l’expression des visages et l’attitude des corps me servent de sous-titres. La lecture des corps complète ce qui échappe à mon oreille. Elle me révèle les contours flous des conversations, tandis que le détail, qui est l’œuvre des mots, se refuse à moi bien souvent : je me découvre avec l’Allemagne une myopie du sens qui contamine jusqu’au souvenir. Ce que nous nous dirons après ich-kann-nicht-mehr me reste en mémoire sous forme de taches colorées et approximatives. La femme s’appelle Marlis, prénom gris perle et vert anis. Elle me raconte la ville d’Hambourg : les nuances de ses bâtiments et de ses quartiers – le rampement de l’Elbe gris pareil à celui de notre train gris – puis la couleur des âges, la couleur des écoles, les couleurs d’un film (camaïeu de gris) et celles d’un paysage qu’elle a aimé d’Espagne (fauve doux, bleu franc tranché de blanc).

Le train enfile autour de lui des villes à moitié endormies : Baden Baden, Mannheim, Francfort, Kassel Wilhemschöne, Hanovre. Et toutes ces villes sont de la même couleur, un noir-novembre, foncé comme ne savent l’être que les noir-novembre. Derrière les quais à peine visibles tant sont évidents nos reflets dans les vitres du train, des villes entières patientent, grands corps de quartiers allongés parcourus de bagnoles, avec leurs lieux de mémoire, des villes aussi différentes que les membres d’une fratrie, et dans chacune, une rue identique à celle que l’on retrouve partout, mais également dans chacune un lieu tenu secret pour lequel on revient inlassablement là, et nulle part ailleurs. En dépit de toute l’Allemagne qui glisse à la fenêtre, dans chaque gare où nous faisons escale, il ne sera question entre l’amie et moi que d’Hambourg, que d’Espagne, que des Mascareignes. Nous ne parlerons que de mer. De ce que nous portons, nous n’échangerons que la lumière.

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